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22 janvier 2014

Semaine poétique : JEAN TARDIEU (4)

2014

NATURE

 

C'est un oiseau qui s'approche en pleurant
c'est un nuage qui parle en rêvant
un rocher roule pour passer le temps
un roseau s'admire dans le miroir d'un étang
les arbres de la forêt
sont là comme des gens et des gens.
Tout cela fait une foule qui attend,
- Mais l'homme, - absent, absent, absent....

Histoires obscures, Jean Tardieu, 1961

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31 juillet 2013

MÊME PAS MORT À VIENNE, Patrice Maltaverne

« La revue "ficelle" ne publie que ce qui lui plaît et ça ne risque pas de changer ». Et Vincent Rougier a très certainement bien raison d’affirmer haut et fort sa politique éditoriale et de n’en changer aucun iota. Abonnée depuis plus d’un an à cet opuscule original (Parution bimestrielle. 10x15 cm, in quarto, 32 à 40 pages, textes et dessins originaux. Brochée couture plate. Présentée en enveloppe postale agrémentée d'un timbre d'artiste. Tirage : 250 à 500 exemplaires), je reçois avec plaisir chaque dernier numéro, dont je coupe avec application chaque page, dont je lis chaque auteur avec conviction.

Maltaverne même pas mort à Vienne

Il vient de me parvenir le n° 114, écrit par Patrice Maltaverne.

« Même pas mort à Vienne », titre-t-il.

Il ne me faut pas dramatiser, je ne suis quand même pas morte en lisant ce texte, mais je me suis ennuyée à mourir. Comment dirais-je ? Un « non-guide » de Vienne. Excusez mon indigence et mon inculture, cher auteur, cher éditeur… je n’ai pas compris, pas pas pas… nada ! C’est pas poétique, c’est pas fantaisiste, c’est même pas drôle. Même que je ne suis quand même pas même pas morte ! Alors, je ne vais  pas trop me plaindre.

J’aime que Vincent Rougier, depuis 1995, « tisse patiemment une toile éditoriale digne d’éloges, indifférent aux courants successifs qui agitent le petit monde de la poésie, qu’il  édifie une nouvelle forme d’édition située à des années-lumière des entreprises qu’il exècre ». Mais, en l’occurrence, c’est moi qui, ce mois, suis à des années-lumière de ce qu’il a choisi de publier.

Je trouve – mais ça n’est que mon humble avis – que c’est de l’imposture…. À moins que – et c’est tout à fait possible – je sois complètement hermétique à ce genre de prose (ou de "poésie du voyage").

19 janvier 2014

Semaine Poétique : JEAN TARDIEU (1)

2014

JOURS PÉTRIFIÉS

Les yeux bandés les mains tremblantes
trompé par le bruit de mes pas
qui porte partout mon silence
perdant la trace de mes jours
si j'attends ou me dépasse
toujours je me retrouve là
comme la pierre sous le ciel.

Par la nuit et par le soleil
condamné sans preuve et sans tort
aux murs de mon étroit espace
je tourne au fond de mon sommeil
désolé comme l'espérance
innocent comme le remords.

Un homme qui feint de vieillir
emprisonné dans son enfance,
l'avenir brille au même point,
nous nous en souvenons encore,
le sol tremble à la même place,

le temps monte comme la mer.

 

Extrait de Jours pétrifiés, Jean Tardieu. Gallimard, 1948

2 mai 2014

Des mots, une histoire, avec Olivia Billington

IN MEMORIAM

Année scolaire 1964/1965. J’étais en 3ème. Tous les mois, notre professeur de lettres, Madame Rambaud, nous proposait un exercice rédactionnel que j’appréciais tout particulièrement. Elle appelait cela le jeu des associations d’idées. À notre arrivée en classe, elle nous dévoilait le mot qu’elle avait choisi pour lancer le jeu. Je me souviens ; ce jour-là, elle avait écrit au tableau « soutien ». À nous de trouver une suite, en cascade, en argumentant notre proposition sous forme de dialogue. Ensuite, nous aurions à rédiger un court texte, incluant tous ces mots.

-      « Famille », souffla Léa. Mon père avait juste 21 ans à la déclaration de la guerre. Comme mon grand-père avait été tué en 1914, dans les premières confrontations de la précédente, il a été déclaré soutien de famille. Il devait rester à la ferme pour aider ma mère.

La conversation entre nous prit alors une tournure inattendue : nous commémorions, cette année-là, le cinquantenaire de la Grande Guerre et nous avions envie d’en savoir davantage. Madame Rambaud nous suggéra de mener l’enquête dans nos foyers et de revenir, pour le prochain cours, avec le maximum de témoignages.

Parmi nos camarades, un jeune garçon, Teddy, était d’origine américaine. C’est avec légitime orgueil qu’il évoqua son grand-père. Celui-ci s’était engagé dans l’US Marine Corps et avait combattu en France, en 1917. À la signature de l’armistice, il n’était pas retourné en Alabama : il avait épousé Augustine avec laquelle il a fondé une famille.

Quel silence dans notre classe, pendant l’exposé de Teddy ! Pendant la semaine, il avait organisé une réunion à laquelle il avait invité toutes les personnes de son entourage, susceptibles de donner des réponses aux questions que nous nous posions. D’autres soldats américains étaient, eux aussi, restés en France, et c’était leur mémoire qu’il avait collectées.

Il y avait le lieutenant Edward B. Il expliquait que la photo du sourire empreint d’humilité de Lillian Gish, une des stars américaines du cinéma muet, en 1912, lui avait permis de garder son calme et sa sérénité, pendant ces temps, où grelottant et nauséeux, il sentait la vermine lui démanger le dos.

Dans la confrérie ainsi rassemblée autour d’un repas convivial que sa mère avait préparé, Teddy avait pu recueillir la souvenance de son oncle, le soldat Christian V. C’est justement un repas qu’il se remémorait. Celui que, le 4 juillet 1919, Mme S. et son mari avaient programmé, au Ritz dans leur suite personnelle, en signe de bienveillante reconnaissance envers deux des glorieux combattants qu’ils avaient choisis « ni répugnants, ni horribles ». La morgue de ce couple d’Américains n’avait d’égal que son impudence. « Allez-y, les gars, faites-moi casquer », tonitruait le richissime Adolph S (prémonition ?).

Et puis, et puis. Les mots du soldat Harold, le grand-père de Teddy… « Le gouvernement français m’a décerné une croix de guerre avec palme, parce que j’avais rampé en plein tir de barrage jusqu’à un capitaine français blessé et son ordonnance et que je les avais sauvés ».

Mais le plus horrible était à venir. Teddy, la gorge nouée, nous raconta ce que son grand-père lui avait rapporté, en se remémorant l’un de ses compagnons, le soldat Walter D. : « Alors on a pris nos fusils et on est allés à la carrière. Il y avait environ une vingtaine de prisonniers, pour la plupart des gamins qui avaient sur les joues un duvet blond tout fin… Le caporal alignait les prisonniers… Pourquoi je refuse pas de faire ça ? je pensais. Pourquoi on refuse pas tous ?... Et là, j’ai vu clairement la vérité : on est aussi des prisonniers, nous sommes tous des prisonniers ».

Quand Teddy se tut, Madame Rambaud respecta notre silence quelques instants ; puis elle nous dit, avec émotion : « Ces soldats allemands qui ont été fusillés n’ont pas eu besoin d’une autopsie pour que l’on sache la raison de leur mort ».

 


L’incipit de ce texte est complètement vrai : Madame Rambaud a bel et bien été mon professeur de lettres en 3ème et elle aimait nous emmener voyager au pays des mots.
Quant aux mémoires de guerre, elles sont inspirées, voire extraites, du roman de William March, Compagnie K.

 


DES MOTS UNE HISTOIRE

Liste des mots :

soutien – famille – convivial – repas – réunion – confrérie – confrontation – humilité – orgueil – arrogance – mépriser – morgue – autopsie – trouver – réponse

Jeu d'écriture initié par Olivia Billington (clic)

Règle du jeu ici

 

23 novembre 2012

CHANSONS POUR ELLE ; Paul Verlaine

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Quatrième de couverture :

Pour exorciser le souvenir de ses amours passionnées avec Rimbaud, Verlaine se lance à corps perdu dans l'ivresse poétique et physique. Du bordel aux amours lesbiennes, des fêtes sensuelles aux plaisirs vécus comme des vices, le poète alterne chansons gauloises et élans de désespoir, vers d'érotisme précis et rêveries amoureuses...


Ce recueil a été publié en 1891.

Ce n'est un secret pour personne, Paul Verlaine fut un homme aux amours tumultueuses avec Arthur Rimbaud, de 1872 à 1875, puis avec Lucien Létinois, de 1877 à 1883, bien qu'il ait appelé ce dernier "son fils adoptif".

Ce que l'on connaît moins, c'est la veine érotique que cultivait aussi le "poète maudit", pour reprendre le titre d'un de ses essais publié en 1884.

L'ouvrage comprend trois parties : Parallèlement, Chansons pour elle, Chair.

Parallèlement est le pendant sensuel et érotique de Sagesse, dont on connaît, depuis les bancs de l'école, le célèbre "Le ciel est par dessus le toit/si bleu, si calme/Un arbre par dessus le toit/berce sa palme..."

Est-ce à sa cousine Élisa, dont le décès l'avait plongé, en 1866, dans un immense désespoir amoureux, ou à son épouse Mathilde de Fleurville dont il se sépare en 1889, que s'adressent ces vers qui allient sensualité et mysticisme ?

En préface de Parallèlement, Paul Verlaine écrit : "L'auteur n'aura donc plus à faire de ces vers durs et cruellement païens tels qu'on en trouvera dans ce volume-ci qui est, pour parler comme les bibliothécaires, en quelque sorte l'enfer de son Oeuvre chrétien." Il y peint (entre autre) les émois homosexuels de deux jeunes filles :

"L'une avait quinze ans, l'autre en avait seize ;
Toutes deux dormaient dans la même chambre.
...
Chacune a quitté, pour se mettre à l'aise,
La fine chemise au frais parfum d'ambre.
La plus jeune étend les bras, et se cambre,
Et sa soeur, les mains sur ses seins, la baise,

Puis tombe à genoux, puis devient farouche
Et tumultueuse et folle, et sa bouche
Plonge sous l'or blond, dans les ombres grises

..."

Le lecteur y trouvera aussi un très licencieux hommage à Sappho : "Sappho, que la langueur de son désir irrite/Comme une louve court le long des grèves froides..."

Dans le recueil des Chansons pour elle, le poète entonne un véritable hymne à l'amour : 

Aimons gaîment
Et franchement

...

Aimons bien fort
Jusqu'à la mort.

...

Aimons drûment
Et verdement.

Comment ne pas citer un extrait de ce rêve érotique ?

J'ai rêvé de toi cette nuit :
Tu te pâmais en mille poses
Et roucoulais des tas de choses...

Et moi, comme on savoure un fruit
Je te baisais à bouche pleine
Un peu partout, mont, val ou plaine.

Chair termine ce recueil, plus bref. Odes à la femme, aux femmes : "Car tu vis en toutes les femmes/Et toutes les femmes c'est toi./Et tout l'amour qui soit, c'est moi/Brûlant pour toi de mille flammes".

Ces poèmes, pas égrillards du tout, même si on peut supposer qu'à l'époque où ils ont été écrits, ils devaient prendre un caractère bien sulfureux sont très agréables à lire. Les rythmes sont contemporains, Lestes et polissons, certes ! Mais pas obscènes ni malséants !

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13 mai 2013

LETTRES D'UN INCONNU

 

Lettre 1

Ce matin, dans ma boîte, une belle enveloppe, mon nom et mon adresse manuscrits, un beau timbre... Superbe surprise ! J'avais oublié que, désormais chaque mois, je recevrai un courrier original.

 

 

 

Lettre 2

 

 

 

Il provient de "Lettres d'un inconnu", un site qui propose "renouer avec le plaisir de recevoir de belles lettres". 

Lettre 3

 

 

 

 

Celle du mois de mai a été rédigée par Jean-Pierre Roubaud, musicien-compositeur, et adressée à l'une de ses amies après avoir collaboré avec elle au montage d'un spectacle pour 80 guitares qu'il avait lui-même composé.

 

 

 

Écriture musicale, plume légère, style saccadé... émotion, rencontre, partage

Lettre 4

.

10 avril 2013

LA LIBRAIRIE ARTHAUD MENACÉE DE FERMETURE

arthaud

Ouverte en 1801, cette librairie Grenobloise, fait partie du patrimoine de la ville. Pas seulement du patrimoine littéraire, du patrimoine... tout court. Quel Grenoblois, intra-muros ou extra-muros (et bien largement à la ronde) n'a pas mis les pieds, une fois dans sa vie, à la Librairie Arthaud ?

C'est un monument... qui risque d'être sacrifié sur l'autel des profits, du manque d'objectif à long terme... qui n'a pas de problème financier (à ce que j'en sais).

À suivre.

Quelques liens :

 

Mais si vous en trouvez d'autres, si vous voulez réagir, n'hésitez pas en com.

Bon à savoir : Arthaud, c'est Chapitre, et Chapitre, c'est Actissia. 57 librairies en France dont 12 sont menacées...

18 février 2013

ACCABADORA, Michela Murgia

Accabadora

Accabadora....Chercher la traduction de ce mot sarde équivaudrait à déflorer le sujet de ce magnifique roman. Michela Murgia plonge le lecteur dans les années 50 d'une Sardaigne rurale et frustre. À Soreni, vit et meurt une communauté de femmes, d'hommes, d'enfants, ancrés dans des traditions que l'on peut penser millénaires. Le monde y est supersticieux et tous les moments de la vie, de la naissance au dernier souffle, sont ritualisés.

C'est un roman sur le "Vivant" qu'a écrit Michela Murgia, même si la "Mort" rôde sans cesse dans chaque mot, dans chaque ligne, à chaque instant de l'existence des personnages. L'auteure a déclaré dans une interview : "J'ai écrit une histoire inventée sur du vrai". Le vrai que sa grand-mère lui a transmis, lorsqu'elle était enfant et qu'elles partageaient leur vie.

Le vivant... celui de cette enfant, Maria Listru, "doublement engendrée, de la pauvreté d'une femme et de la stérilité d'une autre", Maria Listru qui "constituait une erreur après trois réussites', Maria, la fill'e anima, la fille d'âme de Tzia Bonaria Urrai, la couturière du village. Elle a six ans, Maria, lorsque Bonaria l'adopte. C'est coutumier, dans cette île, en ces temps, que de donner son enfant contre bons soins et quelques deniers, lorsqu'il représente une charge, une bouche de plus à nourrir.

Le vivant... celui de cette femme, Tzia Bonaria Urrai, qui coud le jour et hante les rues la nuit. " La nuit des âmes, les cloches ne sonnaient pas. Peu importait l'heure qu'il était, cela n'y changeait rien. [...] Coutumière de cette nuit plus que de tout autre de l'année, la grande femme qui rasait les murs marchait d'un pas rapide et décidé, enveloppée dans un châle sombre". De cette femme qui a aimé, qui fut aimée, qui a connu le Vivant de la vie et qui s'est retrouvée veuve avant d'avoir été épousée. "Je voudrais que tu reviennes. Peu importe comment. Il suffit que tu ne sois pa mort", avait-elle déclaré à son amoureux.

Le vivant... celui de Nicola Bastiu, qui, pour avoir voulu récupérer un bien qui lui avait été volé, se retrouve mutilé et désire la mort. "Passer toute mon existence au lit, vous appelez ça un miracle ? Aller chier, porté sur une chaise, vous appelez ça un miracle ? Avant, oui, j'étais un miracle, j'étais un homme comme il n'y en a pas deux à Soreni. Maintenant je suis un éclopé, un type qui ne vaut pas l'air qu'il respire. Je préfère cent fois être mort !".

Mais "il y a des choses qui se font, et d'autres qui ne se font pas", et tout l'art de Michela Murgia sera de dénouer les fibres du Vivant pour rendre la Mort soutenable.


Ce roman a obtenu, en 2010, le priix Campiello (Primo Levi l'avait reçu, notamment en 1963). Juste ce qu'il faut à ce texte impressionnant pour que je puisse inscrire ma deuxième participation au challenge "À tous prix" de Laure (ici)

Challenge a tout prix

13 février 2013

SAHARA, Daniel Pennac & Antonin Louchard

Sahara Pennac

Tout va vite, trop vite, autour du "petit" : le "grand", qui partage sa chambre et danse "un machin apache" sur son lit, l'Oncle qui passe très vite en faisant pousser des immeubles. Et des ponts. Et des autoroutes. Tout va trop vite, alors que le petit a appris à l'école "qu'un rien dérange les atomes et qu'ils se communiquent le mouvement jusqu'à l'autre bout du monde".

Très subtil, cet album pour enfants que Daniel Pennac a signé en 1999, en complicité avec Antonin Louchard ! L'illustrateur a su brosser avec perspicacité les états d'âme de cet enfant qui prend conscience du remue-ménage qui l'enveloppe. Le petit observe et médite : les propos que lui offre l'auteur sont empreints de simplicité et de sagesse. "Je veux juste regarder". Et il découvre que même les pierres sont vivantes.

C'est une histoire sensible, douce, poétique que Pennac transmet ici. Son intention de "pédagogue" est plus suggérée qu'explicitée : que peut produire l'immobilité ? La capacité à éprouver l'invisible pour exister vraiment ?

Cette fable risque de déstabiliser les adultes, surpris de la concision du texte. Je pense, en revanche, qu'elle peut avoir les faveurs des enfants parce qu'elle leur donne à rêver, à se projeter.


Et voici ma quatrième contribution au challenge "Pennac", managé par George (ici)

challenge-daniel-pennac

23 février 2013

MA LANGUE AU CHOCOLAT, Fabienne Gambrelle & Michel Richart

ma langue au chocolat

J'ai flâné de blog en blog, d'idées en idées, d'envies en envies. Et, un jour, ce titre a bidouillé quelque chose dans mes papilles et mes pupilles... mais qui est celui qui a dit le premier (qu'il se dénonce !) ? Ce n'est pas au chat que je donne ma langue, c'est au chocolat, et, ma foi, c'est parfaitement délicieux, vous en conviendrez (meilleur que le chat, enfin je crois, parce que je n'en ai jamais mangé).

Trêve de tergiversations gourmandes.

La mythologie Maya Quichés dit que "les dieux fabriquèrent les êtres humains avec du maïs, cueilli sur des collines où abondaient les sapotilliers, les cerisiers, les pruniers et les cacaoyers sauvages".

Deux parties dans cet ouvrage : "Le parler chocolaté" et "Recettes". 

Ce sont les inévitables étymologies amérindiennes qui commencent le glossaire du "parler chocolaté" : ka'kau et khocol'ha. Olmèques, Mayas, Toltèques et Aztèques s'occupèrent de domestiquer ces amandes "aussi précieuses que des yeux", jusqu'à ce que les Espagnols, conduits par un certain Hernan Cortés, au début du XVI° siècle, les utilisent, outre comme boisson fortifiante, curative et magique, comme monnaie.

S'ensuit alors, dans la première partie du livre, dont la couverture donne le sentiment de tenir une plaque de chocolat entre les mains, toute une série de considérations pédagogiques, sur la chimie du cacao (connaissez-vous la "théobromine" qui est une purine, comme la caféine ?), le langage des chocolatiers (papillotes, barre, Death by chocolate, toppings, ganache...), le chocolat en cuisine (je conseille le mole poblano, ou la "macreuse en ragoût au chocolat" d'Alexandre Dumas, la "soupe au chocolat" de Raymond Roussel, ou encore le "submarino" lait chaud, servi à Buenos Aires, dans une tasse à punch, accompagné d'une petite tablette de chocolat noir à laisser fondre dans le liquide brûlant). Médecins et pharmaciens trouvent, eux aussi, des vertus au chocolat : énergétique, riche en calories, en magnésium, phosphore, potassium, fer, cuivre, calcium. Les afficionados se rassurent en prétextant ses qualités antidépressives.

Gare, malgré tout, aux addictions ! C'est notre degré de dépendane qui va nous étiqueter : "chocolativore", "chocophyle", "chocolâtre", "chocomaniaque", "chocoholic", ou encore "chocolatomane", comme Irène Frain.

Mais bon. Oui, bon ! Parce que, bon ! Bon, le chocolat !

C'est avec Casanova, Brillat-Savarin, Pouchkine, Daudet, Zola, Huysmans, Proust, Desnos, Joyce, Colette, Rouff, Faulkner, Marinetti, Agatha Christie, Prévert, Alejo Carpentier, Roald Dahl, Makoto Ôishi, Jorge Amado, Sartre, Perec, Michel Tournier, Yoko Ogaroa, Philippe Delerm, Joanne Kathleen Rowling, Joanne Harris, que nous entrons dans la danse des préparations au chocolat.
Recettes inspirées ou extraites de leurs oeuvres, qui donnent envie de courir acheter des tonnes de chocolat et de se mettre en cuisine.

Que diriez-vous d'un "chocolat au lit", d'un "chocolat avant duel", d'un "gâteau de Nancy", du "soufflé au chocolat de l'oncle Bachelard", d'un "chocolat à deux sous" ? 

Vous l'aurez compris, ce recueil regorge de savoureuses recettes de concoctions toutes aussi chocolatées les unes que les autres. 

J'ai aimé cette idée de chocolat, intégrée aux textes d'auteurs : petits rappels en littérature qui donnent envie de se replonger dans les classiques, calé dans un bon fauteuil, une plaque de chocolat à la main.

 

25 décembre 2012

RENCONTRES POÉTIQUES : Théophile Gautier

Noël

Le ciel est noir, la terre est blanche ;
- Cloches, carillonnez gaîment ! -
Jésus est né ; - la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées
Pour préserver l'enfant du froid ;
Rien que les toiles d'araignées
Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l'échauffer dans sa crèche
L'âne et le boeuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s'ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le choeur des anges
Chante aux bergers : " Noël ! Noël ! "

 

Image du Blog lusile17.centerblog.net

9 décembre 2012

RENCONTRES POÉTIQUES : Jean Tardieu

 

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Conversation

***

Comment ça va sur la terre ?
- Ça va ça va, ça va bien.

Les petits chiens sont-ils prospères ?
- Mon Dieu oui merci bien.

Et les nuages ?
- Ça flotte.

Et les volcans ?
- Ça mijote.

Et les fleuves ?
- Ça s'écoule.

Et le temps ? 
- Ça se déroule.

Et votre âme ?
- Elle est malade
le printemps était trop vert
elle a mangé trop de salade.

Jean Tardieu ; Monsieur Monsieur (1951)


Jean Tardieu

Jean Tardieu est né en 1903 dans le Jura, d'un père peintre et d'une mère musicienne. Son oeuvre comprend de très nombreux recueils poétiques et des pièces de théâtre fréquemment représentées en France et à l'étranger : Le fleuve caché. Comme ceci, comme cela. Théâtre de chambre. Poèmes à jouer...

"Il me semble que je lisais beaucoup plus que les enfants de mon âge. J'aimais lire la nuit. Et j'aime toujours la nuit, je me sens très calme, à l'abri. J'aime la paix, la sérénité de la nuit". 

Il écrivait la nuit.

Jean Tardieu a toujours beaucoup aimé les enfants et se sentait proche d'eux : il a eu un public fidèle de jeunes lecteurs. Les enfants lui envoyaient des lettres, des dessins et des poèmes.

Pour lui, être poète était une sorte de nécessité. Il disait que ce goût pour l'écriture ne l'avait jamais quitté, et il n'a jamais cessé d'écrire jusqu'à la fin de sa vie, en 1995.

 

7 décembre 2012

JLNN : Bonnes nouvelles !

Je lis des nouvelles

"Un papillon dans la lune" (clic) lance un challenge bien sympathique : Lune suggère de lire, du 12.12.12 au 11.12.13, des nouvelles et des novellas (définition sur son billet [clic]), et de les chroniquer. Je m'y suis inscrite, et vous ?

Extrait du règlement :

  • Niveau "Micro-lecteur/Micro-lectrice" ou encore "Je lis des nouvelles et des novellas mais c'est bien pour faire plaisir à Lune" : lire et chroniquer 3 nouvelles ou recueils ou novellas.
  • Niveau "Mini-lecteur/Mini-lectrice" ou encore "Je lis des nouvelles et des novellas et je commence à trouver ça plaisant" : lire et chroniquer 6 nouvelles ou recueils ou novellas.
  • Niveau "Joyeux lecteur/Joyeuse lectrice" ou encore "Je lis des nouvelles et des novellas et j'aime ça" : lire et chroniquer 12 nouvelles ou recueils ou novellas. (oui j'ai mis Joyeux je n'aimais pas "midi-lecteur", ça sonnait moche, et puis mini, midi, maxi, ce sont des tailles de culottes)
  • Niveau "Maxi-lecteur/Maxi-lectrice" ou encore "Je lis des nouvelles et des novellas et je ne peux plus m'arrêter" : lire et chroniquer 24 nouvelles ou recueils ou novellas. 
4 décembre 2012

IRIS ET L'ESCALIER ; Anna de Sandre & Chiaki Miyamoto

Iris couverture

Elle est bien mignonne cette petite Iris rouquinette. Chiaki Miyamoto, l'illustratrice, lui a offert de grands yeux, curieux du monde qui l'entoure. De grands yeux, un petit épi rebelle et une tenue soft, digne d'une fillette exploratrice. "Iris est haute comme trois pommes", annonce Anna de Sandre, l'auteure de ce rafraîchissant album destiné aux enfants de 3 à 6 ans. Iris a un "ami/ennemi" : "Escalier". 

Escalier lui en fait voir de toutes les couleurs, à cette petite louloute, avec ses 10 marches ! "Pied droit, pied gauche"... pendant qu'Iris combat sa peur, Escalier retient son souffle. Et quand elle arrive jusqu'au bout, soulagée, elle donne un bisou à la première marche.

Mais, c'est le travail des enfants de vouloir grandir encore. Avec ses dix marches, Escalier devient trop petit. Plus haut, toujours plus haut ! Iris veut grimper haut, très haut sur un arbre géant. Elle veut toucher le ciel, quoi de plus normal ?

La suite, il faut la lire, la dire, la découvrir... avec Iris, Partir au Pays des Très Grands Arbres, rencontrer des animaux très, très grands, où l'on se sent très petit. Toucher le ciel, les nuages... Grandir, en somme.

Bel album, au texte simple qui n'infantilise pas les enfants, aux traits doux et déliés. L'illustratrice utilise à merveille la technique du crayon de couleurs.

Trente-deux pages pour accompagner le câlin du soir, quand les yeux des petits se ferment sur le jour pour s'ouvrir sur les envies de grandeur.

Le blog d'Anna de Sandre est ici. Il s'appelle Biffures Chroniques.

Iris a sa propre page Facebook, ici Il ne tient qu'à vous de l'aimer.

4 novembre 2012

CISEAUX ; Stéphane Michaka

ciseaux

"À quinze ans, Raymond décide qu’il sera Hemingway ou rien. Et la nouvelle, avec ses silences têtus et ses fins en lame de rasoir, son genre de prédilection. Il a des envies d’ailleurs et la vie devant lui. On est à Yakima, dans le nord-ouest des États-Unis. Autant dire nulle part. Son ambition donne le tournis à Marianne, la petite serveuse de la boutique de donuts. « C’était le truc le plus excitant que j’avais jamais entendu. Pleine d’assurance, je lui ai dit : “Tu peux compter sur moi, Ray.” » Les deux adolescents se marient quelques mois plus tard. Marianne est enceinte. Raymond n’a pas commencé à boire. Douglas, lui, vient d’obtenir le job de ses rêves : directeur littéraire d’un magazine prestigieux. Les nouvelles qu’il reçoit l’irritent comme un vilain psoriasis. Pour calmer ses démangeaisons, il coupe, réécrit, sculpte avec ses ciseaux. « C’est leur voix. Leur voix, tu m’entends ? Mais c’est ma signature. » Quand il le rencontre, Ray peaufine son art dans l’alcool depuis près de dix ans et Marianne subvient aux besoins du ménage. Douglas va changer leur vie. Raymond Carver, Maryann Burk-Carver, Gordon Lish et la poétesse Tess Gallagher qui attend son heure en coulisses… Ciseaux raconte leur histoire : dans l’Amérique des années soixante à quatre-vingt, l’accomplissement de deux hommes en proie à une dépendance réciproque, un écrivain et son éditeur qui coupe ses textes au point de les dénaturer."

 Point n'est besoin de connaître Raymond Carver, sa vie et son oeuvre pour se laisser séduire par le troisième roman de Stéphane Michaka; Ciseaux, comme il le rappelle, est "une oeuvre de fiction. Les propos des personnages y sont inventés". Et si ce roman est un pur écrit fictionnel, s'il n'est pas une biographie supplémentaire du nouvelliste Carver, il donne une surprenante parole de vérité aux quatre personnages qui vont échanger au fil des pages et construire la trame d'une destinée... non, de quatre destinées, intimement liées, Tour à tour, Raymond, Marianne, Douglas et Joanne, disent, se disent. Dévoilent leurs espoirs, leurs déceptions, leurs projets, leurs combat. Roman polyphonique...

Raymond : "Jour après jour, j'entends dire qu'on ne vit pas dans un monde de certitudes. Qu'il n'y a de certain que l'amour, tat qu'il dure, que la famille, tant qu'elle se maintient, les amis quand ils sont de passage. Autant dire, tout cela n'est pas plus sûr que le reste. Alors quoi ? Est-ce qu'on doit se passer de certitudes ? Est-ce qu'on peut tenir longtemps, sans un ou deux cailloux dans le creux de sa main ?
Je crois que dans mes nouvelles je n'ai jamais parlé d'autre chose.
Je m'appelle Raymond. Je suis écrivain.
Enfin, j'espère le devenir."

Marianne : "Il y a vingt façon de grimper dans l'échelle sociale, tu m'as dit en refusant que je reprenne mes études.
Les études que je n'ai pas faites parce que tu en faisais toi.
Les études que j'ai arrêtées parce que tu voulais écrire.
Les études que j'ai interrompues quand Léo est tombé malade.
Les études que je n'ai pas finies parce que tu avais la bougeotte.
Les études que j'ai suspendues quand ils t'ont viré de l'entrepôt.
Les études que j'ai abandonnées parce que tu buvais.
Les études que je t'enviais de faire.
Les études que j'aurais mieux réussies que toi.
Mes études."

Douglas : "Je le vois sur vos visages. Cela dégouline de vos bouches. Cela mouille vos petites lèvres empressées de me sourire.
Vous n'avez qu'une chose en tête, c'est de ma plaire.
J'en ai la nausée. Vos nouvelles me donnent la nausée, tellement elles vous ressemblent.
- C'est bien cela, Monsieur Douglas ? C'est bien ce que vous avez envie de lire ? Parce que c'est ce que j'ai essayé de faire : une nouvelle que vous avez envie de...
COMMENT VOULEZ-VOUS QUE JE LE SACHE, CE QUE J'AI ENVIE DE LIRE ?
Si je le savais, je ne serais pas éditeur. Je serais le type qui décide de ce qui se passe à la télé - je crois que c'est un ordinateur. Il programme pour demain le succès d'avant-hier.Ce qui a marché hier, il le ressort après-demain."

Joanne : "Je l'ai incité à boire dès les premiers instants. Comme par défi d'arrêter le lendemain.
À vrai dire, ce n'était pas aussi réfléchi. Je trouve toujours, après coup, des raisons à mes intuitions. Je leur passe une couche de glu pour qu'elle tiennent. Je suis, si on veut, une cérébrale post-sensuelle.
"La Glu". Un petit ami m'appelait comme cela, parce qu'il me trouvait pleine d'idées fixes. La Glu, ça me plaît bien. J'ai largué le petit ami. J'ai gardé le surnom.
Pour Raymond, je suis Joanne. Il ne sait pas ce qui l'attend.
Un bonheur incessant."

Est-il besoin d'un court résumé ? Raymond est marié avec Marianne. Il veut devenir écrivain. Il s'en convainc dans l'alcool. Il rencontre Douglas, un éditeur. Joanne est la deuxième épouse de Raymond. Elle deviendra son exécutrice testamentaire et décidera de publier Raymond dans le premier jet de son écriture.

"Ciseaux", c'est le surnom attribué à Douglas : il taille, il coupe, il dépèce, il émascule, il charcute les nouvelles que Raymond écrit. La couverture du roman de Stéphane Michaka, sont les (vraies) coupes effectuées par Gordon Lish (le "Douglas" du roman) sur la nouvelle Débutants de Raymond Carver.
"L’écriture, c’est la réécriture, ce n’est pas le premier jet. Je m’édite sans cesse, au sens anglais du terme «to edit» [réviser, couper, Ndlr]. «Ciseaux» c’était une façon de raconter ce processus que je pratique inlassablement."

"Ciseaux", c'est un roman d'amour, dans lequel les relations entre les personnages s'entremêlent, se conjuguent pour former un entrelacs de sentiments, d'émotions, de passions. Ce n'est pas la vie de Raymond Carver qui est ici rapportée, c'est aussi celle de Marianne, de Douglas, de Joanne.

PS - Cerises sur le gâteau : Stéphane Michaka a inséré au coeur de son roman, deux nouvelles qu'il a écrites lui-même : "Ce sont des nouvelles originales que j’ai écrites, ce n’est pas un simple exercice de style, c’est ma façon d’explorer ma propre écriture. A travers Raymond c’est mon écriture que je découvre. Jamais je n’avais été aussi loin dans cette exploration. J’ai pu la faire parce que précisément Carver est un écrivain qui se cherche. Carver n’aurait jamais dit à ses étudiants: «écrivez comme moi». Certes, on a tous envie de se mettre sous l’égide d’un auteur que l’on admire. Carver lui-même voulait être Hemingway. Mais il y a un moment où quelque chose bascule. Le plus important pour un écrivain c’est ce petit moment où il se passe quelque chose qui n’appartient qu’à lui, c’est-à-dire quand il trouve sa voix."

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3 septembre 2012

BELOVED ; Toni Morrison

beloved

"Inspiré d'un fait divers survenu en 1856, Beloved exhume l'horreur et la folie d'un passé douloureux. Sethe est une ancienne esclave qui, au nom de l'amour et de la liberté, a tué l'enfant qu'elle chérissait pour ne pas la voir vivre l'expérience avilissante de la servitude. Quelques années plus tard, le fantôme de Beloved, la petite fille disparue, revient douloureusement hanter sa mère coupable. Loin de tous les clichés, Toni Morrison ranime la mémoire, exorcise le passé et transcende la douleur des opprimés."

Une vie, des vies, marquées par les souvenirs, par les cauchemars, par l'obsession, par les spectres. La cicatrice indélébile d'une vie, de vies d'esclaves. A la fin du 19ème siècle, ce n'est pas si lointain, aux États-Unis, dans la sinistre période qui borne la guerre de sécession, Sethe, 19 ans, enceinte, parvient à s'enfuir de l'exploitation, le Bon Abri, où elle est tenue en servitude. Au Bon Abri, elle était, avec d'autres, sous le joug d'un maître paternaliste, M. Garner.

« Mes nègres, c'est tous des hommes, jusqu'au dernier. Je les ai achetés comme ça, je les ai dressés comme ça ».

Sethe et ses compagnons étaient des hommes qui se dressent. Cette illusion de liberté de penser qu'entretient ce maître va cesser avec sa mort. Maître d'École, qui prend la suite, ne voit pas les choses ainsi : on ne doit pas « battre [les nègres, comme les animaux] au delà des nécessités du dressage ». On peut donc les frapper, les humilier, les dégrader, les fouetter, les opprimer. Sethe réussit donc à s'enfuir pour rejoindre sa belle-mère, Baby Suggs, femme libre grâce à son fils qui l'a rachetée et à laquelle elle avait confié ses aînés. Un mois après son arrivée, alors qu'elle a accouché d'une petite fille pendant sa fuite, elle voit débarquer son tyran. Elle tente de tuer ses enfants, mais ne parvient qu'à égorger son avant-dernière.

Dix-huit ans plus tard, Baby Suggs est morte de chagrin, les deux aînés se sont enfuis, effrayés par le fantôme de leur petite sœur, Sethe vit seule avec sa dernière fille Denver. L'irruption dans leur vie de Paul D., ancien compagnon d'esclavage, va faire ressurgir les souvenirs de la vie passée, de l'évasion et du meurtre. Avec eux apparaît une mystérieuse jeune fille, venue de nulle part, Beloved, « bien-aimée » que Sethe a fait graver sur la tombe de son bébé qu'elle avait assassiné au nom de l'amour et de la liberté.

 

Tony Morrison réussit, au travers ce terrifiant et magnifique roman à traiter les questions de l'identité, des identités, du deuil, des deuils. Qui sont, en effet, ces hommes et ces femmes qui ne portent que le nom qu'un maître leur a attribué : « Payé-Acquitté », « N° Six » ... ? Ils n'appartiennent à aucune famille, n'ont aucune racine, aucun passé. La filiation n'a pas de sens :

« Si ma mère me connaissait, est-ce qu'elle m'aimerait ? »

« Elle les a tous jetés, sauf toi. Celui des marins, elle l'a jeté dans l'île. Les autres, ceux d'autres Blancs, elle les a jetés aussi. Sans nom, qu'elle les jetait ».

Sethe, elle, a « eu la chance » de n'avoir eu qu'un seul homme, Halle, pour créer une descendance. L'amour maternel, à l'inverse des autres femmes, elle peut le connaître... jusqu'à l'extrême, jusqu'à l'infanticide qu'elle commet par amour pour ses enfants. Elle a pu offrir une filiation à ses quatre enfants. Ils sont « fils ou filles de... ». Elle a pu choisir leurs prénoms.

Mais Sethe n'a « pas fait le ménage à l'intérieur d'elle-même » après avoir tué son enfant. Elle nie le deuil, elle ne « pose pas les armes », comme le lui conseille Baby Suggs. Baby Suggs qui s'est mise à prêcher, à parler, à inciter ceux qui l'entourent à en faire de même pour faire le deuil de ce qu'elle a vécu, des enfants qu'elle a perdus, des souffrances qu'elle a endurées. Paul D, lui, a préféré enfermer ses terreurs dans une boîte : « Il se passa un certain temps avant qu'il puisse mettre Alfred, la Géorgie, N°Six, Maître d'Ecole, Halle, ses frères, Sethe, Monsieur, le goût du fer, la vue du beurre, l'odeur du noyer blanc, le carnet de notes, un par un dans la boîte à tabac en fer-blanc logée dans sa poitrine. Au moment où il arriva au 124, rien au monde n'aurait pu en forcer le couvercle ». C'est Beloved qui, en ouvrant cette boîte, lui permettra d'entamer son propre processus de deuil.

En incarnant la petite fille assassinée, par l'entremise de Beloved, Toni Morrison, permet aux protagonistes de ce roman de rompre le déni : inventer des fantômes, c'est, là aussi, fermer la porte au travail de deuil.

Le deuil, c'est aussi celui de l'esclavagisme que ces héros doivent faire. Comment s'approprier la liberté, arrachée de force, achetée au prix de la douleur et du désespoir, sans passer par la réminiscence traumatique qui, pourtant, transformera ces hommes et ces femmes ?

 

Toni Morrison sert cette quête de la liberté des Noirs Américains dans les années 1860 de façon magistrale. Elle met en scène la vie d'hommes et de femmes qui vivent, respirent, aiment, parlent, chantent, pleurent... qui tuent aussi, qui violent. Elle offre à ses lecteurs les mots pour qu'ils comprennent comment la liberté peut s'obtenir par la folie des gestes, par l'oubli de la vie. Les paroles et les sentiments sont croisés : ceux de Sethe, de Paul D., de Baby Suggs, de Denver, de Beloved et de tous ceux qui ont participé, à petits cris, à petits mots, à grandes douleurs, à grands calvaires à l'édification de leur affranchissement.

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7 mars 2012

L'ÉCOLE EST FINIE ; Yves Grevet

grevet

"2028. Sur le chemin de l'école certains enfants sont en tenue de travail. Ce sont les enfants des entreprises..."

À peine 40 pages. Un plongeon dans un futur proche. Très proche. En 2028. Imaginez : votre petit(e) dernier(e) vient de naître cette année, en 2012. Un jour elle (il) aura 16 ans. C'est demain. C'est même cet après-midi.

L'école que connaitra votre progéniture n'aura plus rien à voir avec l'école que vous avez gardée dans vos souvenirs, dans votre tête, dans vos représentations, dans vos rancœurs, dans vos bonheurs, cette école que vous avez contestée, dénigrée, clabaudée, aimée aussi.

En 2028, les enfants porteraient des uniformes. Comme naguère, me direz-vous ? Pour gommer les différences sociales ?

« La combinaison rouge pour Lila et le terrible tee-shirt vert fluo, celui dont le logo brille même dans l'obscurité, pour moi. Quand par malheur nous croisons dans la rue des enfants des écoles payantes, les insultes fusent aussitôt : « Sales pauvres ! », « Fils de clochards ! ». »

Non ! Pour les accentuer !

 

Ce court roman, je l'ai savouré comme une tasse de thé. Un thé à l'amertume prononcée. Un thé qui serre les dents. Un thé génétiquement modifié que l'auteur m''a donné à boire jusqu'à la dernière goutte. Mais que j'ai apprécié.

Yves Grevet se pose en « démonstrateur pédagogique » : ce qu'il anticipe, c'est un système scolaire qui re-donnerait aux enfants un statut d'esclaves. La société ne les instruit (et chichement) que s'ils la nourrissent (et grassement).

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Fiction ? Extrapolation ? Funeste prophétie ? Fasse que l'auteur ait tort et que cela lui soit démontré !

 

Un livre à lire, oh oui ! De 9 ans à la fin de la vie, pour que, jamais, jamais, au grand jamais, dans notre monde dit démocratique et affranchi, nous ne construisions un modèle de société qui conduise à cette aberration !

 

Et pourtant... à bien regarder autour de nous... ce court roman ne serait-il pas inspiré d'une certaine contemporanéité ?

 

19 janvier 2013

JOURNAL D'UN CORPS ; Daniel Pennac

corps

"Le narrateur a commencé à tenir scrupuleusement le journal de son corps à l'âge de douze ans, en 1935. 

Il l'a tenu jusqu'à sa mort, en 2010, à 87 ans. 

Son projet était d observer les innombrables surprises que notre corps réserve à notre esprit d'un bout à l'autre de notre vie. Ainsi a-t-il finalement décrit toute l'évolution de son organisme. 

Le résultat est le roman d'un corps qui tient moins du précis anatomique que de l univers malaussénien, car Daniel Pennac évite la froideur du constat médical en introduisant à chaque page des personnages, des situations, des dialogues et des réflexions qui font circuler le sang de l intimité dans ce corps autopsié que le lecteur, souvent, reconnaîtra comme étant le sien."


Jubilation !

 

C'est un grand cru que ce roman paru il n'y a pas un an (février 2012). Du Pennac dans l'essence, avec un subtil mélange de facétie, d'exultation, de dialectique, de sagesse, assaisonné juste ce qu'il faut d'un soupçon d'extravagance.

 

Le narrateur (dont on ne connaîtra jamais le nom) a remis à sa fille Lison, quelques moments avant sa mort, le journal qu'il a tenu, du 28 septembre 1936 au 29 octobre 2010. Non, ce n'est pas un journal intime, surtout pas ! SURTOUT PAS ! Ici pas de mièvreries d'une vie quotidienne et sociale que tout le monde connaît, et dont tout le monde parle. « Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d'autre chose ». (Mercredi 18 novembre 1936). C'est un enfant de 13 ans, 1 mois et 8 jours qui commence cette biographie.

Biographie imaginaire ? Auto-biographie ? Sans doute un peu les deux. Impossible que Pennac ait inventé tout cela, sans avoir puisé ses sources en son propre corps !

À l'origine, c'est une grosse frayeur, un épouvantement devenu hystérique, qui conduit ce gamin à écrire. Un gamin chétif, malingre, dont le corps n'existe pas dans le regard de sa mère. « À quoi ressembles-tu ? Veux-tu que je te le dises ? Tu ne ressembles à rien ! Tu ne ressembles absolument à rien », vitupère-t-elle, en claquant la porte. Alors, pour exorciser ses peurs, il commence à les mettre en mots : il établit une liste de ses sensations : « la peur du vide broie mes couilles, la peur des coups me paralyse, la peur d'avoir peur m'angoisse toute la journée, l'angoisse me donne la colique, l'émotion (même délicieuse) me flanque la chair de poule, la nostalgie (penser à papa par exemple) mouille mes yeux, la surprise peut me faire sursauter […], la panique peut me faire pisser, le plus petit chagrin me fait pleurer, la fureur me suffoque, la honte me rétrécit. Mon corps réagit à tout. Mais je ne sais pas toujours comment il va réagir. » Et de poursuivre, le lendemain, « si je décris exactement tout ce que je ressens, mon journal sera un ambassadeur entre mon esprit et mon corps. Il sera le traducteur de mes sensations ».

 

Le lecteur va donc suivre 74 ans de la vie de l'auteur (?), du narrateur, au gré des manifestations de son corps. Mais point d'inventaire à la Prévert, ni de misérabilisme, ni d'hypocondrie débordante ! Et il ne les chante pas non plus à la Gaston Ouvrard : « Je suis d'une santé précaire, et je me fais un mauvais sang fou... ». Non, le narrateur n'est pas « pas bien portant ». Il vit ses jours - bons et mauvais -, les heurs - bons et mauvais -, et dit les bouleversements de son corps – bons et mauvais -. Je l'ai accompagné avec enthousiasme, cet enfant qui devient jeune homme, puis vieillard.

Et je ne l'ai pas vu vieillir, tant l'histoire de son corps qui prend de l'âge est distillée graduellement. Les mots de Pennac, c'est la quintessence de la vie qui passe. C'est du raffinement, de la finesse de la subtilité.

Et pourtant ! L'auteur ne s'encombre pas d'oiseuses pudibonderies pour évoquer ce corps qui peu à peu se déploie, s'affirme, décroît, puis se meurt. Le vocable est cru, parfois un peu gaillard, quand il s'agit d'évoquer les miasmes de l'anatomie. De toutes les anatomies, parce que, en toute sincérité, j'ai retrouvé dans les scrupuleuses descriptions de nos rituelles « habitudes » intimes, quelques unes de mes petites pratiques solitaires que, bien sûr, je ne détaillerai pas... je n'ai pas l'habileté de Daniel Pennac, moi, pour révéler ma profonde nature !

« [...]un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, […] les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l'encombrement de leur sexe ».

Ou bien : « Nous nous repaissons en secret des miasmes que nous retenons en public ».

 

Je n'omettrai surtout pas dans cette chronique d'évoquer ce qui fait la force des textes de Daniel Pennac : la faculté de penser, l'intelligence, le sens des choses dans ce qu'il sublime notre quotidien.

 

« L'angoisse se distingue de la tristesse, de la préoccupation, de la mélancolie, de l'inquiétude, de la peur ou de la colère en ce qu'elle est sans objet identifiable ».

 

« Il me plaît de penser que nos habitus laissent plus de souvenirs que notre image dans le coeur de ceux qui nous ont aimés ».

 

« Ces petits maux, qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent ».

 

« Enfants, nous ne voyons pas les adultes vieillir ; c'est grandir qui nous intéresse, nous autres, et les adultes ne grandissent pas, ils sont confits dans leur maturité ».

 

Ce livre, c'est un roman de vie, c'est un roman d'amour, c'est un roman d'aventure.

Non, ce n'est pas un roman ; c'est une leçon de choses, comme on appelait ces cours, dans mon enfance, qui traitaient de ce qui ce nomme désormais « SVT ».

Une leçon de choses, où je suis, tu es, il(elle) est, nous sommes, vous êtes, ils(elles) sont, du point de vue du corps, les protagonistes parfois ardents, parfois languissants, mais toujours présents de la ligne de vie.

 

« Nous sommes jusqu'au bout l'enfant de notre corps. Un enfant déconcerté ».


Deuxième moment de volupté, pour ma deuxime participation au challenge de George.

challenge-daniel-pennac

2 novembre 2012

LE TRÉSOR DE LA GUERRE D'ESPAGNE ; Serge Pey

Pey

"Héritier de la liberté et du combat de ses pères, tous républicains et résistants, Serge Pey nous offre avec ce Trésor de la guerre d’Espagne un fabuleux kaléidoscope d’histoires vraies. Son écriture porte en elle cette force des grands écrivains telluriques comme Giono ou Faulkner, et parvient à nous rendre présente, comme intimement vécue, l’aventure de ces enfants pris dans la tourmente des guerres et des répressions. Partout on chasse, on traque et on tue l’enfant des révoltes, le fils des opprimés, qui doit pour survivre trouver les ruses de l’animal.
Il y a un tel bonheur de conter chez Pey qu’on ne peut s’empêcher de se délecter de chacun de ces épisodes tragiques ou pathétiques. Rarement une écriture aura rendu avec une telle intensité la mémoire à la vie."

Seize histoires, comme des nouvelles ; seize chapitres d'une même vie, celle "des" enfances de Serge Pey, fils et petit-fils de résistants républicains, anarchistes et communistes. L'écrivain entraîne son lecteur dans l'atmosphère espagnole des années trente à quarante. La guerre civile, la suspicion, la délation, la mort rodent dans chaque page de ce roman, dans chaque ligne, dans chaque mot.

Un cri ! Le cri de celui qui, devenu homme, a conservé intacte la flamme ardente de la révolte. Le cri qui résonne du fond de l'insurrection, de la vaillance. Serge Pey, héritier du combat de ses pères, de ses pairs, témoigne avec passion de la violence de ces années embrasées par la sédition. 

Son premier cri, c'est celui de cet enfant témoin de l'assassinat d'un résistant caché dans une cabane par les soldats et qui ne doit sa vie qu'à son instinct quasi animal. Et, tout au long de ces courts chapitres, l'auteur porte la voix du quotidien cauchemardesque des hommes et des femmes confrontés à la terreur. Mais rien de pathos : c'est la vie qu'il raconte : celle de sa mère qui avertissait les insoumis des dangers selon la manière dont elle étendait son linge. Quand il évoquera ce pan de sa propre histoire, lors de la rencontre-dédicace du 30 octobre à la librairie Lucioles de Vienne, il aura les larmes dans les yeux et dans la voix.

Il ne s'agit pas d'un livre sur l'Histoire de la guerre d'Espagne, il s'agit d'un livre sur l'histoire de ceux qui ont vécu la guerre d'Espagne. Un cri...étourdissant, puissant.

 

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16 avril 2015

MARTINE GARDIENNE D'OIE

oie

Dans mon billet, hier, j'ai évoqué la présence d'une oie dans ma vie de petite fille. Certaines souhaitant connaître mes aventures, j'en ai fait texte ci-dessous.


Cette bestiole vivait dans la basse-cour familiale qu'elle partageait avec poules, pintades, canards, lapins et pigeons. La relation que j'entretenais avec tout ce petit monde était très étroite, alors que mes parents le considéraient plutôt comme de la viande à pattes. Dans un cas comme dans l'autre nous les entourions de soins attentifs : moi, parce que je les adoptais, mes parents parce qu'ils les engraissaient.

Ma mère prétendait que l'oie, pour revenir à nos… moutons, au point de tige, avait besoin d'air et d'herbe. Sans doute n'avait-elle pas tort, mais c'était à moi qu'incombait la charge de lui procurer ces deux ingrédients indispensables à sa bonne santé.

Il fallait remonter la longue allée qui traversait le potager, pour parvenir à un espace herbu destiné aux ébats de la demoiselle. Longue était l'allée, pour mes petites jambes de sept ou huit ans; long était le parcours parce qu'il fallait empêcher le volatile de prélever en passant les légumes qui nous étaient réservés.

À ce moment de mon histoire, je pense que vous, lecteurs, sentez l'irritation qui ascensionnait vers mon cerveau beaucoup plus vite que le palmipède claudicant qui me précédait.

Cahin-caha cependant, l'équipage arrivait à bon port. Je m'asseyais sur une grosse pierre, me saisissais du bout de tissu vert sur lequel paissait inlassablement un mouton devant une barrière et entreprenais mes fastidieux travaux d'aiguille.

L'oiseau se campait devant moi, tête haute et me fixait intensément. Jamais au grand jamais elle ne consomma un brin de verdure, toute occupée qu'elle était à me contempler, impassible. Je ne sais celui qui, du mouton ou de l'oie, m'exaspérait le plus ; le fait est que ma nervosité se muait petit à petit en crispation qui devenait progressivement fureur.

C'est l'oie, cet animal indigne et de surcroît narquois, qui faisait les frais de ma colère : prestement je la giflais, et sa tête au bout de son cou oscillait sans que leur propriétaire en prenne, en apparence, quelque ombrage. Alors, je réitérais mon geste : j'allais bien parvenir à la faire sortir de son impavidité !

Après quelques taloches, en effet, la belle au long cou commençait à se lasser ; elle ouvrait le bec, soufflait et … chargeait. Je n'avais plus qu'à prendre les jambes à mon cou, si je ne voulais pas me faire pincer les mollets. La longueur de l'allée, par un miracle que je me suis jamais expliqué, s'était considérablement raccourcie. Il n'empêche que c'est complètement essoufflée, avec une oie furieuse aux trousses, que j'arrivais devant ma mère qui, sans poser de question, m'appliquait une calotte pour venger la bête des camouflets que je lui avais infligés.

Bien sûr, le mouton ne nous avait pas suivies dans cette course-poursuite ! Il me fallait retourner le chercher. Dieu ! Que cette allée était longue !

©Martine Littér'auteurs - 16 avril 2015

8 mars 2015

DIMANCHE EN POÉSIE : Isabelle Pellegrini

Pour ne pas perdre la pluie

Pour ne pas perdre la pluie
Et le clapotis mat des gouttes au carreau
Pour ne pas perdre l’aube qui rosit 
Et l’envol de l’oiseau dans les traînes du vent
Pour ne pas perdre l’ivoire 
Et les ombres dorées quand la lune se courbe
Pour ne pas perdre l’été 
Et le feu du soleil sur tes paupières closes

2015

 

Pour ne pas perdre le blanc du rocher
Tellement blanc au soleil que tu plisses les yeux
Pour ne pas perdre le balancement de tes jambes sur l’eau 
Et le chatouillement de la vague
Pour ne pas perdre le miel de sa bouche
Et le chant des abeilles de ses lèvres à ton cou
Pour ne pas perdre l’heure qui file aussi tranquillement
Que le goéland dans le ciel
Pour ne pas perdre le jour d’avant
Les jours paisibles
L’âge d’or

Pour ne pas perdre la vie
Quand bien même l’oubli

2014

 

Écris dans chaque instant, mon ami
Écris dans l’infini

 Isabelle Pellegrini

1 décembre 2014

QUATRE ANS

mon garcon 2

Neige

     Quatre ans

 

Hiver

     Quatre ans

 

Nuit

     Quatre ans

 

« Je me déchirais en deux. Malgré tout, il fallait vivre. Il fallait que je marche moi aussi, en moi, le plus loin possible, pour y trouver comment ne pas mourir »

 

Marche

     Quatre ans

 

Loin

    Quatre ans

 

Mourir

     Quatre ans

 

« La vie est une succession de départs. Tous intolérables. La résistance du cœur est incalculable »

 

Départ

    Quatre ans

 

Intolérable

     Quatre ans

 

Cœur

     Quatre ans

 

« Le temps s’en est allé, l’espace s’en est allé…

Mais toi non plus tu ne peux venir m’aider »

 

Temps

     Quatre ans

 

Espace

     Quatre ans

 

Aider

     Quatre ans

 

« Avec une plainte indicible

Les heures vont s’écouler »

 

Plainte

     Quatre ans

 

Heures

    Quatre ans

 

S’écouler

     Quatre ans

 

« Tu laissas entrer la terrible visiteuse

Et, avec elle, restas en tête à tête.

Tu n’es plus. Autour tout se tait,

Tout fait silence sur ta vie triste et sublime »

 

     QUATRE ANS

 


Merci à Anna Akhmatova et Myriam Mallié .

Elles t’ont aussi offert leurs mots et leurs émotions.

 

Mon Garçon Parti Depuis Quatre Ans,

 

Je ne peux que te dire

Combien ton absence

Est insupportable

Effroyable.

Si je suis là

Pour te l’écrire

C’est parce que je t’ai fait la promesse

De continuer à vivre sans toi.

Et cette promesse,

Comme je peux

Comme je dois

Comme tu veux

Je la tiens.

Je t’aime Pierre.

Jusqu’au bout de ma route.

12 avril 2014

LES PLUMES D'ASPHODÈLE (26)

 

 

 

DIALOGUE

DIVISION

 

 

 

 

 

 

« Mémé »

Mais quel désordre dans cette salle de bain ! C’est infernal ! Ma petite-fille passe toujours avant moi, le matin. Et elle ne fait pas dans la dentelle, il faut bien le dire. Sans aucune délicatesse, elle bouscule le verre qui contient mon dentier et étale son dentifrice à la chlorophylle dans tout le lavabo. C’est drôle, je ne sais pas pourquoi, mais je n’aime pas cette odeur qui se distille dans la pièce. De la chlorophylle, ça ? On voit bien qu’elle n’a jamais vécu à la campagne, cette enfant.

« Jeanne »

Vivre à la campagne ? Elle est en plein délire, l’ancêtre ! Depuis qu’elle est venue habiter, en ville, à la maison, c’est le grand déballage familial. Et c’est qui qui reçoit ? Devinez ! Forcément, c’est tout pour moi. Et Jeanne par-ci, et Jeanne par-là… C’est sûr, ma grand-mère elle peut pas me décalquer ! Bon d’accord, elle est sur son déclin, mais quand même, mes parents pourraient être un peu plus cools, parce que là, ils sont devenus carrément dastiques, non ! dartiques, non ! sarcastiques, heu… non plus ! C’est comment déjà ? Jamais entendu ce mot-là ! Peuvent pas dire craignos, comme tout le monde ?

« Mémé »

Drastique. D.R.A.S.T.I.Q.U.E. Mais qu’est-ce qu’on leur apprend à l’école ? De mon temps… Vaut mieux que je me taise. Déjà que la petite me prend pour un diplodocus de l’ère secondaire…

« Jeanne »

Secondaire. Qu’est-ce qu’elle radote ? Ben oui, je suis en secondaire. En seconde secondaire, si elle veut. Et des diplodocus, j’en ai jamais rencontré. Ou alors ils étaient déguisés en dromadaire ! Parce que des dromadaires, le prof de géo, il arrête pas de nous en présenter. On étudie le désert Saharien.

« Mémé »

Qu’est-ce que ces dromadaires, dont elle parle, cette petite ? Le professeur de géographie ? Ils ne peuvent pas leur enseigner des choses bien de chez nous. De mon temps, on étudiait les doryphores. Et pour les travaux pratiques, on devait aller les ramasser dans les champs de pommes de terre.

« Jeanne »

Champs de pommes de terre. Des pommes de terre dans des champs ? Parce qu’à l’époque de Mémé, ils n’achetaient pas les pommes de terre au supermarché ? Ben dis donc, fallait être rudement débrouillard pour se nourrir ! Et puis qu’est-ce qu’elle radote ? Le prof d’histoire nous a dit l’autre jour que Le Doryphore c’était une statue. Celle de Polyclète. C’était aussi un soldat armé. Je suis plus calée que Mémé ! J’ai deux définitions pour le même mot ! Attention Mémé ! Danger ! Désormais tu ne pourras plus m’opposer ton dédain !

« Mémé »

Dédain ? Dédaigneuse, moi ? Que nous chante-t-elle, cette sauterelle ? Je suis la douceur même. C’est un don, chez moi, la douceur.

« Jeanne »

Pffffff

« L’auteure »

Dans le dédale des pensées de Jeanne et de sa grand-mère, j’ai tenté de trier. Je n’ai pas cherché à les réconcilier. Parce qu’elles vivent chacune sur leur planète, à des millions d’années-lumière l’une de l’autre. Mémé, sur le départ, en est encore à écouter les disques microsillon, alors que Jeanne télécharge sa musique sur sa tablette. Et pourtant. Toutes les symphonies de la vie s’achèvent sur le même final dramatique.

 


ASPHODELE

Voici ma modeste première participation aux "Plumes d'Asphodèle". (clic) (clac pour voir les autres participations)

Les mots imposés : Dentifrice, délicatesse, deux, débrouillard, désirer, danse, danger, diplodocus, dentier, désordre, décalquer, drastique, douceur, dédain, désormais, dentelle, dromadaire, don, dédale, déballage, doryphore, drôle, départ, disque, déclin, distiller.

 

20 février 2014

LA COLLECTE DES MONSTRES – Emmanuelle Urien

LA COLLECTE DES MONSTRES - URIEN

La collecte des monstres
Emmanuelle Urien
Nouvelles, Gallimard, 2007
160 pages

 

 

 

J’ai tellement aimé « Court, noir et sans sucre » (clic) que j’ai été prise d’une irrésistible pulsion de poursuivre ma découverte des textes d’Emmanuelle Urien. Je ne regrette pas, mais pas du tout. Mais je rassure mes lecteurs fidèles : après ce recueil, on va faire une pause.

La collecte des monstres. J’aime bien le titre. Et après avoir fait la connaissance de ceux de ma précédente lecture, je m’attendais à pire encore. Eh bien, ce n’est pas vraiment ça. Et les monstres de ce recueil ne sont pas, pour la plupart, si monstrueux que cela.

Bien sûr Emmanuelle Urien trempe sa plume dans l’acide, dans le sang, et parfois dans les contradictions de l’humain. Et j’ai ressenti pour certains « monstres » une petite pointe de dilection. Comment dire ? Un sentiment que même si on n’excuse pas l’acte ignoble commis par l’un des protagonistes, on peut comprendre.

Quoique… « L’homme qu’il me faut » n’est pas tout à fait celui pour lequel je fantasmerais ! Et puis, en parcourant à nouveau le recueil pour rédiger mon billet, je me dis que j’ai surtout retenu les persécutés : Lilas, cette jeune étudiante, contrainte à se prostituer. Juliette, dans sa quête amoureuse. Aminata, petite fille victime d’une société aveugle et meurtrière. Bahtiyar, la « tête de turc ».

Coup de cœur pour deux des nouvelles.

Mergitur. Une équivoque en clair-obscur.

Converti en grammes. Ce n’est qu’à la fin du texte que j’ai compris où s’était retrouvé ce comptable et ce qu’on lui imposait de dénombrer.

Lire deux recueils d’Emmanuelle U. à la suite conduit forcément à s’entraîner à rechercher la « ficelle » narrative et à vouloir anticiper la chute. Je suis une lectrice un peu gobe-mouche, sans doute. Parce qu’en fait d’extrapolation, je suis souvent restée médusée !

13 février 2014

AFROPEAN SOUL – Léonora Miano

afropean-soul---et-autres-nouvelles-Miano

Afropean Soul et autres nouvelles
Léonora Miano
Édition Flammarion, Étonnants classiques,
2008, 121 pages

 

 

 

Afropean. On pourrait les appeler aussi « Francofricains »… quatre des cinq protagonistes de ce recueil de nouvelles. Noirs, nés en Afrique (ou d’origine Africaine) et vivant en France.

Cinq récits, qui peignent la fragilité psychologique de personnages en quête d’une identité, en recherche d’une culture qui saurait mettre en adéquation celle de leurs ancêtres avec celle de leur présent.

Ces textes sont présentés comme des nouvelles, mais, autant le dire tout de suite, j’ai été déconcertée par la manière dont Léonora Miano traite ce genre littéraire. Selon moi, il s’agit plus de témoignages, de récits, que de nouvelles. Elle en dit, d’ailleurs, que ce sont des « photographies d’un moment ». Pas construites dans le but de préparer un effet de surprise final, les nouvelles de l’auteure s’éloignent de la tradition. De la tension, certes, mais dans un quotidien inquiétant. Quelques heures de la vie de ses personnages évoquent une réalité est difficile à vivre… en continu.

J’ai beaucoup aimé « Depuis la première heure », la 1ère nouvelle. Un enfant, ballon au pied, a quitté Douala, sa ville natale, attiré par les lumières des stades et la félonie d’un agent pas scrupuleux. Un enfant qui jamais ne pourra avouer qu’il a été berné. Un enfant qui ne reviendra pas au pays – comme tant et tant – parce qu’il ne pourra pas prouver sa réussite.

Adrien (le seul de ce recueil à n’être pas Africain de naissance ou d’origine) aussi m’a émue. Comment « l’idée » s’immisce… L’insurrection…. Mais « il fait noir », il fait « seul ».

Les « filles du bord de ligne », petites nanas qui ne peuvent vivent que dans le groupe, par le groupe, pour le groupe. Pas d’identité individuelle.

La 4ème nouvelle, éponyme, interroge la nature de l’identité des Afropéens en France aujourd’hui : quelle place en France, certes ; mais aussi quelle place face aux dérives extrémistes ?

C’est au « 166, rue de C. » que le lecteur rentre dans un univers d’exclues, dans un « autre monde », un centre d’hébergement d’urgence pour femmes en galère.

Intéressée par ce recueil. Mais pas franchement emballée. Parce qu’il me semble qu’il n’a pas sa place dans le genre littéraire dans lequel il est classé. Je pensais lire des nouvelles. C’est cette attente qui a été déçue. L’écriture de Léonora Miano est fluide. Elle est militante aussi. Et le contexte combattant est, selon moi, amoindrit par l’étiquetage de ce livre qui perd de sa force, de sa vitalité et qui mériterait une requalification.

Participation au mois de la nouvelle, chez Flo (*)

 


(*) Clic "Flo" pour suivre le lien

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