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16 mai 2014

DES MOTS, UNE HISTOIRE avec Olivia Billington

Pour toi, mon enfant

 

Ne subsiste plus raison
pour que poème
rime

vertige de la
valse funeste
l’alcool enivre

les mots qui dégringolent
d’étage en étage
leur tourbillon

pénètrent les baïnes
où s’engouffre
ma désespérance.

Ta vie s’est dissoute.

Sans rime. Sans raison.

 

Martine Littérauteurs - 13 mai 2014
pour Pierre - 04 mars 1988 - 01 décembre 2010

 

DES MOTS UNE HISTOIRE

Chez Olivia, une communauté d'écriture (ici). 

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29 mars 2014

PORTRAITS D'AUTOMNE, Roger Wallet

PORTRAIT D'AUTOMNE ROGER WALLET

Portraits d’automne
Roger Wallet
Gallimard (28 novembre 2001)
108 pages

 

Je n’avais pas vraiment craqué pour le récit de ce livre mystère, choisi spécialement pour moi par un Jérôme-clin-d’œil ; mais j’ai craqué l’enveloppe, hier, qui en dissimulait le titre et l’auteur.

J’avais raison, je n’avais jamais rien lu de Roger Wallet. Pourtant, depuis ce premier roman, récompensé par le Prix du livre de Picardie, en 2000, l’écrivain a publié six autres opus, outre des nouvelles, des essais, des poésies, des textes de chanson, des pièces de théâtre… On peut trouver tout cela sur son site (clic).

Roger Wallet avait été reçu par Bernard Pivot. Le grand honneur ! Et pourtant, quelques années plus tard, il s’irrite de la médiatisation offerte à son roman : « C’est loin d’être mon meilleur texte et je ne suis pas loin de penser que cela illustre le côté « snobisme parisien » de l’édition. Il ne faut pas se laisser embarquer dans cette médiatisation outrancière. Ce dont un écrivain a le plus besoin, c’est de savoir se situer, de savoir analyser ce qu’il fait. « Portraits d’automne » est une jolie histoire assez banale. J’avais des choses plus fortes à écrire ».

Grand défendeur de la « Picarditude », cet ancien enseignant, (jusqu’en 1992, avec un intermède d’un an entre 1981 et 1982 à la direction du Centre d’animation culturelle de Compiègne et du Valois, puis chef de cabinet de l’inspecteur d’académie jusqu’en 1999, et directeur du centre départemental de documentation pédagogique jusqu’en 2006, année de son départ à la retraite), est devenu un ami de Jérôme. Ensemble, ils ont parfois collaboré à l’écriture de « les années », en tout cas, c’est ce que m’a expliqué mon expéditeur (qui n’est pas resté mystérieux longtemps). Merci à lui pour cette découverte qu’il m’a permis de faire !

Et si Roger Wallet, par hasard, vient à lire mon billet sur son roman (ici), j’espère qu’il pardonnera mon manifeste manque d’enthousiasme pour un texte qui, pourtant, a fait ressurgir beaucoup de mes propres souvenirs.

24 février 2014

Semaine en poésie : JUAN GELMAN # 2

2014

comme ma bouche en ta saveur /
comme mon oeil dans ta vue / ma 
chaleur de toi en toi / je cherche
ta saveur ta vue ta chaleur /

toi / ma faim / chevelure qui
brille dans la nuit / s'ouvre comme
le grand été de la lumière /
comme une oiselle faite de ciel /

illuminant rue après rue
le faubourg où passait mon âme
comme une âme si triste en toi /
écho / bijou de ton absence

Extrait de "L'opération d'amour"

 

Faire connaissance avec Juan Gelman, ici.

14 octobre 2013

LA LETTRE DE BUENOS AIRES, Hubert Mingarelli

Mingarelli La Lettre de Buenos Aires

Hubert Mingarelli. C’est six petites notes de musique, et je ne sais pas pourquoi. Je trouve ces prénom et nom mélodieux à prononcer, à lire et à entendre. Mais de cet auteur, que de surcroît, je trouve plein de charme, je n’avais jamais rien lu, mais entendu les éloges faites à Quatre Soldats, notamment. Toujours ma distance avec les auteurs à succès ou le succès des auteurs. Et, lors d’un trekking  chez « Lucioles » à Vienne, l’association Mingarelli/Buenos Aires a fait tilt. Il faut dire aussi que je suis très réceptive à la littérature sud-américaine…que l’Argentine est le pays invité du prochain Salon du Livre (d’où Buenos Aires).  Et bla bla bla, et bla bla bla. Mais non, ne riez pas ! Je sais bien que le bel Hubert n’est pas argentin ! C’est pour ça que je parlais de l’association.
Troisième point d’intérêt, ce livre est un recueil de nouvelles.

Des errances – encore – des solitudes – toujours –. Des personnages brisés, des hommes cabossés qui avancent. Comme ils peuvent. « Moi, j'étais malheureux. Pour ne plus y penser, je m'assommais la tête en lisant des histoires où jamais personne n'est malheureux à bord d'un cargo qui pourtant sombrera tôt ou tard. » Des Hommes. J’ai lu que Mingarelli mettait très peu, voire pas de femmes en scène. Il dit que ses personnages font ce qu’ils font parce que justement les femmes sont absentes. Que ce sont elles les personnages principaux. Que les hommes ont un comportement particulier parce qu’il n’y a pas de femmes. Qu’à bord sur un bateau, (Hubert M s’est engagé dans la marine à 17 ans ; il en garde un souvenir « cuisant » selon ses mots), la vie des hommes entre eux est intéressante parce que justement, il n’y a pas d’image féminine.  Qu’ils ne pensent qu’à elles, les hommes n’étant pas faits pour vivre sans femme. Et que, quand ils sont sans femme, ils se transforment, ils ont tendance à devenir meilleurs, pour justement pallier cette absence. Ma foi, s’il le dit (qu’ils ont tendance à devenir meilleurs…) !

Neuf hommes qui errent pour oublier une douleur, une perte, une faute. « Qui se souviendra de nous ? ». Hubert Mingarelli interroge le temps. Entre terre et mer, dans une nature parfois hostile, parfois bienveillante. "Je regardais vers le sommet de la montagne, vers les crêtes. Le soleil les illuminait en jaune et en violet. Ici nous étions le soir, mais là-haut, tout brillait comme en plein jour. Je trouvais ça digne d'être observé. Il y avait là de quoi méditer. C'était simple mais stupéfiant. J'y voyais là l'essence des choses." De la tendresse, des rêves non aboutis. Des personnages ordinaires. Des inconnus qui se croisent, font alliance un moment, le temps d’une nuit qu’incidemment ils passent dans le même lieu.
"– Je ne veux pas rentrer chez moi avec tout ça à l'intérieur. Je voudrais m'en délester un peu avant d'arriver. Tu vois, pleurer un bon coup. Mais j'y arrive pas. (...) Ce que j'ai à l'intérieur, je ne veux pas leur mettre sur le dos. Ils n'y sont pour rien ceux qui m'attendent. (…) A quoi ça servirait ?
– Combien ça t'en retirera de malheur, si tu pleures un coup ?
– Un peu, me dit-il. C'est suffisant."
Et parfois le sort qui se met en travers, parfois. Qui traverse la route sans crier gare. Et qu’on heurte de plein fouet.

Et Buenos Aires, dans tout cela ? Un vieil homme revenu finir sa vie en Europe après avoir vécu à Buenos Aires. Là-bas, il y a longtemps, il a écrit à son fils qu'il n'a jamais vu, une longue lettre, aujourd'hui perdue mais qu'il transmet de façon orale et fragmentaire à un passant de hasard…

J’ignore si tous les Mingarelli sont de cette veine, mais, si c‘est le cas, je crois que je vais réitérer.

12 janvier 2014

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Maram al-Masri

par-la-fontaine-de-ma-bouche

Par la fontaine de ma bouche, Maram al-Masri

Éditions Bruno Doucey, 2011, 80 pages, 12 €

 

 

 

 

 

 

 

Le fracas des âmes ne parvient pas
à l'oreille du gardien des flammes

il se brise sur la vitre qui nous sépare
nous emprisonne dans le visible

la plainte des colombes ne parvient pas aux cavités
mais s'évanouit dans le silence de l'espace

nulle couleur pour la souffrance
nulle couleur pour l'espérance

le ciel absorbe les prières comme un ventre de femme
comme un téléphone public dans un quartier bruyant

une voix gémit
se balance sur une corde fragile
ni les saints ni les anges ne l'entendent
pas plus que les chiens
assoupis au seuil des étables
protégeant les loups de la chair des agneaux

Maram al-Masri, Signe 24

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10 janvier 2014

À COPIER 100 FOIS ; Antoine Dole

A-COPIER-100-FOIS-ANTOINE-DOLE

À copier 100 fois, Antoine Dole
Sarbacane, 2013, 54 pages, 6 €

 

 

 

 

C’est quoi être un homme ? C’est quoi être un père ? C’est quoi l’amitié ? C’est quoi l’amour ? Antoine Dole s’accorde à peine cinquante-quatre pages pour … non ! Pas répondre à ces questions ! … mais  proposer des pistes de pensées intelligentes. En donnant la parole à son jeune héros de 13 ans, il ouvre avec beaucoup de pudeur certes, mais aussi avec intensité, le champ d’une réflexion sur l’homosexualité adolescente et les dommages que les discours bien-pensants provoquent chez ces jeunes qui, dans une période d’extrême fragilité psychologique et affective, se découvrent une orientation sexuelle et sentimentale différente de la norme hétéro.

C’est vrai que les mots, dits dans ce que l’on croit être l’anodin du quotidien, ont parfois un dramatique pouvoir destructeur. Quand le père du jeune narrateur martèle « un garçon, ça pleure pas, ça se laisse pas faire », comment peut-il entendre cette injonction cent fois répétée ? Comment gérer les insultes, les coups, le mépris de Vincent et de ses potes qui le martyrisent constamment et méthodiquement ? « Non papa, je me suis assis en boule, j’ai attendu que ça passe, j’ai mal aux côtes, j’veux pas y retourner demain, steuplé va leur demander d’arrêter ».

Comment gérer une relation à un père enfermé dans le bien-disant ? Comment se construire avec des outils qu’on ne sait pas utiliser parce que leur mode d’emploi n’est pas rédigé dans un langage que l’on comprend ? Comment affronter et refuser « les vérités » d’un standard culturel et judéo-chrétien dont on a souvent oublié les sources ?

Bien sûr, il y a Sarah, un rayon de soleil dans la solitude, une respiration dans cette violence ordinaire. Elle aussi « aime les garçons » lui dit-elle avec humour, tact, tendresse et douceur en lui prenant la main pour le réconforter et tenter de le défendre contre les dérouillées de cette bande qui ne voit en lui qu’un pédé. Elle, c’est un soutien symbolique.

Antoine Dole sait dire l’angoisse, la boule au ventre, l’isolement, l’asphyxie, le désespoir. Il parle du rejet, de la différence. Il n’explique pas. Il dit. Il n’est pas sentencieux, il ouvre seulement la porte à la remise en cause des principes induits, à la prise de conscience. Cinquante-quatre pages destinées aux adolescents, qu’ils se situent dans « la norme » ou non, aux adultes bien-pensants qui pourraient oser penser autrement, aux parents – que leurs enfants soient « différents » ou non –, et à tous ceux qui ne voudraient pas rater une chance de se bousculer les neurones.

« Quand ma mère me disait que les monstres n'existaient pas, que fallait pas avoir peur, c'était pas vrai Sarah. Ces monstres-là, ils existent, moi j'en ai rencontré. On s'y fait et c'est le pire, on s'habitue à tout. »

 


Lara Fabian - La difference par DMagalhaes

19 janvier 2014

News : Juan GELMAN est décédé

Juan Gelman

Juan Gelman, poète argentin vient de décéder, le 14 janvier dernier.

Le 4 aôut dernier, je le présentais (ici) dans l'un des recueils de ses poèmes L'OPÉRATION D'AMOUR.

Je consacrerai la semaine poétique de février à cet homme, né en 1930, qui était également connu pour son militantisme politique. Très engagé contre la dictature, la vie de ce poète concentre à elle seule toutes les horreurs de la dictature argentine. Son fils Marcelo, âgé de 20 ans, a été assassiné par ce régime. Sa belle fille, Maria Claudia Garcia, est enlevée en 1976 à Buenos Aires, alors qu'elle était enceinte. Emmenée en Uruguay dans le cadre du plan Condor, un programme de répression des opposants à l'échelle internationale, elle accouche d'une fille qui sera donnée illégalement à la famille d'un policier uruguayen, puis disparaît. Juan Gelman se bat pour retrouver sa petite-fille. En 2000, 24 ans après, il y parvient.

Commentaire LIV (homero manzi)

amour qui taille / polit / met

dernière main et perfection /

là ne prend pas fin ton travail /

tu répands des refuges comme

 

des laits de feu afin que nul

ne cogne sur son amertume /

sur sa douleur / enfants que tu 

protèges des murs de la nuit

13 octobre 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Nelly Roffé

L'ÂME DES MOTS

 

Elle ferma les yeux,
ses paupières comme un rideau baissé
entre elle et lui.

Il lui fallait écrire ce silence-là,
labourer le champ d'énigmes
avec son encre
et arpenter les sillons
comme autant de passages à lui.

Elle voulait saisir en elle
ce temps d'aller-retour
entre le lointain et le proche,
ce col, cette gorge, cette voie
ce détroit
cette trouée.

Il lui fallait cet espace mitoyen
entre le point de départ
et son lieu d'arrivée.

*******************

Nelly Roffé

Nelly Roffé est née au Maroc dans une famille sépharade. Diplômée de l’Université de Montréal en Littérature comparée, elle s’intéresse à la littérature francophone nord-africaine et donne des conférences dans différentes universités sur la femme dans le roman magrébin, ou la problématique du ghetto dans le roman juif nord-africain des années 50.
Elle a donné une conférence sur Primo Levi, poète, la poésie et l’exil et le tango et les camps de concentration.
La littérature pour enfants et pour adolescents est le domaine qu’elle privilégie.

 

6 janvier 2013

RENCONTRES POÉTIQUES : Jean-Paul Valla

LES TRABOULES

 

Calme sombre et vorace
La traboule est un pont
En notre âme caché

La traboule est un lieu
Et une idée

L'ouverture de ce qui compte
À ceux qui savent

Jean-Paul Valla ; Bande Passante, 
Éditions de Belledonne - 2012

 

Traboule_Lyon

 

"La poésie de Jean-Paul Valla découvre par le regard, dans l'émotion des rencontres, tout un univers. Comme un miroir de l'être, ses mots sensibles en appellent aux mythes et aux images. Passionné d'art et de livres, complice de la nature, découvreur des villes, chaque jour et pour lui une énigme. Poète, peintre, acteur dans la cité, Jean-Paul Valla parcurt dans ses poèmes, entre ombre et lumière, un chemin initiatique". Paul Vieuget, directeur de la Mison de la poésie Rhône-Alpes.

 

POÉTISONS

 

Le dialogue poétique est ouvert ! Laissez, en commentaire, un poème en réponse à celui-ci !

Règle du jeu ici.

18 janvier 2015

ILS ONT MIS DES FRONTIÈRES - Dominique Cagnard

frontière au Mexique

Ils ont mis des frontières entre les sables,
dressé des barrages aux icebergs,
isolé les cormorans de la banquise.
mais ils n'attacheront jamais les ailes du vent!

Prisonnier de l'inutile,
nous avons rompu le fil
qui relie le ciel et la terre.
Fortunés bac plus dix,
nous n'osons plus marcher
sur la sente déserte.
Tapis dans nos pavillons,
nous ne connaissons plus le chaud et le froid.
La vitesse a tout emporté sur son passage
et le silence a eu peur.

Il existe un bateau de nuit perdu au fond d'un jardin,
une pleurésie grimpante,
une neige qui ne fond jamais,
une étable pour s'asseoir dans la lumière de midi.

Dominique Cagnard

22 février 2015

DIMANCHE EN POÉSIE : JEAN ROUSSELOT

2015

J'écris pour apaiser...

J'écris pour apaiser les scrupules de l'herbe,
Pour mettre un peu d'amour dans le foyer du vent,
Pour permettre à l'oiseau de s'éveiller proverbe,
Pour agrandir l'espace, éterniser l'enfant.

Pour opposer des faits d'écorce et de pelage
Aux dénis du lexique, aux gommes du savoir,
Si je dis que le hêtre est une vierge sage,
Je retarde d'un feu l'enchère et l'abattoir.

J'écris pour réchauffer blé neuf et jeune vigne
Dieu plus encor que l'homme à la merci du gel ;
J'écris pour rassurer, j'écris pour rendre digne,
Pour que la solitude ait un nom de famille,
Pour implanter un lieu qui ne soit pas mortel.

Jean Rousselot, Maille à partir, 1961
in L'insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici
Éditions Bruno Doucey

11 octobre 2013

L'HISTOIRE DU RENARD QUI N'AVAIT PLUS TOUTE SA TÊTE, Martin Baltscheit

L'histoire du renard qui n'avait plus toute sa tête

Renard est un Goupil. Un vrai de vrai qui sait user de toutes les ruses. Capable de faire semblant pour mieux abuser. Capable d'échapper à tous les chiens courants. Renard est un sage. Qui sait parler aux renardeaux. Qui sait enseigner les roublardises. Qui sait fricoter chèvres, lièvres et poulets qu'il a, dirons-nous par décence, prélevés. Renard, le goupil, le rusé, le sage, vit une longue vie. Une belle et longue vie.

Mais alors que la barbe de Renard blanchit, la mémoire de goupil commence à flancher. Bon, au début, il ne trouve plus certains des mots, puis le temps s'immobilise, ou se distend, c'est selon. C'est au tour des idées qui ne suivent plus leur cours habituel... Bof, se dit Renard.

Un jour, ou peut-être un soir, était-ce un lundi, ou alors un jeudi ? Renard ne retrouve plus le chemin de son chez lui. Un autre jour, ou peut-être un matin... Renard ne sait plus. Ne sait plus. Ne sait plus. Mais il sent, il sent qu'on prend soin de lui, il sent qu'il n'est jamais seul. Les renardeaux y veillent.

Un album tout en douceur, tout en amour, tout en tendresse, tout en chaleur. Un album qui traite avec pudeur et délicatesse de la prise d'âge de ceux qui accompagnent les enfants ; les papys, les mamies, les tontons, les tatas... qui, parfois, partent pour le Pays du Grand Oubli. La vieillesse, la dégénérescence des cellules, cette perte des réalités qu'entraînent Alzheimer et autres Parkinson, bouleversent et agresssent les petits qui ne comprennent pas, à juste titre, pourquoi ce grand-père, cette grand-mère pour lesquels ils avaient profond respect, auxquels ils demandaient avis et conseils (même s'ils faisaient semblant de n'en rien croire), retombent dans une enfance qu'eux-mêmes ont hâte de quitter.

Un bel album. Non, un album essentiel, émouvant, pas didactique, juste vrai et fort, qui aide l'enfant à grandir et à ... vieillir en prenant soin de lui et de ceux qu'il aime.

15 octobre 2013

LA RÉVOLTE DES PERSONNAGES, Gwladys Constant & Kristel Arzur

La-révolte-des-personnages

Non mais, c'est quoi cette histoire ? C'est un conte à dormir debout !

Il était une fois.... et pourquoi pas deux, trois ou dix fois ! ou même un million de fois ! ou, pourquoi pas, cinquante-six milliard trois cent quatre-vingt-dix million cinq cent treize mille deux cent cinquante-sept fois et quarante-six dixième ? Dis, l'auteur, tu sais l'écrire en chiffres ce nombre-là, maintenant que je te l'ai présenté en mots ?

Voilà, j'ai un peu résumé. Les personnages d'un conte s'en prennent à leur auteur, refusent le rôle qu'il leur assigne, et se revendiquent libres et égaux en droit. Prenez, par exemple, le château de la princesse qui dort depuis cent cinquante ans et des poussières.Eh bien, le château, il veut être dépoussiéré ! C'est quoi un château qui ressemble à un château de contes de fées ? Ça ressemble à rien... d'ailleurs, c'est rien ! Juste un décor dans un paysage. Une princesse l'occupe ? Va ! Oui, mais quelle princesse ? Une toute endimanchée, avec des boucles d'or, qui attend désespérément que trois ours lui caressent les cheveux ? Une avec des chaussures éculées qui vont devenir pantoufles de vair ? Et le Prince Charmant ? Vous croyez vraiment qu'il a envie de tomber en pâmoison pour une nigaude qui s'est empiffrée d'une pomme rouge ? Et l'autre, avec sa peau de bête sur le dos, elle a l'air malin, tiens!

Pas facile d'être auteur avec cette bande de récalcitrants, de contes[tataires] qui vivent dans leur siècle (et le notre), avec les fringues qui vont bien, la high tech, et la contraception.

 

Une sympathique histoire de personnages mythiques qui se mettent au goût du jour et bousculent les schémas traditionnels.

10 février 2014

COURT, NOIR, SANS SUCRE - Emmanuelle Urien

COUT NOIR SANS SUCRE URIEN

Court, noir, sans sucre
Emmanuelle Urien,
Première édition : L'être minuscule, 17 décembre 2005
Éditons Quadrature, revue et augmentée 2010
112 pages

 

 

ASSISTANCE TECHNIQUE (extrait du recueil)

Voilà trois dossiers qu’elle présente, Mélanie. Trois dossiers qui sont refusés. Trop jeune, Mélanie Bix.
Le lecteur n’oubliera pas son nom, pas plus que cette femme qui va l’accompagner.

C’est à la quatrième tentative que la demande de Mélanie Bix est acceptée.

Alors, elle prépare son sac de voyage, alors elle vérifie si ses papiers sont en ordre, alors elle prend le train, alors elle parvient à destination.

Alors sa volonté se réalise.

Quelques pages extraites d’un recueil de nouvelles, même pas 8/112. Les huit premières pages. Celles que l’on lit, vierge d’idées préconçues, dont on n’anticipe pas la chute.

À 19h 30, on sait, on comprend, et on prend une magistrale claque, on manque d’air. Sidéré, on relit, à l’affût de l’indice qui s’est faufilé.

Pour ma part, c’est ainsi que j’ai vécu cette lecture, courte. Cette lecture, noire. Cette lecture, sans sucre. Sans douceur, serrée comme un café à l’italienne, qui s’empare de la gorge, un peu âcre, mais avec la bonne dose de succulence pour qu’on la déguste et s’en régale. Moi qui suis plutôt amateu »se » de thé, je ne connais qu’un de ces breuvages théiné qui serait référence : le Pu Erh, qui donne une liqueur à la belle robe rouge très foncée à la saveur amère et astringente… que j’aime… sans sucre.

« Assistance technique » appartient à une série de quinze nouvelles, toutes en tension. Empreintes d’une tranquille noirceur, décapantes… c’est, presque bizarrement, pas vraiment dérangeant. Du bel art dans l'écriture et dans le pouvoir narratif.

C'est à Flo (*) que je vais transmettre ce billet, puisqu'il participe à la deuxième semaine du "mois de la nouvelle", saison 3.


(*) Clic pour suivre le lien


 

25 novembre 2012

RENCONTRES POÉTIQUES : Paul Verlaine

L'amour est infatigable !
Il est ardent comme un diable, 
Comme un ange il est aimable.

L'amant est impitoyable,
Il est méchant comme un diable,
Comme un ange redoutable.

Il va rôdant comme un loup
Autour du coeur de beaucoup
Et s'élance tout à coup

Poussant un sombre hou-hou !
Soudain le voilà roucou-
Lant ramier gonflant son cou.

Puis que de métamorphoses !
Lèvres rouges, joues roses,
Moues gaies, ris moroses,

Et, pour finir, moulte chose
Blanche et noire, effet et cause ;
Le lys droit, la rose éclose...

Paul Verlaine, Chansons por elle et autres poèmes érotiques

amant

Jean Honoré Fragonard (1732 - 1806)
L'amant couronné

9 janvier 2014

LA NUIT TOMBÉE ; Antoine Choplin

PRIPIAT

Quand, en 1986, un des réacteurs de  la centrale de Tchernobyl a explosé, Gouri, le poète, a, comme les cinquante mille habitants de Pripiat, été contraint de quitter précipitamment la zone contaminée. Gouri, sa femme, sa fille Ksenia. Ils sont partis vivre à Kiev. Depuis, Gouri est taraudé par le souvenir de son appartement abandonné aux pillards et au césium.

Tu sais bien qu’il n’y a plus rien à voir. Sans parler du danger [dit Vera]
L’appartement, continue Gouri. J’ai envie de revoir mon appartement. De récupérer deux ou trois choses, pourquoi pas.

Alors, deux ans plus tard, il arrime une remorque à sa moto et, au crépuscule, refait la route à l’envers. Un peu plus de cent kilomètres. À mesure qu’il se dirige vers la ville fantôme, le néant s’impose, la vie se raréfie. Et les « signes » apparaissent, sous forme de courtes réflexions des habitants que Gouri rencontre en chemin.

Ce qui est sûr, c’est qu’avec tous ces trafics, on en raconte de belles […] Sans compter toutes les saloperies que ça nous ramène de là-bas.

Il y en a qui disent qu’il faut pas boire le lait [des vaches]. Qu’il est contaminé. Et à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.

Le paysage se transforme.

Il observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées.

Et ce n’est pas la pause qu’il fera chez ses amis Véra et Iakov qui atténuera le sentiment de violence silencieuse qui pèse sur tous et sur tout. Iakov s’approche de la mort, dans une maisonnette, dernier vestige de l’humanité vivante d’un village frontière avec la zone interdite.

Il a perdu ses cheveux et la peau du crâne est diaphane, laissant voir en plusieurs endroits l’épaisse saillie des veines. L’un de ses yeux est presque fermé, comme celui d’un boxeur après un combat. Les joues sont creuses. Les lèvres curieusement retroussées, les mâchoires crispées.

Village presque complètement vidé de sa population. Gouri passera la soirée avec Véra, Iakov en proie à des souffrances intenables, Piotr, devenu mutique, dont le père est mort en 1986 et la mère a disparu (peut-être est-elle morte aussi), Kouzma et un couple de voisins. Autour d’un repas traditionnel, réchauffé par quelques verres de vodka.

Même Vera qui semble en bonne santé dit le chaos nucléaire.

Et mon visage buriné au césium de la campagne, qu’est-ce que tu en penses ?

Avec Iakov, Gouri va remémorer les évènements de ce ravage, de ce cataclysme. Sans pathos.

Moins d’une semaine plus tard […] deux camions militaires sont arrivés ici au village. […] ils recrutaient des hommes pour nettoyer la zone. […] s’engager pour ce travail, c’était ni plus ni moins faire son devoir de citoyen […] surtout il a parlé du travail de patriote que c’était et de la reconnaissance que ça nous vaudrait […] il a expliqué le fonctionnement d’un dosimètre en disant qu’ n’y en aurait pas pour tout le monde.

Il n’y a pas longtemps, quelqu’un m’a dit que là-bas, certaines nuits, les arbres se mettaient à rougeoyer […] J’ai vu ça de mes propres yeux. Un truc étrange. Tu regardes ça et même si t’as une grande gueule je peux te dire que ça ferme le clapet […] et ça te met aussi dans un drôle d’état.

On nous a emmenés dans un champ […] près du village de Tchestoganivka […} je te jure que c’est exactement ce que [le chef] a dit : les gars, on va enterrer ce champ […] enterrer la terre.

Pour évoquer les moments que Gouri va partager avec Iakov, Vera et les autres, la plume d’Antoine Choplin s’est trempée dans cet univers lugubre, sordide, sépulcral.

Si t’avais vu ça. Des villages entiers. Enterrer la terre, évacuer les gens… Des fois, je me suis demandé si on allait pas nous demander de les enterrer eux aussi, avec le reste.

Il a dit t’as vu ça la pluie. On dirait qu’elle est noire. Et j’ai regardé à mon tour et c’était exactement l’impression que ça faisait. La couleur noire de la pluie, ça je m’en souviens.

Après cette soirée, Gouri va reprendre sa route vers Pripiat.

Comment dire. Au début, quand tu te promènes dans Pripiat, la seule chose que tu vois, c’est la ville morte. La ville fantôme. Les immeubles vides, les herbes qui poussent dans les fissures du béton. Toutes ces rues abandonnées. Au début, c’est ça qui te prend aux tripes. Mais avec le temps, ce qui finit par te sauter en premier à la figure, ce serait plutôt cette sorte de jus qui suinte de partout, comme quelque chose qui palpiterait encore. Quelque chose de bien vivant et c’est ça qui te colle la trouille. Ça, c’est une vraie poisse, un truc qui t’attrape partout. Et d’abord là-dedans. De son pouce, il tapote plusieurs fois son crâne. Je sais de quoi je parle.

Gary va poursuivre sa quête. Au petit matin, de retour chez Vera et Iakov, il est chargé du bien précieux qu’il est allé chercher dans la ville damnée.

… si ça se trouve, [le diable] a installé ses quartiers dans le coin et il est là, à bricoler. Il profite de l’aubaine pour se fabriquer un monde à lui. À son image. Un monde qui se foutrait pas mal des hommes. Et qu’aurait surtout pas besoin d’eux. Ça colle le vertige, ça, quand on y pense. Un monde qui continue sans nous. Hein. (Kouzma).

Un monde qui continue sans nous… Oui. Antoine Choplin propose une vision sans concession d’un monde que ni Dieu ni le Diable ne modifient sans l’assentiment de l’Homme. C’est une « peinture au césium » que l’auteur propose dans ce roman. Mais en filigrane sont les mots, les hommes, les femmes, la nécessité de vivre dans l’urgence, la tendresse.

Des pages qui vont à l’essentiel, qui disent l’Humain au cœur de l’Inhumain intenses, profondes, dignes et simples.

la nuit tombée, Antoine Choplin

La nuit tombée, Antoine Choplin
La fosse aux ours, Août 2012, 122 pages.

 

 

 

 

 

 

 

C'est l'avis de Jérôme qui m'a entraînée dans cette aventure, et je ne le regrette vraiment pas !

25 juin 2013

L'ENNEMI DU MONDE, Jack London

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J'appartiens à la génération de "Croc Blanc" et de "L'appel de la forêt". Des souvenirs, un peu diffus maintenant, mais quand même des souvenirs de "belles lectures". Pour une pré-adolescente un peu coincée, un peu agrippée aux jupons de sa maman, un peu soucieuse du regard sévère de son papa, ces deux romans offraient un parfum d'évasion, d'aventure.

J'ignorais - inculte, suis-je - que Jack London avait écrit d'autres textes. En réalité, j'ai abandonné l'écrivain en même temps que l'adolescence. Je n'avais jamais, jusqu'alors, cherché à prendre de ses nouvelles...

Belle transition, n'est-ce pas, pour évoquer, ici et maintenant, deux nouvelles signées de cet écrivain. Traduites par Simon Le Furnis, éditées par La Part Commune, écrites en 1914. Textes prémonitoires, affirment la plupart des critiques, du chaos dans lequel, un quart de siècle plus tard, le monde sera plongé du seul fait d'un fou meurtrier et psychopathe.

Deux nouvelles, deux personnages, deux victimes, deux pervers assassins. L'un fera les frais de l'esprit démoniaque d'un père sans foi ni loi, qui déclarant que s'il a donné la vie à son fils, il est donc en droit de la lui retirer ; il servira donc de cobaye aux divagations machiavéliques de son géniteur. L'autre, enfant mal-aimé, rejeté, adolescent brillant mais repoussé par tous, adulte boycotté, honni, vilipendé ; il construit sur cette succession d'injustices patentes une haine farouche et destructrice contre l'humanité entière.

Visionnaire, Jack London ?
Aucun comité d'éthique contemporain n'aurait accordé grâce aux inventions scientifiques scélérates et manichéennes que les cerveaux de ses protagonistes (ne leur prête-t-il pas le sien ?) conçoivent. En tout cas les deux textes relèvent du fantastique et de l'apocalyptique. C'est du chaos que traite l'écrivain, des cataclysmes que la démence sanguinaire des hommes peuvent produire. C'est sûr, l'individu à la moustache balai-brosse "dont on ne peut pas dire le nom" pointe ses vibrisses, ici. En avant-garde. En éclaireur.

C'est à lire, en s'offrant aussi la possibilité d'autres angles d'approche : celui des mythes, 

J'emprunterai à Simon Le Fournis, traducteur de ces deux textes rares, la conclusion : "[ils] ne sont pas tant des récits du mal que de la déréliction qui y mène".

15 mai 2013

MARCHÉ DE LA POÉSIE - PARIS 2013 - SERGE PEY, Président d'honneur

Marché de la poésie 2013

Du 6 au 9 juin, place Saint Sulpice, se tiendra le 31ème marché de la poésie (le 1er pour moi). Serge Pey en est le président d'honneur. C'est à Vienne, à la Librairie Lucioles, que j'ai rencontré Serge Pey (son site est ICI). Un homme de poésie, de philosophie, de roman. Un homme engagé, qui dit son engagement, qui hurle ses combats et ceux de ses ascendants, un homme au verbe haut, tonitruant. Un homme qui m'a fascinée par sa présence physique, par la puissance de ses mots.  Il dit écrire de la poésie d'action. Un homme qui théâtralise ses pensées. Un homme qui pleure quand il lit l'histoire qu'il a écrite sur sa mère. Un homme qui émeut, dont la superbe touche.

SERGE PEY

Ce jour-là, le 10 mars 2012, en Isère, il présentait son dernier recueil de nouvelles : 'Le Trésor de la guerre d'Espagne". C'est ICI que j'en avais dithyrambiquement parlé.

Serge Pey, c'est aussi CECI, CELA, et tant d'autres mots conjugués, tricotés, inscrits dans les bâtons avec lesquels il réalise ses scansions.

Serge Pey... encore (et je ne m'en lasse pas) : Dialogue avec Ibn Hazm - Rituel des renversements

- Quel âge as-tu ?

- Une heure
car je viens de donner
un baiser à celle que j'aime.

- Quel âge as-tu ?
- L'âge de l'éternité
car j'ai donné un baiser au baiser

- Quand es-tu né ?
- Quand toi tu commenceras à naître
et quand le baiser s'embrassera
sans que j'ai besoin de ma bouche
pour le donner

11 février 2013

LIZKA ET SES HOMMES, Alexandre Ikonnikov

Ikonnikov

1940. Union Soviétique. Une bourgade : Lopoukhov. Vladimir Ogourtsov voit le jour. Il a trente ans lorsqu'y naît sa fille Elizaveta.

Lizka, c'est justement cette Elizaveta, qui, à 17 ans, décide de quitter son village de naissance pour se rendre dans la ville de G. Elle a connu son premier ébat amoureux avec Pacha : "Tout se produisit avec une telle rapidité qu'en dehors de la douleur et de la sensation d'avoir reçu une souillure à l'intérieur de son corps, elle n'éprouva rien". Elle s'inscrit dans une école d'infirmières, et loge dans une chambre d'un foyer de travailleurs, en collocation avec trois autres jeunes filles.

Dès lors, le lecteur médusé va suivre le nomadisme sentimental de Lizka (surnom péjoratif de son prénom), mais aussi, au gré de ses aventures amoureuses, la construction de la personnalité de la jeune demoiselle. C'est aussi une rencontre avec la Russie des années 90 que nous propose Ikonnikov,, celle de Mikhaïl Gorbatchev et de la perestroïka, de la fin du rôle directeur du Parti communiste, mais aussi du putsch contre Gorbatchev et de l'arrivée au pouvoir de Boris Eltsine. Période mouvementée, comme la Russie en a connues et en connaît encore. "Une fois de plus le pays sombra dans la folie. On respecta une coutume qui plongeait ses racines au fond des âges : c'est à dire qu'on se mit à casser l'ancien sans avoir la moindre idée de ce à quoi allait ressembler le nouveau".

La carte du Tendre de Lizka est faite de dix étapes... dix profils d'une société russe plutôt gangrenée, sur laquelle l'auteur porte un regard sans concession. Chacun des dix hommes de la vie de Lizka est une des facettes de cette communauté déliquescente et dépravée. Ils se suivent, mais ne se ressemblent pas : si l'un est un escroc, l'autre est secrétaire du Comité de Komsomol (Parti Communiste) ; un autre encore est Tatar (Lizka va l'épouser)... Dix hommes qui vont petit à petit éroder la naïveté de Lizka et la faire devenir une jeune femme forte et autonome : "Comment pouvait-on vivre au nom d’objectifs aussi misérables, alors qu’il y avait un ciel, de l’eau, et, là-dessus des étoiles ! Et comment avait-elle pu rester si longtemps sans comprendre cela ! Lizka tout à coup avait envie de se mettre à crier, de tenir des discours à tous et à toutes. Qu’ils cessent de satisfaire leur propre chair, et que, comme elle en ce moment, ils considèrent la vie avec ravissement, avec enthousiasme !".

Tout le talent d'Ikonnikov, c'est de dépeindre cette misère sociale, humaine, politique avec humour et dérision. Lizka et ses amies du foyer de travailleurs, sont pleines de vie, d'entrain et de projets, malgré leur dénuement. Les hommes de Lizka ne sont pas complètement dépourvus d'atouts, malgré l'alcool, la carambouille, les intrigues, la corruption. Certes, les propos de l'auteur sont crus, impitoyables, et sans doute réalistes. Mais pas de misérabilisme, de commisération. Pas de discours lénifiant, mais la tonicité communicative de Lizka, de l'énergie à revendre, des idées neuves, une capacité à rebondir qui donne à penser qu'en Russie, il y a de la matière positive, réactive et, comme l'héroïne, prête à en découdre pour sauver sa peau et son bonheur.

Alexandre Ikonnikov signe là son deuxième texte, après "Dernières nouvelles du bourbier", un recueil d'une quarantaine de nouvelles satiriques, cocasses, mais caustiques et percutantes sur la société russe post-communiste. Une chronique éclairée de cet opus ici, chez Marilyne et son site Lire & Merveilles.

24 février 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR ; Boris Pasternak

Définition de la poésie

C'est un bruit de glaçons écrasés, c'est un cri,
         Sa strideur qui s'accroît et qui monte,
C'est la feuille ou frémit le frisson de la nuit,
          Ce sont deux rossignols qui s'affrontent,

C'est la suave touffeur d'une rame de pois,
          L'univers larmoyant dans ses cosses,
Le jardin potager où Figaro s'abat
          En grêlons du pupitre et des flûtes.

C'est cela qu'à tout prix retenir veut la nuit
          Dans les fonds ténébreux des baignades
Pour porter une étoile au vivier dans les plis
          De ses paumes mouillées, frissonnantes.

On étouffe, plus plat que les planches sur l'eau
          Et le ciel est enfoui sous une aune.
Il siérait aux étoiles de rire aux éclats,
              Mais quel trou retiré que ce monde !

Boris Pasternak - 1917
Ma soeur la vie et autres poèmes
Poésie Gallimard - 2003

 

poésie russe

 

 


POÉTISONS

Dimanche dernier, nous avons poétisé ensemble :   AnneFransoazFlorence Laurence et moi.

(Clic sur les prénoms pour se rendre sur le site ou le blog)

Qui viendra, aujourd'hui avec nous, donner aux mots leur sensibilité poétique ? Poétisons ensemble, voulez-vous ?
La règle du jeu est ici

 

9 février 2013

L'OEIL DU LOUP, Daniel Pennac

l_oeil_du_loup

L'oeil du Loup est un roman pour adolescents, paru en 1984. 

Daniel Pennac utilise, pour construire son récit, une technique qui rend la fiction très vraisemblable : celle de l'enchâssement, qui consiste à commencer une histoire, à ne pas l'achever, et à commencer une autre histoire qui s'achève avant la première. Ce procédé narratif permet à l'imaginaire du jeune lecteur de construire ses propres représentations mentales. 


Dans l'oeil du Loup, dans lequel plonge celui d'un enfant, défile ses souvenirs. L'action se déroule dans un zoo français. Afrique, petit garçon noir, se plante devant la cage d'un loup captif et plante son regard dans le seul oeil vivant de l'animal. La rencontre entre ces deux déracinés s'avère de prime abord incertaine. À la - saine - curiosité de l'enfant, le loup oppose un repli sur lui-même et sur sa souffrance. Il est intrigué par cette présence, puis irrité.

"Mais qui est-ce ?"
"Qu'est-ce qu'il me veut ?"
"Ne fait donc rien de la journée ?"
"Travaille pas ?"
"Pas d'école ?"
"Pas d'amis ?"
"Pas de parents ?"
"Ou quoi ?"

 Mais finalement il accepte ce regard "qui pèse une tonne" et ses questions. "Tu veux me regarder ? D'accord ! Moi aussi, je vais te regarder ! On verra bien..."   [...] "Mais son oeil s'affole de plus en plus. Et bientôt, à travers la cicatrice de son oeil mort, apparaît une larme. Ce n'est pas du chagrin, c'est de l'impuissance, et de la colère. Alors le garçon fait une chose bizarre. Qui calme le loup, qui le met en confiance. Le garçon ferme un oeil."

Deux histoires parallèles de souffrance vont alors s'entrecroiser dans ce conte philosophique, généreux et tolérant. Les regards échangés, partagés vont établir une passerelle entre le monde froid du Grand Nord auquel Loup Bleu a été arraché et le monde chaud de l'Afrique "jaune" d'où vient l'enfant. Ils se découvrent une identité commune  celle de victime de la violence humaine. Pour Loup Bleu, ce fut la fuite permanente de la horde, la mort, les massacres, l'enfermement. Pour Afrique, l'exploitation, l'esclavagisme, l'abandon, l'errance. Mais des personnages "positifs", dans le roman, viennent pondérer la brutalité de ces archétypes ; l'ensemble des animaux qui peuplent le récit (avec une mention spéciale pour le dromadaire Casseroles), P'pa et M'ma Bia...

Le dénouement, heureux, si l'on peut dire, démontre, sans effet moralisateur, que l'amitié, la capacité à surmonter les épreuves, la tolérance peuvent venir à bout de la cruauté, et de la désespérance. 

Un très beau roman, que j'avais lu, il y a une vingtaine d'années et que j'ai relu avec autant de plaisir aujourd'hui, à l'occasion du challenge "Daniel Pennac" organisé par George (ici)

challenge-daniel-pennac

 

7 février 2013

TERRE DES AFFRANCHIS, Liliana Lazar

 

terre des affranchis

Je ne vais pas insérer la quatrième de couverture (d'ailleurs je pense que je ne le ferai plus jamais) mais surtout pour ce roman. Elle ne reflète absolument pas la profondeur, l'émotion, la richesse de ce texte.


La 1ère de couv chez Babel, en revanche, ne laisse planer aucun doute sur la teneur de ce roman : le lecteur va entrer de plein pied dans un monde sépulcral, inquiétant, lugubre, tourmenté, comme le sont les troncs et les branches des arbres qui illustrent la jaquette. C'est la photographie d'une reproduction d'un tableau de Myriam Escofet : The Witching Hour, de 2008. La thématique tourne autour du mystique, du symbolique. "Récemment, j'ai été attirée par des thèmes allégoriques et archétypaux et par des idées de paysages magiques et des passés archaïques. Un thème particulier et récent est l'olivier, qui pour moi est un arbre presque sacré, si profondément ancré dans la mythologie, la religion et le paysage de la Méditerranée", déclare-t-elle.

Liliana Lazar est née en Roumanie en 1972, Elle passe l’essentiel de son enfance dans la grande forêt qui borde le village de Slobozia, où son père était garde forestier. Après la chute de Ceauşescu, elle quitte la Roumanie pour s’installer dans le sud de la France (à Gap, en 1996) où elle réside encore aujourd’hui. C’est Slobozia qui servira de décor à son roman Terre des affranchis, paru en 2009 chez Gaïa. Liliana Lazar écrit en français.


La rencontre d'une jeune dame ou demoiselle avec Victor Luca serait tout à fait dramatique : c'est un serial killer, un obsédé sexuel, un psychopathe, que les odeurs de mandragore rendent complètement dément, et qui, de prime abord, est un être absolument aliéné. Né d'un père alcoolique, tyrannique et d'une mère soumise et résignée, Victor incarne toute la misère sociale d'une Roumanie ployée sous le joug de la famille Ceauşescu en même temps qu'elle est ancrée dans ses croyances populaires. Liliana Lazar mêle avec intelligence ce composé détonnant d'ancien et de moderne réuni dans une fable mystique, fantastique et envoûtante. Dans cette société répressive, les êtres qu'elle décrit sont fragles et perdus ; ils se raccrochent à leurs superstitions pour tenter d'expliquer ce qui les dépassent dans leur aujourd'hui. Leur religion mise à mal, elle aussi, ils ne peuvent, pour essayer de se protéger, que construire d'éphémères remparts contre les images de la mort qui les assaillent : ici on torture, on assassine, on se suicide, on "parricide"...Mais on se reclut aussi, dans un puissant, mais vain, désir de rédemption.

Une Roumanie stigmatisée, fouaillée par son histoire. Une Roumanie qui oscille entre ses pulsions meurtrières et sa volonté de rédemption. C'est ainsi que LiIliana Lazar décrit son pays. Ce pays qui est toujours hanté par les "moroï", les morts-vivants, ceux qui visitent encore les habitants de Slobozia, qui les inquiètent, et qui les protègent aussi de leurs pulsions meurtrières et, peut-être, d'une histoire politique si lourde à porter qu'il leur vaut mieux se réfugier dans les légendes que de regarder la réalité en face.

 Un premier roman troublant, poignant, vibrant, couronné par une douzaine de prix, dont celui des cinq continents de la francophonie.

 


Et voici comment, malicieusement, on glisse sa dernière lecture dans le challenge "À tous prix" de Laure (ici)

Challenge a tout prix

 

10 février 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Serge Pey

 

Du cercle au point

 

Nous savons
qu'un point entoure
le cercle
jusqu'à l'ouvrir

Nous savons 
que le poème
est un point

Nous savons
que nos paroles
sont des rayons
qui partent
d'un point
extérieur à toutes
les roues
dont nous sommes
les spectateurs infinis

Recueillir ce point
est le travail
inlassable
des enfants morts
et des vieillards
qui les bercent
en faisant des pains
de papillons
et de couteaux

Dans le livre
de mille pages
que nous ouvrons
c'est le même point
qui va de phrase
en phrase
et se cogne
contre nous
comme un poisson
dans un miroir cassé

 

Serge Pey, Dialectique du point et de sa soustraction, in Nombre, Ligne, Marge, Majuscule
Éditions Dumerchez, mai 2010

 

 

kandinsky

Wassily Kandinski, Composition IX, 1936

Dimanche dernier, je n'ai pas ouvert le boudoir pour cause de grand-parentalité toute fraîche, Mais le dimanche précédent, nous avons poétisé ensemble : DominiqueMarilyneAifelleAnne, Fransoaz, Flomar et moi. Merveilleuses rencontres !

(Clic sur les prénoms pour se rendre sur le site ou le blog)

POÉTISONS


Qui viendra, aujourd'hui avec nous, donner aux mots leur sensibilité poétique ? Poétisons ensemble, voulez-vous ?
La règle du jeu est ici

27 janvier 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jeanne Benameur

De lourds navires à quai
dans nos poitrines

Avons-nous navigué ?
Qu'avons-nous vu du monde ?

Tout reste à lire
nous le savons
dans l'herbe
dans le sable
sous le pied qui trébuche au caillou
sous l'algue
Il faudrait déchiffrer
tout ce qui est offert
lire l'empreinte

Mais nous sommes nous-mêmes empreints.
Et nous sommes ignorants.

 

Notre nom est une île, Jeanne Benameur
Éditions Bruno Doucey - septembre 2011

 

Jeanne benameur

 

 


Je viens de décider de changer l'intitulé de ce rendez-vous dominical. Je me suis inspirée du Marquis, qui, lui, dans le boudoir, préconisait la philosophie. Nous resterons, ici, plus vertueux et virtuels.

Mais demeure ce petit jeu des mots et de l'esprit ; ces mots qui vibrent et vivent, qui disent à nos émotions, à nos coeurs, à nos sensibilités...

POÉTISONS


Je l'ai appelé "poétisons ensemble"... la règle du jeu ici

Dimanche dernier, dans notre boudoir, nous avons poétisé ensemble : Dominique, Marilyne, Aifelle, Anne, et moi. Merveilleuses rencontres !

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20 janvier 2013

RENCONTRES POÉTIQUES : Raymond Carver

 

Lumière tendre

 

Après l'hiver, abattu, maussade,
j'ai fleuri ici tout le printemps. Une lumière tendre

a commencé d'emplir ma poitrine. J'ai sorti
une chaise. Je suis resté des heures face à la mer.

J'ai écouté les bouées et j'ai appris
à faire la différence entre une cloche

et le son d'une cloche. Je voulais
tout abandonner. Je voulais même

devenir inhumain. Et le l'ai fait.
Je le sais. (Elle pourra le confirmer.)

Je me souviens du matin où j'ai rabattu le 
     [couvercle
sur la mémoire et tourné la poignée.

L'enfermant pour toujours.
Personne ne sait ce qui m'est arrivé

ici, mer. Toi et moi seuls le savons.
La nuit, des nuages se forment devant la lune.

Au matin ils ont disparu. Et cette lumière tendre
dont j'ai parlé ? Elle a disparu aussi.

La vitesse foudroyante du passé
(Ultramarine, New York, Random House, 1986)
Éditions de l'Olivier (2008) - Traduit de l'anglais par Emmanuel Moses

 

monet

Ombres sur la mer à Pourville
Claude Monet (1882)

 

Le dialogue poétique est ouvert ! Laissez, en commentaire, un poème en réponse à celui-ci !

Règle du jeu ici.

POÉTISONS

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