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Littér'auteurs
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28 février 2015

LES PLUMES DE FÉVRIER

 

2015

Comme je n’avais pas trouvé l’inspiration ce matin, je me suis prise à méditer sur la question. C’est ce moment qu’a choisi un hypocrite goéland pour venir tourbillonner autour de mon turban. Armée d’un tison qui rougeoyait là par pur hasard, j’engageai la bataille contre cette bestiole inattendue qui avait le culot de venir troubler ma réflexion. À ma grande surprise, il fit preuve de souplesse en fonçant sur son objectif : le merveilleux gâteau que j’avais préparé pour accompagner mon thé matutinal. Ma décision fut instantanée. C’est sans merci, ni hésitation, que je [lui] volais dans les... Plumes… d’Asphodèle !

© Martine Littér'auteurs - 28 février 2015

2015

 


Tous les mots de la collecte sont là ! Merci aux généreux donateurs !

ASPHODELE

"Question, inattendu, merci, gâteau, méditer, souplesse, culot, surprise, hasard, décision, inspiration, trouver, hypocrite, goéland, bataille, réflexion, objectif, tourbillonner, turban, tison".

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3 novembre 2014

ENCYCLOPÉDIE DE L'ÉCHEC SENTIMENTAL - Khun San

Khun San - Encyclopédie de l'échec sentimental

ENCYCLOPÉDIE DE L’ÉCHEC SENTIMENTAL – KHUN SAN

Editeur : Asphodèle (28 décembre 2010)

Collection : NOUVELLES

90 pages

 

 

 

 

Ici, l’Apocalypse est simple, le Brouillard intime, le Ciel clandestin, la Déclaration amnésique, la Folie lucide, l’Histoire vraie, le Sens unique, …, le Zoo humain.

Ici, c’est l’ABéCéDaire du genre humain qui se décline au fil des pages de ce recueil de nouvelles. Vingt-six histoires courtes qui ne relatent pas des histoires d’amour, au sens où le titre pourrait le laisser croire.

L’échec sentimental, c’est la solitude de l’être. Un mot qui n’apparaît dans aucun des titres de ces nouvelles. Qui pourtant est omniprésent dans la vie des vingt-six personnages qui les habitent.

Ici, on mange, on boit, on coupe, on hache. Des macarons, du Musigny, des tomates, du basilic, du lait de chamelle, du thé, des testicules. On baise, on couche, on fornique. On croit s’aimer et on est sûr de se désaimer. Mais la chair est morte, comme celle que fantasme une jeune femme en regardant les mains de son compagnon qu’elle imagine boucher, « plongées dans des masses de chair »

Ici, la sexualité est ubiquiste, à fleur de peau, mais jamais extatique. « Je verse [le vin] sur mon ventre, forcément il le lèche, enfonce sa langue et ça continue comme tous les soirs. Ce n’est pas si mal au fond, c’est juste qu’avec le chinois je jouis » (Brouillard intime).

Ici, les mots sont rares, presque insolites. « …, dit l’homme tranquillement et sans accent ». (Folie lucide).

Une nouvelle que j’aime beaucoup, c’est Lunettes noires. Elle résume l’ensemble du recueil : « Entre la vie et moi il y a un nom ». Ce nom qui s’interpose entre la vie et le personnage, qui fait tout comme lui et « met des lunettes noires ». Ce nom qui rend impossible le rapport à autrui, qui définit le moi comme la seule réalité. L’autre existe-t-il ?

À la fin de la lecture de ces vingt-six nouvelles, on est [presque] convaincu que – NON – il n’y a pas « d’autre » que soi-même. Avec un peu de recul et de discernement, je me suis dit que, malgré tout, l’autre, c’est quand même bien qu’il existe et que je le reconnaisse. C’est convier la philosophie cartésienne, qui, dans l’épreuve du doute, met en question l’existence de toute chose dans la mesure où ceci pourrait n’être qu’illusion. Et pour m’obstiner à étaler ma culture, je ferai appel à Jean-Paul Sartre dont tout le monde connaît la célèbre phrase : « L’enfer, c’est les autres », qu’il a expliqué ainsi : « Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l’autre ne peut être que l’enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu’il y a de plus important en nous, même pour la propre connaissance de nous-mêmes. Nous nous jugeons avec les moyens que les autres nous ont fournis. Quoi que je dise sur moi, quoi que je sente de moi, toujours le jugement d’autrui entre dedans. Je veux dire que si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d’autrui et alors en effet je suis en enfer. Il existe quantité de gens qui sont en enfer parce qu’ils dépendent du jugement d’autrui »..

Un superbe recueil, dans lequel je me replonge très souvent. Une belle révélation que cette auteure. Lauréate des 2èmes Gouttes d'Or de la nouvelle (2008), organisée par l'association Du souffle sous la plume, Khun San reste pour moi une mystérieuse nouvelliste que j’ai eu plaisir à rencontrer et découvrir.

Une participation au MOIS DE LA NOUVELLE, chez Flo (ici)

5 octobre 2014

L'ART PRESQUE PERDU DE NE RIEN FAIRE, Dany Laferrière

L'art presque perdu de ne rien faire Laferrière

L'art de se perdre

Il y a se perdre dans l'espace, ça c'est facile,
et on finit toujours par se retrouver à Rome.

Il y a aussi se perdre dans le temps, et, quand
on s'en rend compte, c'est déjà trop tard.

Confondre le passé avec le présent n'est pas
la pire des choses.

Le problème c'est le futur antérieur.
La grammaire qui est censée nous indiquer
le bon sentier dans cette forêt du langage
ne nous est pas toujours d'un grand secours.

En fait, on ne se perd que si on sait
où aller et qu'on ne parvient pas à y arriver.
Si nous ne nous préoccupons pas
de notre destination, il n'y a pas lieu alors
de nous intéresser au point de départ.
Il reste qu'il est plus dangereux de se perdre
dans le temps que dans l'espace.

Mais à quel moment vous ai-je perdu, vous ?

7 février 2014

UN TROU ÉNORME DANS LE CIEL, Jean-Pierre Luminet

UN TROU ÉNORME DANS LE CIEL - LUMINET

Un trou énorme dans le ciel (°)
Jean-Pierre Luminet
Poésie. Éditions Bruno Doucey,
Janvier 2014, 56 p.

 

 

 

 

 

 

Lorsqu’un parent, père, mère, voit son enfant partir, quoi de plus naturel ? C’est pour cela que les parents « naissent » : pour accompagner leurs enfants et les aider à grandir, à partir, à quitter les jupons maternels, à cesser de s’agripper à la jambe paternelle.

….

Lorsqu’un parent, père, mère, voit son enfant partir, quoi de plus terrifiant ? Amande Luminet a écrit avant son départ.

« J’étais petite, je suis tombée dans le néant et ma tête s’est fracassée au fond » (*)

Anéantir. Détruire. Atomiser. Désagréger. Pulvériser …. FRACASSER.

Amande est la fille de Jean-Pierre. Quand elle est partie, elle avait 29 ans. Amande est l’enfant d’un astrophysicien de renom, dont un astéroïde porte le nom (la 5523). Mais Amande, depuis 2011, ne plus porte plus le nom de son père qu’à titre posthume.

Jean-Pierre est le père d’Amande. Il travaille sur les trous noirs et la cosmologie. Une science qui étudie les lois de l’Univers, de son fonctionnement dans son ensemble. Mais Jean-Pierre, depuis 2011, porte l’absence d’Amande au cœur de son Univers de Père.

Mettre en mots la perte de son enfant. Lui donner sens en poésie. Explorer le chaos de l’absence. Exorciser l’effroi.

« Un trou énorme dans le ciel », c’est le trou noir que le père d’Amande ne pourra jamais sonder, ausculter. Le cœur de ce père est devenu le ciel dans lequel l’absence de sa fille a excavé une déchirure qu’aucun nouvel astéroïde ne pourra pacifier.

La perte et le deuil, la révolte et la nécessité de vivre. Un recueil de poèmes, intime.

Extraits

[…] donnez-moi le temps de récupérer
c’est fatigant d’essayer d’être
normal tout le temps
être malheureux c’est mieux qu’être idiot
tout le monde me déteste
en secret
je pourrais avoir tout ce que je veux
j’aimerais rester seul
simplement dormir
[…]

[…] c’est quoi le silence
une sorte de tristesse
ou de peur peut-être
tout le monde à peur
de dire ce qu’il ne faut pas
[…]

[…] comment vas-tu bien merci
je n’y vois plus
personne ne peut nous renseigner
tout le monde est seul
on ne s’occupe pas des morts
après le coucher du soleil
[…]

[…] les journées seront longues
et les nuits
[…]

[…] ma vie toute entière s’est effondrée
personne n’a fait pression
vous savez de quoi je parle
les idées noires passent
j’ai décidé de rester
[…]

[…] mais en voyant le verre cassé
j’ai eu la nette impression
qu’il valait mieux ne rien dire
comme si rien n’était arrivé
il est tard je dois rentrer
il y a un trou énorme dans le ciel
[…]

[…] j’ai l’habitude de me sentir seul
et là je découvre la solitude plus profonde encore
alors chaque jour est important
[…]

Je ne peux me mettre à la place
de ce Père
je ne peux qu’être
à la mienne
c’est pour cela que
depuis
2010
inlassablement
je scrute
le trou énorme dans le ciel
j’ai décidé
d’y voir
une étoile

MC


(°) Masse critique, de Babelio, m'a permis de rencontrer ce recueil. Merci.(clic sur "Babelio" pour suivre le len)

(*) Amande Luminet

9 février 2014

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Robert Desnos

CORPS ET BIENS DESNOS

Corps et bien
Robert Desnos
La bibliothèque Gallimard, 2005, 320 pages

 

 

 

UN JOUR QU’IL FAISAIT NUIT


Il s'envola au fond de la rivière.
Les pierres en bois d'ébène les fils de fer en or et la croix
sans branche.
Tout rien.
Je la hais d'amour comme tout chacun.
Le mort respirait des grandes bouffées de vide.
Le compas traçait des carrés
et des triangles à cinq côtés.
Après cela il descendit au grenier.
Les étoiles de midi resplendissaient.
Le chasseur revenait carnassière pleine de poissons
sur la rive au milieu de la Seine.
Un ver de terre marque le centre du cercle
sur la circonférence.
En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.
Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la
foule.
Quand la marche nous eut bien reposés
nous eûmes le courage de nous asseoir
puis au réveil nos yeux se fermèrent
et l'aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.


La pluie nous sécha.

 

Langage cuit (1923)

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1 mars 2014

Semaine en poésie : JUAN GELMAN # 7

2014

XV

ta voix est obscure
de baisers que tu ne m'as pas donnés /
de baisers que tu ne me donnes pas /
la nuit est poussière de cet exil /

tes baisers suspendent des lunes
qui gèlent mon chemin / et
je tremble
sous le soleil /

Extrait de "Salaires de l'Impie"


Ce poème est le dernier de la semaine poétique de février. J'espère vous avoir fait découvrir et aimer Juan Gelman, disparu cette année en janvier.

La prochaine semaine poétique aura lieu du 15 au 22 mars.

23 février 2014

Semaine en poésie : JUAN GELMAN # 1

SALAIRES DE L'IMPIE GELMAN

L'animal

 

Je cohabite avec un obscur animal.
Ce que je fais de jour, il le mange de nuit.
Ce que je fais de nuit, il le mange de jour.
La seule chose qu'il ne mange pas c'est ma
mémoire. Il s'acharne à palper
la moindre de mes erreurs et de mes peurs.
Je ne le laisse pas dormir.
Je suis son obscur animal.

Extrait de "Salaires de l'impie"

 

 

 

Faire connaissance avec Juan Gelman, ici.

14 mars 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jean Tardieu au printemps des Poètes 2013

printemps des poètes

 

 

Locutions
ou
Les Commandements de Dieu

 

"Allez voir là-bas si j'y suis :
Vous trouverez à qui parler.
C'est à prendre ou à laisser.

Non, mais, pour qui me prenez-vous ?
Puisque c'est moi qui vous le dis :
ce n'est pas moi qui ai fait le coup.

Souvenez-vous de mes paroles,
mais si vous me prenez au mot
vous le sentirez passer.

Ah ! puis en voilà assez !"

Jean Tardieu - Monsieur Monsieur (1948 - 1950)

7 juillet 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Anne Bihan

enfant travail

 

Premier dimanche de vacances pour beaucoup d'enfants. Mais je dédie ce poème à tous les enfants qui ne peuvent pas se dire "en vacances", parce qu'ils n'ont pas accès à l'éducation, à l'enseignement,  à l'école.

Enfances pas

Enfances pas
facile pour un printemps
trop d'évidences.

Commence à l'envers !           Automne.
Tic-tac, tic-tac, le réveil seul effraie la ténèbre où terreur que tout
soit murs,
anges, cailloux, frère corps d'oiseau, sous la terre boîte à chaussures.
Vers la boule du pied de lit premier geste du matin
casquette.
Retour des fenêtres.
Ah, vous dirais-je grand-père la figure de mes tourments ?

Cric-crac, pluie drue contre ardoises dans la baraque, ciel gronde
et roule, vitesse-lumière fracas mur du son
noir.
Monte et danse la flamme d'huile, balançoire des murs.
Au creux du miroir de l'évier piqué un visage fait
sécession          moi/je ? Hiver je te plumerai
et les yeux et la langue.

Endimanchées ding ding dong les hirondelles, du grenier vu !
La fenêtre est dans le toit ; empreinte du front contre, dehors,
la clarté. Descends jouer ! Attends, un navire glisse sur les prés,
la Loire hors
de son lit tan-tandis vous m'en direz tat que le muguet
musarde et papa aime maman. Dis-donc veux-tu
sept fois bien entre tes dents          V'là l'printemps gnan gnan !
chantourner ta langue ?

Am stram tout chaud les escargots s'enjambent où         l'été.
Mouche verte au bout d'un fil, deux grenouilles sur une échelle,
soudain la pluie ! Sept chatons sous une pelle, petite fille àla
margelle du puits.
Grand-mère, grand-mère des ritournelles d'un coup dépiaute
les lapins, trou dans la tête du malicoin. Sur l'pont de Nantes
didi cècikikicè          noyés ?

Fin de la ronde des saisons, le miroir tend l'autre visage,
les eaux font le reste. Dernier bouquet,
dahlias glaïeuls et gypsophiles, papier journal
et vieilles mains.          Partir là où
hisse et ho flamboyants frangipaniers hibiscus
bougainvillées. Mais la nuit emmure toujours, loup es-tu ?
Ah qu'elle est jolie la petite chèvre....

Cette enfance encore oh !
pourvu qu'elle tienne jusqu'à
la morsure de l'aube.

Anne Bihan, poème inédit in Enfances, Regards de poètes, Éditions Bruno Doucey

 

POÉTISONS


Le jeu

Et vous ? Quels poètes vous inspirent l'enfance ? Poétisons ensemble...

La règle du jeu est ici.

Plus nous serons nombreux à faire parler la poésie, plus elle restera vive, créatrice et porteuse de beauté et de vérité..

Dimanche dernier, Laurence a poétisé avec moi.

À vous les mots !

 

31 mai 2013

ANA NON, Agustin Gomez-Arcos

AGUSTIN GOMEZ ARCOS

Agustin Gomez-Arcos est né en 1933 à Almeria. Il est décédé à Paris, en 1988. Il était le neuvième enfant d'une famille républicaine. Passionné de théâtre, il est d'abord comédien, metteur en scène. Puis il traduit des pièces et finit par en écrire lui-même. Il sera censuré et quittera l'Espagne, en 1966. Il apprend le français et publie dans cette langue de nombreux romans, dont 'L'agneau carnivore', en 1975, 'Ana non' , pour lequel l'auteur a obtenu 'le prix du livre Inter' en 1978, est sorti le 22 mars 1977,.

 

Gomez-Arcos-Ana-non

Ana non, Ana Paücha, Anita... Une andalouse, une femme de la mer, du soleil. Anita, fille de pêcheur est éblouie par Pedro Paücha. Son amour - un amour sans parole - est prodigieux et réciproque. Ces deux-là vont concevoir trois enfants, José, Juan et Jesus, dit Le Petit. Mais la guerre lui confisque son bohneur, la dépouille, la dissout. Son mari et les deux aînés y perdent la vie. Jesus croupit en prison, dans le nord de l'Espagne. "Décolorée, dénaturée par le deuil, Ana non". Depuis trente ans, Ana Paücha s'étiole sans ses hommes.Elle se fâne, dépérit, s'appauvrit.

Elle a soixante-quinze ans. Elle sait qu'elle va vers la mort ; elle en accepte l'idée, puisqu'elle va partir à sa rencontre. Mais avant, elle veut revoir son enfant incarcéré. Alors, elle confectionne pour 'Le Petit' "le pain aux amandes, huilé, anisé et fortement sucré (un gâteau, dit-elle)" dont raffolait son fils, alors elle range et nettoie soigneusement sa maisonnette, alors elle ferme sa porte et entreprend un voyage, à pied, vers son fils. Un voyage qui va durer deux ans.Deux années d'une marche harassante, du sud au nord, le long de la voie de chemin de fer. À mesure que le corps d'Ana s'étiole,comme ce pain aux amandes, huilé, anisé et fortement sucré (un gâteau, pense-t-elle) se racornit, la pensée d'Ana non se déploie ; Gomez-Arcos lui fait vivre une intense métamorphose psychique. Cette vieille femme, qui a pris rendez-vous avec la mort à l'issue de sa pérégrination, 'Ana rebelle, Ana guerrière', s'ouvre au monde et à la conscience.
- Tout ce qu'il y a de plus noble et de plus misérable dans l'histoire de notre pays est passé par ici (lui explique l'aveugle initiateur qui chemine un temps avec elle, en traversant la vallée du Tormes, dans la province de Salamanque)
[...]
- Tu veux dire que nous sommes dans le berceau de toute notre culture, autrement dit de notre angoisse, répond 'Ana clairvoyante, Ana lucide, Ana cultivée'.

Le regard de Gomez-Arcos sur le franquisme est sans concession (on aurait pu s'en douter) ; le voyage initiatique dans lequel il emmène son héroïne, lui permet de brosser un tableau sinistre, effroyable de la société espagnole sous le régime du Caudillo."Un républicain, un rouge, n'a pas de patrie, pas de postérité". Le portrait qu'il dresse de cette femme courageuse et pourtant résignée (c'est pour cela qu'Ana Paücha est devenue Ana non) montre comment "on peut apprendre la haine" (en apprenant à lire, notamment). L'auteur n'épargne ni la religion, ni les bourgeois félons et perfides.

Mais c'est aussi une magnifique image de femme que le romanvcier donne à découvrir : Ana épouse, Ana mère, Ana travailleuse, Ana fière, Ana courage, Ana volontaire, Ana tenace... Ana deuil, Ana douleur, Ana souffrance, Ana martyre, Ana pauvreté... Ana cri, Ana sanglot, Ana grognement, Ana hurlement...Anita, Ana Paücha, Ana non...Ana tout et plus encore.

Vraiment un bouleversant roman. Je l'avais lu il y a une trentaine d'années. Je l'ai relu avec autant d'émotion. Du plaisir pour les yeux, pour la pensée.


Challenge a tout prix

C'est avec joie que j'inscris cette lecture au challenge de Laure (challenge 'À tout prix', ici), dans l'espoir que mon billet donnera l'envie de découvrir ce texte poignant.

19 mai 2013

MARCHÉ DE LA POÉSIE - PARIS 2013 - JOHN MONTAGUE

Marché de la poésie 2013

 

Bruit de blessure

Qui sait
la musique d'une blessure ?
Peau cousue
se déchire, vieille douleur
se rouvre
parfois, quand le corps du violon
se plaint
épouse et porte le chant, épouse
et porte la peine (lents troupeaux
de bétail
entrant en prairies grasses, tourbe noire)
du rythme pastoral

Je clame
que civilisation mourut ici ; 
qui tremble sous mon pied comme je gravis ces
bases, tristes
collines : qui rugit dans le flux
de mon sang comme 
j'entends chevroements du mépris saxon,
Westminster
va au diable qui ne vaut pas 
ces étranges
pierres sculptées stables de cinq mille ans,
croix seule résistante.

Cette aigreur
je l'hérite de mon père, essaim
du sang
à la cervelle, le dégoût de vomi
de haine raciale
la victime contemplant colon jacobite
imprudent
l'oppresseur, le marine bardé d'insignes,
qui épar-
pilla ses dieux lares, utilisa comme
serviteurs
son peuple, leva ses femmes comme
du gibier.

john-montague

John Montague - Extrait de La Langue Greffée - 1988 - Belin, L'extrême contemporain

15 mars 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jean Tardieu au Printemps des Poètes 2013

printemps des poètes

 

 

Le Monde Immobile

 

Puits de ténèbres
fontaine sourde
lac sans éclat

présence épaisse
battement faible
l'instant est là

rien ni personne
une ombre lourde
et qui se tait

j'attends des siècles
rien ne résonne
rien n'apparaît

sur ce tombeau
l'espace bouge
c'est ma pensée

pour nul regard
pour nulle oreille
la vérité.

Jean Tardieu - Une voix sans personne (1951 - 1953)

20 mars 2013

DANIEL MORDZINSKY : un portraitiste argentin talentueux

Daniel Mordzinski

J'ai eu l'occasion de rencontrer Daniel Mordzinsky au Festival America (c'est là que j'ai pris cette photo). Aux côtés d'auteurs chiliens et argentins (Luis Sepulveda, Elsa Osorio, Eugenia Almeida...), il défendait cette écriture sublime, née des dictatures et des répressions, ces cris d'espoir germés dans le terreau du désespoir. Lui-même porte l'âme des écrivains, soutient leur plume, en dressant d'eux de saisissants portraits photographiques.

Daniel a co-signé avec Luis Sepulveda "Dernières nouvelles du Sud", paru chez Métailié en avril 2012. C'est la chronique d'un voyage au sud du 42° parallèle... que les deux compères ont accompli avec, en tête, une devise patagone : "Se hâter est le plus sûr moyen de ne pas arriver". Ensemble, ils ont écrit "un recueil de nouvelles posthumes", comme le dit Sepulveda. Les photographies de Daniel ponctuent les propos de Luis. Un livre d'une belle splendeur !

Daniel Mordzinsky est un personnage aimable, facétieux, charmeur, chaleureux, un brin taquin. Comme on peut le lire sur la 4° de couverture de Dernières Nouvelles du Sud, il travaille depuis trente ans à un ambitieux "atlas humain" de la littérature.

Et voilà précisément l'objet de ce billet. Hier, RUE 89 CULTURE (ici) évoquait "la colère et la peine" du fantastique photographe : 50 000 photos, prises entre 1978 et 2006, ont disparu du bureau du Monde à Paris, où il conservait des milliers de négatifs et de diapositives originales. "Vingt-sept ans d'attentes, d'espoirs, de noeuds dans la gorge, de nuits blanches, d'angoisses". Pour Daniel, il s'agit d'un "profond mépris pour un travail qui fait partie de la mémoire de notre culture contemporaine".

El Tiempo.com (ici) de ce matin relaie l'information, et Daniel, sur son site, explique ce qui vient de se passer (ici).

Acceptez-vous de relayer ce billet sur vos blogs, sites, pages FB, Twitt... Il faut que cette ignominie soit connue ! Je vous en remercie et, à la manière de la dédicace que Daniel m'a accordée : "Con un abrazo"

Une galerie de photos, prises par Daniel Mordzinski ici

20 février 2013

LA DÉBAUCHE, Jacques Tardi & Daniel Pennac

Pennac - la débauche

Il faut bien que ce soit "du Pennac"... celles et ceux qui me connaissent un peu n'igorent pas mon blocage pour la BD, totalement inexplicable, d'ailleurs ! Mais quand Pennac propose une collaboration avec un illustrateur aussi étroite et réussie que celle-ci, j'essaie quand même !

Et le premier personnage qui me saute aux yeux, c'est "la patronne" de l'antenne de police judiciaire : bon sang, mais c'est bien sûr ! C'est comme cela que je me représente Van Thian, cet inspecteur d'origine asiatique qui hante les pages de "La petite marchande de prose", de "La fée Carabine" de "Au bonheur des Ogres" : une horrible mémère, au nez épaté, un barreau de chaise fumant entre les lèvres. Une mémé qui met tout de suite au parfum les petits malfrats qui croient l'intimider en dégainant leur cutter. Voici le premier décor posé : une équipe de poulets dirigée par une antiquaille atrabilaire.S'agirait-il donc d'un polar ?

Moui. Mais pas que, surtout pas que.

"Aux virés, aux lourdés, aux dégraissés, aux restructurés, aux fusionnés, aux mondialisés. Bref, à tous ceux qui se retrouvent sur le carreau." Je cite ici la dédicace de l'album, écrite évidemment de la main de Pennac. C'est alors que le sens du titre saute aux yeux (attention les yeux, après la patronne de la PJ...). "La débauche". Point question de libertinage, à priori, quoiqu'ici l'inspecteur Justin chasse plus "les gonzesses" que les truands. Non. débauche vient du verbe débaucher dans l'acception "licencier". S'agirait-il donc d'une satire sociale ?

Moui aussi. Bref, du Pennac dans le texte (et, à ce qu'on m'a dit, du Tardi dans l'image). 

Ceci décodé, on s'embarque alors dans une de ces histoires loufoques, extravagante, un brin rocambolesque, digne de l'écrivain bien connu pour ses facéties littéraires. L'inspecteur Justin est tombé en amour pour Lili, la ravissante et experte vétérinaire du Jardin des Plantes. Un soir, alors qu'il vient chercher sa conquête au travail, il la trouve en train d'extirper un matou (vivant) de l'estomac du tigre Georges (c'est quand même la troisième fois qu'il engloutit le mistigri, parce qu'il "bouffe tous ceux qui l'emmerdent", affirme l'adorable Lili).

débauche-pennac

En traversant le parc bras dessus bras dessous, ils voient un attroupement devant une cage, s'en approchent et y découvrent un SDF déguenillé, cerné de boites de conserve pour chiens et contemplé par un vieux téléviseur. Contemplé aussi par une foule de badauds et de journaleux : "L'atroce simplicité du spectacle dit toute la tragédie du chômage", ânonne intelligemment la reporter internationale, en désignant la pancarte judicieusement accrochée aux barreaux de la cage.

L'utlisation du symbole du chomage, phénomène de société, ne va pas se transformer en diatribe endiablée. Ce serait mal connaître Daniel Pennac, qui va utiliser ce motif pour dare-dare rebondir énergiquement sur le fond du problème (ou sur le problème de fond). Ou, après que l'on ait retrouvé trucidé, on va découvrir qui était vraiment ce SDF...au domicile très très fixe, à vrai dire. Comme si le personnage échappait à l'auteur et vivait sa vie (en l'occurence sa mort) de façon totalement indépendante.

C'est ce qui fait le sel des romans de Pennac, cette propension à profiter d'un fait divers pour tirer les ficelles de son art narratif "anecdotico-métaphorique" (ça ce n'est pas de moi). Le schéma actanciel est à la fois limpide et enchevêtré, sobre et alambiqué. L'histoire est à la fois amusante et saisissante, légère et grave. C'est du Pennac tout craché qui pose un regard sarcastique sur la vie, les gens, l'argent, le pouvoir, peint des personnages décalés mais terriblement authentiques. C'est passionnant et bourré d'humour.

débauche-pennac

Né de la complicité de deux talentueux croqueurs de personnages, cet album est sorti en 2000, chez Futuropolis. Il a été réédité par Folio en 2012.


challenge-daniel-pennac

Et voici ma cinquième contribution au challenge "Pennac", managé par George (ici)

5 mars 2013

LÀ OÙ VONT NOS PÈRES, Shaun Tan

Ceux qui me connaissent, et/ou me lisent, savent ma difficulté à lire et comprendre les Bandes Dessinées. J'ai glané ce titre, la semaine dernière, chez Anne, conseillée par une experte, Mo'.Pourquoi pas, après tout ? Puisque mon problème vient de mon incapacité à relier texte et graphisme ! Pourquoi pas, donc, une BD muette, qui, de surcroît, a retenu en son temps l'attention d'une grande partie de la blogosphère littéraire et reçu beaucoup d'éloges.

là ou vont nos pères


Là où vont nos pères... la couverture est belle ; elle suggère une histoire du temps passé. Un homme, une valise à la main, observe, incrédule, une drôle de bestiole. Soixante portraits, soixante regards d'hommes et de femmes, sont alignés sur les deux premières pages. Comme des photos d'identité. 

Identité. L'un des mots, jamais écrit, mais toujours sous-entendu de ce long voyage qu'entame, un matin, un homme, mari et père. Il part... laissant sa femme et sa fillette, n'emportant d'elles qu'un portrait de famille, soigneusement emballé dans sa pauvre valise. Il part. Il quitte sa ville misérable. Jusqu'à la gare, sa femme et sa fille l'accompagnent, tenant sa main serrée dans les leurs.Il part. Pendant qu'elles, elles retournent à la maison, tristes et seules.

Son voyage est long. Il traverse la mer. Il part. Et avec lui, sur le pont du bateau, d'autres comme lui, qui partent aussi.

Ils partent.Ceux qui sont partis arrivent dans un monde inconnu, peuplé d'êtres étranges, aux allures de Goliath. Et lorsqu'accoste le navire, la foule de ceux qui viennent d'arriver découvre le gigantisme d'une ville, des animaux inconnus, des moeurs inconnues, et une langue inconnue. Étrange étranger.

C'est, bien sûr, de l'immigration dont il s'agit. Peinte sans mot(s), toute en nuance(s). Dessinée au crayon, couleur sépia ou dans des gris doux. L'homme qui part, le mari, le père, emmène avec lui une étrange étrangeté : celle de son appartenance qui, à petites touches uchroniques, se confrontent au "nouveau monde". Étrangeté de l'étrange. Il plane dans ce livre (oui, ce livre) qui se présente un peu comme un album photos, où l'ordre chronologique illustre la vie des personnages principaux : l'homme, sa femme, sa fille... et ceux qui vont aider l'homme à se "re"construire dans un pays inconnu (""), à dessiner son nouvel espace de vie ("OÙ VONT"), et à maintenir les liens familiaux ("NOS  PÈRES").

J'ai aimé, cette bande dessinée, s'il faut l'appeler ainsi. J'ai été sous le charme d'une narration silencieuse qui a stimulé et nourri mon imaginaire. Cette histoire graphique (je crois que c'est comme cela qu'elle se nomme) emmène le lecteur (m'a emmenée) en dehors du temps. Cet homme, représenté par Shaun Tan, en quête de points de repère, outre sa propre expédition dans une autre culture... m'a conduite à  découvrir une autre culture littéraire, avec d'autres repères... Belle aventure ! Mais qui ne me rapproche toujours pas de la BD (que je dirais traditionnelle).

 

 

17 février 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jean Tardieu

 

Étude en DE mineur

 

Le ciel était de nuit
la nuit était de plainte
la plainte était d'espoir.

Les yeux étaient de lèvres
les lèvres étaient d'aube
la source était de neige

Ma vie était de flamme
ma flamme était de fleuve
le fleuve était de bronze

le bronze était d'aiguille
l'aiguille était d'horloge
l'horloge était d'hier :

elle est de maintenant.
Maintenant est de terre
maintenant est de pierre
maintenant est de pluie.

Ma rive est de silence
mes mains sont de feuillage
ma mémoire est d'oubli

Jean Tardieu, Monsieur Monsieur - 1987

van_gogh_nuit_etoilee1

Van Gogh, La nuit étoilée (musée d’Orsay, Paris), 1888

 


POÉTISONS

Dimanche dernier, nous avons poétisé ensemble :  Marilyne,  AnneFransoaz, Florence et moi.

(Clic sur les prénoms pour se rendre sur le site ou le blog)

Qui viendra, aujourd'hui avec nous, donner aux mots leur sensibilité poétique ? Poétisons ensemble, voulez-vous ?
La règle du jeu est ici

 

5 février 2013

UNE ARDENTE PATIENCE, Antonio Skármeta

Skármeta

Réfractaire au métier de pêcheur, Mario Jimenez trouve son bonheur grâce à une petite annonce du bureau de poste de l'île Noire. Facteur il sera, avec pour seul et unique client le célèbre poète Pablo Neruda. Leur relation, d'abord banale et quotidienne, se transforme, par la magie du verbe et de la métaphore, en une amitié profonde. Mais malgré leur isolement, l'Histoire les rattrape...


- Cherche-toi un travail !
- Oui papa.

Oui. Mais Mario n'a pas envie de poursuivre la lignée des pêcheurs qui constitue sa généalogie. Oui. Mais Mario devient l'heureux propriétaire d'une pimpante bicyclette. 

Alors. Mario trouve un emploi. Un emploi qui ne fera pas de lui un pêcheur. Un emploi qui lui permettra d'utiliser sa pimpante bicyclette.

Et Mario fera deux rencontres : Pablo et Beatriz (ou Béatriz et Pablo)

Et, dans leurs vies, Mario va se glisser, s'immiscer, se faufiler. Et tous les deux il va les aimer, les admirer, les sublimer. Et tous les deux vont "donner vie" à Mario.

À la vie.............................. jusqu'à la mort.

Cette histoire se déroule dans l'Histoire. Le Chili d'avant le 3 novembre 1970, jusqu'au Chili d'après le 11 septembre 1973. Juste avant, juste après. Mario et Béatriz dans ce Chili. Pablo, aussi.


 Ce n'est pas à un voyage dans l'histoire auquel Antonio Skármeta convie son lecteur, c'est à un voyage dans le quotidien de ces chiliens, illustres ou modestes, marqués par les péripéties d'un pays aux prises avec les évènements politiques. C'est un voyage dans l'enchantement des mots. Et qui était mieux placé que "le barde" pour offrir à cet enfant - Mario a 17 ans - l'art de poétiser la vie pour sublimer l'amour qu'il porte à Béatriz. 

J'ai aimé, parfois à en rire, parfois à en frémir, les entrelacs de ce court roman entre le poétique et le politique. C'est le pouvoir des mots qui transcende la bluette et la rend passion. Cette rencontre, que d'aucuns qualifieraient d'improbable, permet à l'auteur de de convier ensemble, dans le même texte, le poète roi des métaphores, l'amour, et la prise de conscience politique d'un jeune homme.

J'ai aimé, oui.

22 décembre 2012

JE VEUX UN VIEUX NOËL, Irène Cohen-Janca

je veux un vieux noël

Quatrième de couverture :

Vivement Noël ! Théo adore les préparatifs : acheter le sapin, le décorer avec des boules et des guirlandes... Mais cette année, ses parents ont décidé de tout changer...


Mais que leur a-t-il pris, aux parents de Théo et Arthur, cette année ? Pourtant les enfants avaient commencé à savourer les prémices de la fête tant attendue : le défilé des distributeurs de calendriers, pompiers, facteurs et autres éboueurs, la boîte aux lettres qui déborde de catalogues de jouets, la dame à l'école qui vient leur dire des contes... C'est sûr, ils n'allaient pas tarder à accompagner leur mère pour choisir l'arbre-symbole. 

En rentrant de l'école, en voyant la voiture de Maman garée devant la porte de la maison, ils sont certains que c'est pour aujourd'hui. Et là, à ce moment précis, tout s'affole ! Ils ont même le droit de rentrer dans la maison avec leurs chaussures, incroyable ! Mais de sapin vert, odorant, de sapin qui perd ses aiguilles... point !

Et leur mère de leur débiter un beau discours écolo, sur la protection de la planète, sur les arbres, poumons de notre Terre, qu'il ne faut pas tuer, et tout et tout !!! Mais Théo et Arthur ont plus d'une ruse dans leur hotte pour faire fléchir les parents.

Un roman jeunesse qui se lit facilement. L'auteure alterne les arguments entre tradition et up to date, entre nuisance et écologie, entre destruction et préservation de la nature... Les ingrédients sont là pour ouvrir une nouvelle querelle entre les anciens et les modernes, pour développer la capacité de penser, mais la mayonnaise ne prend pas ! En tout cas, chez moi, elle n'a pas pris. Peut-être la volonté d'Irène Cohen-Janca était de ne pas tomber dans un discours trop didactique, mais à vouloir faire dans le "trop digeste", elle est tombée dans le "très superficiel". C'est dommage parce que le sujet pouvait donner à réfléchir, et à choisir éventuellement, en toute connaissance de cause.

10 mars 2012

CE QU'ILS N'ONT PAS PU NOUS PRENDRE ; Ruta Sepetys

0ce qu'ils n'ont pas pu nous prendre

"Lina est une jeune Lituanienne comme tant d'autres. Très douée pour le dessin, elle va intégrer une école d'art. Mais une nuit de juin 1941, des gardes soviétiques l'arrachent à son foyer. Elle est déportée en Sibérie avec sa mère et son petit frère, Jonas, au terme d'un terrible voyage. Dans ce désert gelé, il faut lutter pour survivre dans les conditions les plus cruelles qui soient. Mais Lina tient bon, portée par l'amour des siens et son audace d'adolescente. Dans le camp, Andrius, dix-sept ans, affiche la même combativité qu'elle..."

Elle a quinze ans, Lina, quand les anges noirs font irruption dans sa vie. Ils sont soviétiques et ils envahissent les pays Baltes.

Dans la nuit du 13 au 14 juin 1941, 23 000 Lituaniens sont déportés. Ruta Sepetys, l'auteur(e) de ce roman, est la fille d'un exilé lituanien qui a réussi à échapper au bannissement. C'est dire que la fiction qu'elle propose à des lecteurs adolescents s'ancre dans le terrifiant réel de son histoire culturelle.

 Outre Lina, ses personnages sont bouleversants de véracité : Jonas, son petit frère, Elena, sa mère, et tous ceux qui vont partager avec cette famille malmenée les affres d'un aller sans retour, pour la plupart, vers le glacial enfer Sibérien. Enfants et adultes, sans distinction, sont implacablement soumis à la férocité, au sadisme, à la monstruosité.

 Ce qui va donner à Lina la force de subsister, de combattre et d'aider ceux qui sur-vivent avec elle, c'est sa passion pour le dessin. Comme Anne Franck écrit, Lina dessine. « Il nous faut peindre des gens vivants, des gens qui respirent, sentent, souffrent et aiment », affirme E. Munch. Ce sera le credo de Lina, le fondement de sa résistance contre une mort probable. Edvard Munch l'inspire beaucoup ; c'est à lui et à sa peinture qu'elle fait constamment référence ; c'est sur ses œuvres qu'elle appuie sa volonté d'exprimer, elle aussi, ce qu'elle voit, ce qu'elle ressent. Une ressource pour exorciser sa peur, son angoisse, ses terreurs. Une manière d'immortaliser l'instant pour que jamais il ne s'oublie. Une façon de transmettre, de communiquer : elle utilisera des dessins qu'elle réalise sur un mouchoir, une écorce, pour qu'ils passent de main en main, dans l'espoir qu'ils arrivent à son père dont elle a perdu la trace.

Dire que le roman de Ruta Sepetys est émouvant, ce serait galvauder le profond sentiment d'épouvante et d'espoir qui ne m'a pas quittée au fil de cette lecture. Elle retrace ici une partie de notre mémoire collective – quelque peu ignorée - sans pathos, mais avec une telle volonté d'historicité que cette fiction revêt un caractère de véracité.

Dédié aux adolescents, ce texte exemplaire est aussi à confier aux adultes pour qu'ils ne sombrent pas dans le négationnisme qui fait florès dans certains milieux bien-pensants.

 Haut de page

 

6 janvier 2014

LE CYCLISTE DE TCHERNOBYL ; Javier Sebastián

J’avais promis « ma rentrée » pour janvier ; alors, tant qu’à faire,  je vais offrir, pour ma  première chronique 2014, un roman qui – je ne l’ai compris qu’à la fin de ma lecture – provoque des débats assez houleux. C’est, d’ailleurs, un commentaire aussi anonyme qu’incorrect (et qui ne citait pas ses sources) sur le blog de Jérôme qui m’a assez peu délicatement mis la puce à l’oreille.

 

Cycliste-de-Tchernobyl-Javier-Sebastian

Autant le dire tout de suite, ce roman m’a bousculée. Un peu lente au démarrage, je me suis surprise à avaler les pages au fur et à mesure que l’intrigue se nouait et que ma compréhension des évènements s’opérait, et je faisais des allers/retours entre les chapitres et la 4ème de couverture. Parce que cette 4ème induit en erreur, si l’on n’y prend garde. « Ce roman magistral est librement inspiré de la vie de Vassilii Nesterenko, physicien spécialiste du nucléaire, devenu un homme à abattre pour le KGB pour avoir tenté de contrer la désinformation systématique autour de Tchernobyl ». Mes allers/retours, au fil de ma lecture, je les ai faits aussi avec la toile et la biographie de Vassilii Nesterenko. Et, pour équilibrer mes lectures et me donner la possibilité d’avoir un avis aussi objectif que possible (si ce l’est) sur cette tragédie mondiale, je lirai bientôt le document de Svetlana Aleksievich : « La supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse ». Parce que Vassilii Nesterenko, décédé en 2008, n’a jamais été ce « vieil homme hagard » abandonné sur les Champs Élysées qui n’a de crainte que d’être liquidé par le KGB. Vassia, le héros du roman magistralement écrit par Javier Sebastián, n’est pas Vassilii Nesterenko, même si comme son modèle et inspirateur, il est physicien nucléaire,

Ceci entendu, nous voici libres d’entrer dans un texte mené de main de maître, qui a obtenu le prix Cálamo 2011 en Espagne et a été traduit, outre en français chez Métailié par François Gaudry, en allemand, italien et néerlandais. C’est une fiction qui emprunte fidèlement au réel les lieux des évènements : la ville fantôme de Pripiat existe, avec sa grande roue et ses autos-tamponneuses en ruine, à trois kilomètres à peine de cette centrale du diable qui en un instant, en avril 1986, a compromis – voire détruit –  irrémédiablement l’avenir de milliers de personnes. C’est le traitement créateur de cette catastrophe nucléaire et de ses conséquences qui a retenu mon attention et mon souffle tout au long des pages, l’alliance du contexte historique et documentaire avec une fiction très bien ficelée qui entraîne le lecteur dans une errance entre Paris, Minsk et Pripiat, au gré des exodes et des va-et-vient de la vie et de la mémoire du personnage central.

Javier Sebastián donne là un terrible réquisitoire contre le nucléaire, mais empreint d’une émouvante humanité pour ces survivants, ces « samosiol » qui veulent vivre là où la vie n’a plus de place.

Ils sont violents ces pans de vie qu’arrachent à la mort ces personnages fantasques qu’aucun tabou ne retient plus puisqu’ils sont conscients qu’ils vivent pour la dernière fois. Alors ils chantent Demis Roussos, alors ils jouent, alors ils s’entretuent, alors ils offrent leurs expériences à la science. Alors, les uns après les autres, ils meurent. Ils perdent à jamais leurs êtres chers et n’aspirent qu’à les rejoindre. Ils savent, mais ils poursuivent leur lutte – presqu’en silence – contre le silence. Celui du pouvoir en place qui tait sciemment ce cataclysme (et qui le taira au Monde avec a complicité des autres dirigeants planétaires) ; celui qui plombe Pripiat, « leur » ville qu’ils veulent jacasse ; celui qui m’a saisie lorsque j’ai refermé ce roman.

29 mai 2014

IL EST DE RETOUR ; Timus Vermes

 

IL EST DE RETOUR

Il est de retour
Timur Vermes
Éditions Belfond (août 2014)
405 pages

 

Inénarrables ces quatre cent-cinq pages ! Tellement inénarrables que je n’ai pu arriver à conduire ma lecture jusqu’à sa conclusion. Épilogue, d’ailleurs, que je n’évoquerai pas, puisque je n’ai même pas eu envie de sauter des pages pour connaître la conclusion.

L’intention était bonne pourtant : nombre d’entre nous se demandent comment nos proches ascendants vivraient notre monde actuel. C’est ce qu’a imaginé l’auteur en ramenant Hitler à la vie.

Imaginez : le Führer ressuscite en 2011. Il a conservé tout le fascisme de son idéologie et veut le perpétuer et l’imposer.

Le personnage, hélas bien réel, d’une des plus grandes tragédies historiques et humaines du siècle dernier devient, dans le roman de Timur Vermes, un bouffon malodorant, risée de ceux qu’il rencontre. Tellement ancré dans son rôle de dictateur pétri d’orgueil et de certitude qu’il ne s’aperçoit pas de son obsolescence.

Consternant m’a semblé le scénario de Vermes. Il ancre cet improbable retour (encore heureux… quoi que….) sur la méprise, le quiproquo. Hitler, sûr d’être lui, et d’être ce qu’il a été. Une cohorte de scénaristes, metteurs en scène et autres illusionnistes, qui  croyant flairer le buzz, laissent la baderne éructer ses diatribes tout en s’en gaussant.

Il paraît qu’il s’agit d’humour, et que le lectorat de Timur Vermes a applaudi au prodige.

masse_critique

Bien. Je ne fais pas partie du lectorat de Timur Vermes, excepté cette fois, parce que je m’étais portée volontaire pour chroniquer ce roman, à l’invite de Masse Critique de Babelio. C’est fait.

Nous étions complice, Denis le Hibou et moi, pour une lecture commune. Voici, ici, sa chronique... et, je me souviens de nos échanges, elle risque de ne pas être dityrambique non plus !

2 août 2014

Les plumes de l'éternité chez Asphodèle

Petit à petit, depuis que je participe aux Plumes d'Asphodèle, je constitue sans en avoir l'air un assemblage sans prétention de petites "Nouv'Elles", dont le personnage principal est, justement, "Elle". Vous pouvez "La" retrouver dans :

  • Reviens ! Veux-tu (ici)
  • Rue de la sagesse (ici)
  • Plumes croisées (ici)

Désormais, je m'efforcerai de faire rimer en "elle" le titre de mon texte. Voici celui que m'ont inspiré les mots qu'a récolté Asphodèle dans son invitation à l'éternité : 

vacances - scolastique – immortalité – seconde – mémoire – longueur – ange – douleur -oubli – repos – cercle – passion – chemin – vampire – jour – cathédrale – lassitude – liane - lucarne.

 


Étinc’Elle

 

 

 

 

Source: Externe

Son mois de vacances se traîne en longueur et la lassitude la gagne chaque jour davantage. Même la liane de l’ipomée qu’elle a semée un jour d’avril dernier ne la transporte plus dans la métaphore d’une Amazonie endogène. La phrase d’André Gide, [venus des forêts, les vampires aux larges ailes, rôdant près des pêcheurs endormis, à leurs pieds nus, à leurs lèvres, suçaient la vie et les accablaient de sommeil au palpitement silencieux de leurs ailes], qui, d’ordinaire, l’entraîne loin, loin, loin, la maintient dans une venelle dans laquelle il lui semble s’embourber. La généreuse ipomée est devenue un turbith purgatif qui l’a conduite à son insu du sud de l’Amérique ensoleillée aux confins d’une bruineuse Asie.

Elle tente de secouer sa mémoire pour retrouver les embrasements qui l’animaient il y a quelques semaines encore. Ses années universitaires, par exemple. Les trois disciplines qui lui ont été imposées et dans lesquelles, contre toute attente, elle s’était engouffrée avec passion : la scolastique, la canonique et la mystique.

Elle sourit en pensant au cercle de ses amis conjecturant sur l’indicible douleur dans laquelle ils la croyaient plongée. Elle sourit. Puis éclate franchement de rire. Certes elle n’était pas un ange lorsqu’elle était jeune ! Et lorsqu’elle avait entrepris ces études avec ce qu’elles avaient de dogmatique, de figé mais aussi d’abstrait, tout le monde était resté bouche-bée. Beaucoup la plaisantaient et l’imaginaient en icône pieusement accrochée au mur d’une cathédrale. C’est ainsi, leur répondait-elle, qu’on accède à l’immortalité !

Au bout de quelques secondes d’intense et libérateur fou-rire, elle replonge dans ses pensées. Nombre de ses anciens amis ont emprunté le chemin de l’oubli ; d’autres s’en sont allés au pays du repos éternel. Elle est là, elle. Vaillante et vigoureuse à contempler [par une lucarne de son cœur restée ouverte]* son ipomée qui soudain l’enchante à nouveau. Elle sourit. Au soleil d’Amérique du Sud.

Soudain son téléphone bourdonne. C’est sa fille qui l’appelle. De là-bas, où elle étudie la botanique. Là-bas, au Sri Lanka.

-      Maman ! je viens d’ausculter un turbith. Je suis sûre que tu ne sais pas ce que c’est !

-      Je l’ai su, ma chérie. Mais je l’ai oublié. Dis-moi !

 

Source: Externe

Elle rit. À gorge déployée. Elle est si bien !

Littér'auteurs - 02/08/2014

* Gustave Flaubert

 

"Les plumes d'Asphodèle", c'est ici.

LES PLUMES

20 mars 2015

L'INSURRECTION POÉTIQUE DU PRINTEMPS DES POÈTES : Nâzim Hikmet

 

Dimanche

C'est dimanche aujourd'hui.
Pour la première fois, aujourd'hui
ils m'ont laissé sortir au soleil
et moi,
pour la première fois dans ma vie,
j'ai regardé le ciel sans bouger
m'étonnant qu'il soit si loin de moi
qu'il soit si bleu
qu'il soit si vaste.
Je me suis assis par terre
plein de respect
et j'ai collé mon dos contre le mur blanc.
Il n'est pas question en cet instant
de me jeter dans les vagues.
Pas de combat en cet instant
pas de liberté et pas de femme
Terre, soleil et moi
Je suis un homme heureux.

Nâzim Hikmet
Dimanche (1938), in C'est un dur métier que l'exil 
Éditions Le Temps des Cerises ; février 2014

 


2015

« Je suis né en 1902 
Je ne suis jamais revenu sur le lieu de ma naissance 
Je n'aime pas me retourner »

Et le « géant aux yeux bleus » ne revint jamais à Salonique...

Ambiance feutrée à Istanbul : Nâzim, enfant, est bercé par la poésie de son grand-père Pacha, un haut fonctionnaire ottoman, et par sa mère, Djélilé, artiste férue de culture française.

Révolté par l'occupation d'Istanbul par les puissances alliées après la première guerre mondiale, exalté par la lutte des paysans turcs pour l'indépendance et enthousiasmé par la révolution d'Octobre, il a tout juste vingt ans quand il part à Moscou, en 1922.

Il retourne en Turquie en 1924, après la guerre d'indépendance, mais, victime de persécutions, car c'est désormais un « rouge », il repart à Moscou en 1926 et multiplie les allers-retours.

Moscou bouillonne alors. Il y fait la rencontre de Maïakovski et des futuristes russes, dont l'influence bouleverse sa poésie, et travaille avec Meyerhold.

Communiste parce qu'il aime tout, passionnément, la liberté, son pays, son peuple et ses femmes, il devient le génie en exil de l'avant-garde turque.

De retour en Turquie, il est condamné en 1938 à vingt-huit ans d'emprisonnement, car il a publié, en 1936, un éloge de la révolte, L'Epopée de Sheik Bedrettin, ou le combat d'un paysan contre les forces de l'Empire ottoman. Il est libéré en 1949 grâce à l'action d'un comité international de soutien, formé à Paris par ses camarades Jean-Paul Sartre, Pablo Picasso et Paul Robeson.

C'est avec ce dernier et Pablo Neruda qu'il partage en 1950 le Prix mondial de la paix. In absentia, car Hikmet, affaibli par une longue grève de la faim ainsi que de graves problèmes cardiaques, ne peut se déplacer à Varsovie, où la cérémonie a lieu.

« Une bien triste liberté »

 

Hikmet est constamment surveillé. Il échappe miraculeusement à deux tentatives de meurtre, mais ne parvient pas à être exempté du service militaire, qu'on lui demande d'effectuer à cinquante ans. C'est la guerre froide, et il milite contre la prolifération de l'armement nucléaire. Que faire si ce n'est fuir, se réfugier en Union soviétique, laissant femme et enfants ?

Devenu membre très actif du Conseil mondial de la paix, le poète chante l'Internationale, mais ne tait pas son rejet du stalinisme. Le « communiste romantique » célèbre la lutte, synonyme de vie, une liberté que ronge, selon lui, l'autorité.

Citoyen polonais suite à la perte, immense, de la nationalité turque, il voyage partout, pour tromper l'exil. En Europe, en Afrique et en Amérique du Sud seulement, car les Etats-Unis lui refusent un visa.

« Malgré le poids dans ma poitrine, 
Mon coeur bat toujours avec les étoiles lointaines »

Nâzim Hikmet meurt à Moscou en 1963. Son coeur a cessé de battre la mesure de la perte, mais le vent souffle toujours entre les arbres doux d'Anatolie, sur les visages de ses femmes, qu'il a aimées aussi fort que le monde.

 


2015

17e Printemps des Poètes 

 

7 au 22 mars 2015

 

 

 

L'INSURRECTION POÉTIQUE

 

 

 


"La poésie peut encore sauver le monde en transformant la conscience" Lawrence Ferlinghetti

 

Fait de langue, la poésie est aussi, et peut-être d'abord, « une manière d'être, d'habiter, de s'habiter » comme le disait Georges Perros. 
Parole levée, vent debout ou chant intérieur, elle manifeste dans la cité une objection radicale et obstinée à tout ce qui diminue l'homme, elle oppose aux vains prestiges du paraître, de l'avoir et du pouvoir, le voeu d'une vie intense et insoumise. Elle est une insurrection de la conscience contre tout ce qui enjoint, simplifie, limite et décourage. Même rebelle, son principe, disait Julien Gracq, est le « sentiment du oui ». Elle invite à prendre feu. 

Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes (il faut aller ici

 

4 janvier 2015

LA CLEF DU MONDE EST DANS L'ENTRÉE À GAUCHE - Francis Combes

0002 FRANCIS COMBES

APHORISME

 

 

 

 

 

 

 

« Tout 
homme
a sous les pieds
le centre de la Terre »

*
Réveillez
l’eau
qui dort


*
Les œufs 
du soleil sont
à tout le monde
*
Le monde 
tourne en rond
Ouvre-lui
sa cage ! 

*
Refusez
de 
marcher
Volez !

*
Rejoignez
la conjuration
des coquelicots 

Francis Combes, La Clef du monde est dans l’entrée à gauche, éd. Le Temps des Cerises, 2008

3 septembre 2014

Démenti’Elle

Je viens de [re]faire connaissance avec les Impromptus littéraires. Cette semaine il faut rédiger un texte comprenant les mots ou locutions suivants: rosier nain, pédicure, insomniaque et pipe à opium.

Littér'auteurs - 03/09/2014


PIPE A OPIUM

Elle se languit sur ce banc. Que diable a-t-elle accepté un poste de nurse dans cette famille qui se prétend so british ! Elle les observe tous les quatre, ces mioches enchifrenés qu’aucun mouchoir en papier ne parvient à débarbouiller. Si encore ils s’exprimaient en anglais correct ! Elle aurait pu revendiquer ce job d’été auprès de Madame Bacon, en septembre, quand elle s’échinerait sur une traduction hasardeuse. « Ce n’est pas de ma faute, aurait-elle expliqué, si ces quatre marmots sont béotiens dans leur propre idiome. Ce n’est pas dans la noble langue qu’ils s’expriment, mais dans un dialecte ponctué de strates d’onomatopées ».

À leur décharge, il faut avouer que leurs origines sont pour le moins plébéiennes ; que leur père utilise davantage la pipe à opium – « opium pipe », ça, ils savent le dire – que le stylo Parker* (qui n’est certes pas anglais) ; que leur pédicure de mère a découvert sa passion pour les pieds dans une fumerie Thaïlandaise. Les pieds – foot – pas ceux que l’on compte sur les doigts (de la main) pour rédiger un poème. C’est d’ailleurs là et ainsi qu’elle a rencontré l’homme de sa vie : ses pieds d’abord. Certes, on peut ne pas être une famille d’intellectuels et s’octroyer pourtant les services d’une jeune fille au pair, même quand on habite Belleville, dans le vingtième.

Elle se languit sur ce banc, à guetter les faits et gestes des quatre bambins embroussaillés de la famille Rosebush. Elle sent l’exaspération monter en elle. Morveux, hirsutes, incultes. Que diable a-t-elle accepté un poste de nurse dans cette famille qui se prétend so british !

Son regard erre dans le parc. Se dépose sur un rosier nain calamiteux plus nanti d’épines acérées que de fragrantes fleurs. Les quatre gosses criaillent et se trémoussent. Son regard va des uns à l’autre. Son exaspération se transforme progressivement en éréthisme. Nerveux, comme le décrit Marcel Proust. Les épines de l’églantier s’allongent, se gonflent. Se transforment en dents d’un peigne géant qu’elle s’égare à passer avec volupté dans les tignasses emmêlées, ignorant les cris de douleur de leurs propriétaires. Alors ses gestes se font plus bourrus encore, plus secs : avec les feuilles de la maladive plantule, elle démorve les frimousses qui s’empourprent sous la rugosité abrasive du feuillage.

Elle se languit sur ce banc. Que diable a-t-elle accepté un poste de nurse dans cette famille qui se prétend so british ! Soudain, elle sent sur son bras une caressante pression. Puis une autre sur la jambe. Et une nouvelle sur son épaule. Et une dernière sur sa joue. Elle tressaille. Quatre gracieux diablotins la contemplent en souriant. « Mademoiselle, lui disent-ils, dans un français parfait, mademoiselle vous vous êtes assoupie ! Nous avons veillé sur vous pour que personne ne viennent vous incommoder. » Elle revient à la réalité. Elle émerge de son rêve d’insomniaque.

D’agrypnie, comme le décrit Marcel Proust.

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