05 juillet 2014

LES PLUMES D'ASPHODÈLE : Impossibles retrouvailles

Reviens ! Veux-tu !

« Ma chérie,

Depuis que tu as laissé ceux qui t’aiment dans le désespoir en partant sans un adieu, nous vivons sans joie. Reviens, veux-tu !

Je t’embrasse.

Maman »

Elle ne s’attendait pas à cela, en ouvrant l’enveloppe anonyme qui avait été glissée sous la porte de son appartement. Comment sa mère avait-elle pu retrouver son adresse ? Qui avait été chargé de cette missive ?

Elle reste là, les yeux dans le vague, quand, absurde et dérisoire, une romance, chantée par Tino Rossi dans les années 1900, la submerge : « Reviens ! Veux-tu ! Ton absence a brisé ma vie ! ».

Son grand-père. Elle, petite fille gonflée d’amour. Lorsqu’il entonnait ce refrain avec allégresse, elle sentait des larmes d’inquiétude monter inexorablement. Comme si l’irréparable allait se produire. Elle ne comprenait pas pourquoi cette émotion l’envahissait. Son grand-père non plus. Tout allait bien pourtant ! Les ripailles mettaient en joie la famille réunie pour ces fêtes…


« Reviens ! Veux-tu ! Ton absence a brisé ma vie ! ».
Comme si la lettre, inopportune, de sa mère lui prescrivait de faire un bilan. Elle a froid, soudain. Son grand-père n’est plus. La petite fille a grandi. Grandi dans une révolte qu’elle a vécue intensément, dans une volonté impitoyable de balayer tout ce qui la rendait heureuse.

« Reviens ! Veux-tu ! Ton absence a brisé ma vie ! ».
Cet ami avec lequel elle avait découvert sa féminité, qu’elle avait laissé sur le quai d’une gare, sans un regard en arrière : leur séparation avait été si facile ! Elle avait tourné le dos. Simplement. Sans qu’un mot ne soit échangé.

« Reviens ! Veux-tu ! Ton absence a brisé ma vie ! ».

Non. Ne revoir personne. Sa vie n’a pas de sens.

« Reviens ! Veux-tu ! Ton absence a brisé ma vie ! ».

Au goulot, elle ingurgite le contenu de la bouteille. Dans sa bouche, le cocktail létal…

« Reviens ! Veux-tu ! Ton absence a brisé ma vie ! ».

Elle brise sa vie.



Martine Littér'auteurs - 2014.07.02



LES PLUMES

Les "Plumes" chez Asphodèle, c'est, bimensuellement, écrire. Un plaisir que donner sens aux mots. Cette fois, il s'agissait de : 

ripaille – revoir – s’embrasser – froid – larmes – famille – fête – allégresse – bilan – amour – quai – adieu – joie – ami – séparation – inquiétude – irréparable – intensément 

 

Posté par C Martine à 06:00 - - Commentaires [27] - Permalien [#]
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Commentaires sur LES PLUMES D'ASPHODÈLE : Impossibles retrouvailles

  • Quelle tristesse dans ce texte Martine , et que de questions : pourquoi ce départ, pourquoi ....
    ?

    Posté par Valentyne, 05 juillet 2014 à 07:01 | | Répondre
    • Déjà, "petite fille", elle était inquiète... la vie était trop lourde pour elle et pour la révolte qui grondait en elle !

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 07:28 | | Répondre
  • Va-t-elle attraper cette main tendue? rien n'est impossible, à ce qu'on dit,
    quelle tristesse de se consoler avec une bouteille
    et quelle tendresse dans ce texte
    merci

    Posté par patchcath, 05 juillet 2014 à 07:02 | | Répondre
    • "Dans sa bouche, le cocktail létal…....Elle brise sa vie...".... Elle se donne la mort, patchcath !

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 07:26 | | Répondre
  • Sécheresse du désespoir. Cela existe. Ton texte, sobre et court, est très efficace.

    Posté par EEGUAB, 05 juillet 2014 à 07:29 | | Répondre
    • "Sécheresse du désespoir"... j'aime ces trois mots qui résument bien l'idée de mon texte. Purement fictionnel, certes. Mais je pense, oui, que cela existe.

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 07:46 | | Répondre
  • excellent texte!!! mais pourquoi ce suicide?

    Posté par Adrienne, 05 juillet 2014 à 09:09 | | Répondre
    • Pourquoi "les" suicides ? Je ne suis pas sûre que la réponse existe, universelle !

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 09:31 | | Répondre
  • Pourquoi le suicide, pourquoi le mal-être si j'avais la réponse je serai la plus heureuse des femmes. Très beau texte avec cette fuite en avant.
    Bon week-end

    Posté par Astrid, 05 juillet 2014 à 09:49 | | Répondre
    • Oui, Astrid. je ne sais. Le mal-être, oui, je connais. Le très-mal-être aussi. Mais aller jusqu'au bout du bout... je ne sais ce qui prend possession de l'être humain, au point qu'il ne se sent plus digne d'accompagner la vie, et d'être en son sein.

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 13:32 | | Répondre
  • Ton texte est à la fois sobre et efficace.
    Pour ma part, je pense aussi aux douleurs que le suicidé (ou la suicidée) laisse derrière lui. Lui ne souffre plus, les autres souffrent pour la vie.

    Posté par Sharon et Nunzi, 05 juillet 2014 à 10:22 | | Répondre
    • Ceux qui perdent la vie - qu'ils se la donnent, qu'on la leur donne, ou qu'elle leur soit donnée - laissent dans leur sillage funeste parmi ceux qui restent en vie.

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 13:37 | | Répondre
      • Pardon !
        Laissent "un" sillage funeste "pour" ceux qui restent en vie

        Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 13:39 | | Répondre
  • Hou... Claude résume très bien ton texte avec cette "sècheresse du désespoir", cette inclinaison qu'ont les suicidaires et que personne ne comprend ou ne voit venir (et pourtant, déjà...petite fille heureuse, le bonheur ne lui allait pas)... Tu m'as mis la chair de poule !

    Posté par Asphodèle, 05 juillet 2014 à 11:41 | | Répondre
    • C'est "elle" qui m'a portée vers son désespoir. Au fil des mots. Des émotions.

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 13:41 | | Répondre
  • Effectivement nos deux textes pourraient se compléter. Peut-être ton héroïne décidera-t-elle de revenir un peu sur ses pas !

    Posté par Martine27, 05 juillet 2014 à 16:10 | | Répondre
    • J'en serais fort étonnée... ce qu'elle a avalé ne lui a laissé aucune chance de changer d'avis !

      Posté par M. Littérauteurs, 05 juillet 2014 à 16:13 | | Répondre
  • Il paraît qu'il faut du courage pour se suicider... Je n'en sais rien... Il ne faut pas juger.
    Ton texte est dur, Martine L. un épisode de roman noir ou réel, hélas. Un maillon a lâché quelque part dans la vie de cette fille, mais quand et pourquoi ? Tu nous laisses le choix...
    Bon dimanche et bises de Lyon

    Posté par Soene, 06 juillet 2014 à 08:16 | | Répondre
    • Oui, Soène, ne pas juger. Ne pas chercher à savoir "pourquoi". Parce que, quoi qu'on pense, on ne peut pas rentrer dans l'intimité de l'autre.
      Bon dimanche à toi aussi et bises de l'Isère, voisine !

      Posté par M. Littérauteurs, 06 juillet 2014 à 08:54 | | Répondre
  • Quel dommage cette vie gâchée. C'est très bien écrit, j'adore.

    Posté par ceriat, 06 juillet 2014 à 11:58 | | Répondre
  • Et peut-être, Ceriat, cette vie était-elle gâchée dès la petite enfance ! Merci pour les encouragements

    Posté par M. Littérauteurs, 06 juillet 2014 à 13:19 | | Répondre
  • Tellement triste, sans espoir.. mais si bien écrit.

    Posté par Alphonsine, 06 juillet 2014 à 17:33 | | Répondre
    • Merci Alphonsine ! Je pense que nous allons avoir l'occasion de nous retrouver

      Posté par M. Littérauteurs, 06 juillet 2014 à 17:35 | | Répondre
  • C'est pas très rigolo ici... Pourquoi donc cette jeune fille en vient-elle à l'extrême ?

    Posté par marlaguette, 07 juillet 2014 à 13:29 | | Répondre
    • C'est ce que tu pourras puiser dans ton imaginaire, Marlaguette, qui pourra (même si ce n'est pas certain, parce que la question n'est pas simple) te donner un embryon de réponse.

      Posté par M. Littérauteurs, 07 juillet 2014 à 13:38 | | Répondre
  • Terriblement fort ce texte.
    Implacable destin brisé...

    Posté par celestine T, 09 juillet 2014 à 01:07 | | Répondre
  • Ton texte me parle et tu sais pourquoi Courage, lâcheté, désespoir.... quelqu'un sain d'esprit ne peut comprendre et surtout juger
    Merci Martine pour ce partage!!!
    Bisous.
    Domi.

    Posté par dimdamdom59, 10 juillet 2014 à 00:39 | | Répondre
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