23 février 2014

Semaine en poésie : JUAN GELMAN # 1

SALAIRES DE L'IMPIE GELMAN

L'animal

 

Je cohabite avec un obscur animal.
Ce que je fais de jour, il le mange de nuit.
Ce que je fais de nuit, il le mange de jour.
La seule chose qu'il ne mange pas c'est ma
mémoire. Il s'acharne à palper
la moindre de mes erreurs et de mes peurs.
Je ne le laisse pas dormir.
Je suis son obscur animal.

Extrait de "Salaires de l'impie"

 

 

 

Faire connaissance avec Juan Gelman, ici.

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22 février 2014

SEMAINE EN POÉSIE : Juan Gelman

2014

À partir de demain, et jusqu'au 1er  mars, chaque aube sera scandée par un poème de Juan Gelman.

Juan Gelman vient de quitter cette terre. Le mois dernier. Il n'est plus là pour dire si je fais erreur en affirmant qu'elle lui fut souffrance. Et inspiration. Et luttes. Et tendresse. Et convictions.
Le poète était d’origine Ukrainienne. Il n’est plus là pour constater les déchirements de sa nation ascendante. Il était juif, aussi. Juan Gelman est né en Argentine, en 1930. Ses premiers poèmes, publiés en 1941 (oui, 1941) par la revue Rojo y Negro, laissent paraître un enfant précoce.
Il a 15 ans que sa pensée se dirige déjà vers l’engagement politique ; il adhère à la Fédération des Jeunes Communistes Argentins. Il s’engage dans le journalisme à 30 ans. Âge auquel il commence à militer au sein d’une organisation de guérilla. En 1976, lorsqu’a lieu le coup d’état du général Videla, il est en mission à l’étranger pour dénoncer la violation des droits de l’homme du régime d’Isabel Peron. C’est, pour Juan Gelman, le début de l’exil.
« On dit qu'il ne faut pas remuer le passé, qu'il ne faut pas avoir les yeux sur la nuque, écrivait-il en 2008. Mais les blessures ne sont pas encore refermées. Elles vibrent dans le sous-sol de la société comme un cancer sans répit. Leur seul traitement est la vérité et ensuite la justice. L'oubli est à ce prix».
Il sait de quoi il parle, cet homme meurtri. Son fils, 20 ans, est enlevé par la junte en 1976 ; et avec lui sa belle-fille, 19 ans, enceinte de 7 mois. Il ne les reverra jamais. Ce n’est qu’en 1990 qu’il pourra identifier les restes de son fils et découvrir qu’il a été sauvagement torturé. Quant à la jeune femme, il n’en retrouvera jamais le corps. En 2000, cependant, c’est de sa petite-fille qu’il retrouve la trace. Elle a 23 ans ; à sa naissance elle a été illégalement remise à un couple Uruguayen. Comme plus de cinq cents enfants, dans le cadre du « plan Condor » mis en place par le Général Pinochet avec d’autres dictateurs. « Dans la tête des militaires, les bébés devaient être remis à des « familles saines », non susceptibles d’être « contaminées par des idées subversives ».

Juan Gelman avait notamment reçu en 2007 le plus prestigieux de tous pour le monde hispanophone, le prix Cervantes. Lors de sa remise, en Espagne, en avril 2008, sa petite fille Macarena Gelman, était au premier rang.

La deuxième raison de mon choix : Juan Gelman était un poète Argentin. L’Argentine est le pays invité d’honneur au Salon du livre de Paris, du 21 au 24 mars.

Tout au long de la semaine, je présenterai des poèmes extraits de deux recueils de Juan Gelman : « Salaires de l’impie » (2002)  et « L’opération d’amour » (2006).

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20 février 2014

LA COLLECTE DES MONSTRES – Emmanuelle Urien

LA COLLECTE DES MONSTRES - URIEN

La collecte des monstres
Emmanuelle Urien
Nouvelles, Gallimard, 2007
160 pages

 

 

 

J’ai tellement aimé « Court, noir et sans sucre » (clic) que j’ai été prise d’une irrésistible pulsion de poursuivre ma découverte des textes d’Emmanuelle Urien. Je ne regrette pas, mais pas du tout. Mais je rassure mes lecteurs fidèles : après ce recueil, on va faire une pause.

La collecte des monstres. J’aime bien le titre. Et après avoir fait la connaissance de ceux de ma précédente lecture, je m’attendais à pire encore. Eh bien, ce n’est pas vraiment ça. Et les monstres de ce recueil ne sont pas, pour la plupart, si monstrueux que cela.

Bien sûr Emmanuelle Urien trempe sa plume dans l’acide, dans le sang, et parfois dans les contradictions de l’humain. Et j’ai ressenti pour certains « monstres » une petite pointe de dilection. Comment dire ? Un sentiment que même si on n’excuse pas l’acte ignoble commis par l’un des protagonistes, on peut comprendre.

Quoique… « L’homme qu’il me faut » n’est pas tout à fait celui pour lequel je fantasmerais ! Et puis, en parcourant à nouveau le recueil pour rédiger mon billet, je me dis que j’ai surtout retenu les persécutés : Lilas, cette jeune étudiante, contrainte à se prostituer. Juliette, dans sa quête amoureuse. Aminata, petite fille victime d’une société aveugle et meurtrière. Bahtiyar, la « tête de turc ».

Coup de cœur pour deux des nouvelles.

Mergitur. Une équivoque en clair-obscur.

Converti en grammes. Ce n’est qu’à la fin du texte que j’ai compris où s’était retrouvé ce comptable et ce qu’on lui imposait de dénombrer.

Lire deux recueils d’Emmanuelle U. à la suite conduit forcément à s’entraîner à rechercher la « ficelle » narrative et à vouloir anticiper la chute. Je suis une lectrice un peu gobe-mouche, sans doute. Parce qu’en fait d’extrapolation, je suis souvent restée médusée !

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17 février 2014

LE KOALA TUEUR & AUTRES HISTOIRES DU BUSH - Kenneth Cook.

LE KOALA TUEUR

Le koala tueur & autres histoires du Bush
Kenneth Cook
Éditions Autrement, 2009
154 pages

 

 

 

 

 

 

 

La vie sexuelle des crocodiles (extrait du recueil)

Le bush australien de l'auteur est peuplé de créatures, humaines et animales, bien étranges, si on l'en croit. Et quelles raisons le lecteur aurait-il de n'y pas croire puisque Cook affirme que les aventures qu'il y a vécues sont absolument réelles ? "La valeur [d'une situation] réside dans son extravagance même, mais elle est si extravagante que l'on ne peut pas raisonnablement s'attendre à ce que quelqu'un y croie".Parmi les rencontres qu'il fit avec Blackie et ses serpents, Mary Anne Locher et les koalas, Vic et ses taïpans, Alan et son éléphante Annie, Namitiji et son chameau, Henry et son chat Cédric, il y eut aussi quelques rugueux téléscopages avec Ivan, Jack, Bulbul, Bert, Bill, Hans,  avec un sanglier furibond, aussi, et un chien prénommé Georges.

Il y a fort à parier que Kenneth Cook était un personnage original, son écriture en témoigne, d'ailleurs ! Mireille Vignol, la traductrice de ses textes, écrit en postface : "Nous découvrons un homme candide, sympathique, bon vivant, au raisonnement sain et absurde [...], dont la curiosité et la générosité finissent toujours par l'emporter sur la lâcheté, mais le mettent systématiquement dans le pétrin".

Ce qu'il va découvrir sur la sexualité des crocodiles et la manière dont il va décrire cette découverte confirme de façon éclatante l'avis de Mireille Vignol. 
Voilà notre narrateur accompagnant Roger, un professeur de sciences naturelles qui étudie les grands crocodiles d'estuaire du nord de l'Australie. Et comme souligne Kenneth C : "Les enthousiastes ne sont pas des gens comme les autres. Ils ne sont ni meilleurs ni pires : simplement différents". Il va en faire l'expérience. Roger se montre à la fois rationnel et peu prudent. Ce qui n'est pas sans faire progressivement monter le taux d'adrénaline de Kenneth C. Roger s'émerveille, pendant que Kenneth s'inquiète. Roger gazouille de bonheur, pendant que Kenneth grommelle. Roger photographie, pendant que Kenneth s'agrippe à son fusil. Roger protège l'espèce (des crocodiles), pendant que Kenneth veut protéger l'espèce (des humains). À tel point que Kenneth en était "presque à [se] méfier presque autant des experts en crocodiles que des crocodiles".

Mais la copulation, dans tout ça ? Heu, si je vous dis tout... C'est tout une aventure ! et pas vraiment jouissive pour les crocod'elles. À vous de voir... de lire... avec ou sans fusil, avec ou sans appareil photo (et en 1987, ils n'étaient pas numériques !)

En tout cas, moi, j'ai bien aimé cette lecture ré"jouissante" et même ré"jouissive" (je ne dois pas me sentir très solidaire des p'tites dames crocodiles...), jubilatoire, qui donne envie de filer en Australie, rien que pour se foutre la trouille en observant les crocos forniquer.

 

Et une nouvelle de plus pour remplir la besace de ma complice Flo (clic)

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TANTE HILDA ! Jacques-Rémy Girerd & Benoît Chieux

Tante Hiilda ! JR Girerd B Chieux

Tante Hilda !
Jacques-Rémy Girerd & Benoît Chieux
Éditions Flammarion Jeunesse
février 2014, 60 pages

 

 

Dans une campagne verdoyante et bigarrée. Tante Hilda a des parents, un papa et une maman un peu extravagants. Tante Hilda est botaniste parce qu’elle aime les fleurs. Tante Hilda a un ami, Michaêl qui l’aide à protéger les fleurs. Tante Hilda habite un paisible petit village, Beaumont-les-Vignes, probablement dans la Drôme, non loin d’Hauterives et du Palais Idéal du facteur Cheval.

Dans la zone industrielle de la grande ville sombre et inquiétante. Un laboratoire secret abrite les expériences du professeur Aldashin et de son assistant Julio Attilio. Le professeur se prénomme Michaël… La directrice, Dolorès. Dolorès dirige les laboratoires DOLO, spécialisés dans la recherche… dont on ne dira pas le nom tout de suite. Vous savez ? La recherche qui vise à rendre les plantes plus productives, plus grandes, étouétou. La recherche qu’il faut faire si on veut gagner beaucoup de sous, mais qu’on se moque des conséquences des trouvailles que l’on fait. D’ailleurs le président de la République, dans cette histoire-là, est dans le coup. Du côté de la ville, pas de celui de la campagne.

Contraste saisissant dans le graphisme, dans l’illustration, dans les couleurs. C’est sûr, c’est évident. Mais ça a le mérite de poser les choses. Ne pas oublier que « la cible » de ce conte écologico-loufoque, c’est de jeunes lecteurs. Et qu’il est probable qu’ils seront davantage attirés par le long métrage de la société de production Folimage qui vient de sortir sur les écrans.

Jacques-Rémy Girerd et Benoît Chieux signent des scénarios bien construits, pédagogiques mais pas didactiques, attrayants et édifiants. Qui permettent cependant que naisse la réflexion, que germe le discernement (comme les fleurs, dans les serres de Tante Hilda). De parti-pris, certes, mais comment pourrait-il en être autrement ? L’album qui accompagne le film d’animation explique clairement l’intention de ses auteurs. Les illustrations grossissent volontiers le trait (peut-être un peu trop à mon goût).

En tout cas, « Tante Hilda » prend dignement la suite de ....


La Prophétie des grenouilles 

 et de

 

Mia et le Migou


16 février 2014

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jean Sénac

Senac_une_terre_possible

Pour une terre possible
Jean Sénac
Éditions Point Poésie
Octobre 2013, 320 pages

 

Ma souris vagabonde s’est égarée, un jour, sur les mots de ce poète. Elle s’est faufilée entre les vers, entre les émotions, au cœur de la rébellion de cet artiste engagé, pour qui l’Amour allait de pair avec la Révolution.

 

 

 

 

 

 

 

Les belles saisons

Gouttes de sang gouttes de pluie
gouttes de fleurs gouttes de nuit
gouttes de mie gouttes de plomb
gouttes de boue gouttes de vent
le genêt tremble sur la pierre
la pierre tremble sous le front

Gouttes de sel gouttes d’anis
gouttes de mot gouttes de fer
gouttes de mort gouttes d’ennui
gouttes de voix gouttes d’éther
coquelicot la vie appelle
toutes les courbes de lumière

Gouttes de feu gouttes de feuilles
gouttes de vert gouttes du seuil
gouttes des yeux gouttes des joues
gouttes du sein qui se défend
de la corolle qui se fond
de la fenêtre où l’on t’accueille

Les courts stigmates du printemps
sont dans la fleur qui se recueille
dans la main vide dans le temps
gouttes le lait gouttes le sang
gouttes le fruit

Et tout le reste

Extrait de « Terres Possibles » - Recueil 1946-1949

Sur le site de Blandine Valfort (clic), un article suivi d’un entretien avec l’écrivain algérien Hamid Nacer-Khodja. 

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13 février 2014

AFROPEAN SOUL – Léonora Miano

afropean-soul---et-autres-nouvelles-Miano

Afropean Soul et autres nouvelles
Léonora Miano
Édition Flammarion, Étonnants classiques,
2008, 121 pages

 

 

 

Afropean. On pourrait les appeler aussi « Francofricains »… quatre des cinq protagonistes de ce recueil de nouvelles. Noirs, nés en Afrique (ou d’origine Africaine) et vivant en France.

Cinq récits, qui peignent la fragilité psychologique de personnages en quête d’une identité, en recherche d’une culture qui saurait mettre en adéquation celle de leurs ancêtres avec celle de leur présent.

Ces textes sont présentés comme des nouvelles, mais, autant le dire tout de suite, j’ai été déconcertée par la manière dont Léonora Miano traite ce genre littéraire. Selon moi, il s’agit plus de témoignages, de récits, que de nouvelles. Elle en dit, d’ailleurs, que ce sont des « photographies d’un moment ». Pas construites dans le but de préparer un effet de surprise final, les nouvelles de l’auteure s’éloignent de la tradition. De la tension, certes, mais dans un quotidien inquiétant. Quelques heures de la vie de ses personnages évoquent une réalité est difficile à vivre… en continu.

J’ai beaucoup aimé « Depuis la première heure », la 1ère nouvelle. Un enfant, ballon au pied, a quitté Douala, sa ville natale, attiré par les lumières des stades et la félonie d’un agent pas scrupuleux. Un enfant qui jamais ne pourra avouer qu’il a été berné. Un enfant qui ne reviendra pas au pays – comme tant et tant – parce qu’il ne pourra pas prouver sa réussite.

Adrien (le seul de ce recueil à n’être pas Africain de naissance ou d’origine) aussi m’a émue. Comment « l’idée » s’immisce… L’insurrection…. Mais « il fait noir », il fait « seul ».

Les « filles du bord de ligne », petites nanas qui ne peuvent vivent que dans le groupe, par le groupe, pour le groupe. Pas d’identité individuelle.

La 4ème nouvelle, éponyme, interroge la nature de l’identité des Afropéens en France aujourd’hui : quelle place en France, certes ; mais aussi quelle place face aux dérives extrémistes ?

C’est au « 166, rue de C. » que le lecteur rentre dans un univers d’exclues, dans un « autre monde », un centre d’hébergement d’urgence pour femmes en galère.

Intéressée par ce recueil. Mais pas franchement emballée. Parce qu’il me semble qu’il n’a pas sa place dans le genre littéraire dans lequel il est classé. Je pensais lire des nouvelles. C’est cette attente qui a été déçue. L’écriture de Léonora Miano est fluide. Elle est militante aussi. Et le contexte combattant est, selon moi, amoindrit par l’étiquetage de ce livre qui perd de sa force, de sa vitalité et qui mériterait une requalification.

Participation au mois de la nouvelle, chez Flo (*)

 


(*) Clic "Flo" pour suivre le lien

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10 février 2014

COURT, NOIR, SANS SUCRE - Emmanuelle Urien

COUT NOIR SANS SUCRE URIEN

Court, noir, sans sucre
Emmanuelle Urien,
Première édition : L'être minuscule, 17 décembre 2005
Éditons Quadrature, revue et augmentée 2010
112 pages

 

 

ASSISTANCE TECHNIQUE (extrait du recueil)

Voilà trois dossiers qu’elle présente, Mélanie. Trois dossiers qui sont refusés. Trop jeune, Mélanie Bix.
Le lecteur n’oubliera pas son nom, pas plus que cette femme qui va l’accompagner.

C’est à la quatrième tentative que la demande de Mélanie Bix est acceptée.

Alors, elle prépare son sac de voyage, alors elle vérifie si ses papiers sont en ordre, alors elle prend le train, alors elle parvient à destination.

Alors sa volonté se réalise.

Quelques pages extraites d’un recueil de nouvelles, même pas 8/112. Les huit premières pages. Celles que l’on lit, vierge d’idées préconçues, dont on n’anticipe pas la chute.

À 19h 30, on sait, on comprend, et on prend une magistrale claque, on manque d’air. Sidéré, on relit, à l’affût de l’indice qui s’est faufilé.

Pour ma part, c’est ainsi que j’ai vécu cette lecture, courte. Cette lecture, noire. Cette lecture, sans sucre. Sans douceur, serrée comme un café à l’italienne, qui s’empare de la gorge, un peu âcre, mais avec la bonne dose de succulence pour qu’on la déguste et s’en régale. Moi qui suis plutôt amateu »se » de thé, je ne connais qu’un de ces breuvages théiné qui serait référence : le Pu Erh, qui donne une liqueur à la belle robe rouge très foncée à la saveur amère et astringente… que j’aime… sans sucre.

« Assistance technique » appartient à une série de quinze nouvelles, toutes en tension. Empreintes d’une tranquille noirceur, décapantes… c’est, presque bizarrement, pas vraiment dérangeant. Du bel art dans l'écriture et dans le pouvoir narratif.

C'est à Flo (*) que je vais transmettre ce billet, puisqu'il participe à la deuxième semaine du "mois de la nouvelle", saison 3.


(*) Clic pour suivre le lien


 

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09 février 2014

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Robert Desnos

CORPS ET BIENS DESNOS

Corps et bien
Robert Desnos
La bibliothèque Gallimard, 2005, 320 pages

 

 

 

UN JOUR QU’IL FAISAIT NUIT


Il s'envola au fond de la rivière.
Les pierres en bois d'ébène les fils de fer en or et la croix
sans branche.
Tout rien.
Je la hais d'amour comme tout chacun.
Le mort respirait des grandes bouffées de vide.
Le compas traçait des carrés
et des triangles à cinq côtés.
Après cela il descendit au grenier.
Les étoiles de midi resplendissaient.
Le chasseur revenait carnassière pleine de poissons
sur la rive au milieu de la Seine.
Un ver de terre marque le centre du cercle
sur la circonférence.
En silence mes yeux prononcèrent un bruyant discours.
Alors nous avancions dans une allée déserte où se pressait la
foule.
Quand la marche nous eut bien reposés
nous eûmes le courage de nous asseoir
puis au réveil nos yeux se fermèrent
et l'aube versa sur nous les réservoirs de la nuit.


La pluie nous sécha.

 

Langage cuit (1923)

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07 février 2014

UN TROU ÉNORME DANS LE CIEL, Jean-Pierre Luminet

UN TROU ÉNORME DANS LE CIEL - LUMINET

Un trou énorme dans le ciel (°)
Jean-Pierre Luminet
Poésie. Éditions Bruno Doucey,
Janvier 2014, 56 p.

 

 

 

 

 

 

Lorsqu’un parent, père, mère, voit son enfant partir, quoi de plus naturel ? C’est pour cela que les parents « naissent » : pour accompagner leurs enfants et les aider à grandir, à partir, à quitter les jupons maternels, à cesser de s’agripper à la jambe paternelle.

….

Lorsqu’un parent, père, mère, voit son enfant partir, quoi de plus terrifiant ? Amande Luminet a écrit avant son départ.

« J’étais petite, je suis tombée dans le néant et ma tête s’est fracassée au fond » (*)

Anéantir. Détruire. Atomiser. Désagréger. Pulvériser …. FRACASSER.

Amande est la fille de Jean-Pierre. Quand elle est partie, elle avait 29 ans. Amande est l’enfant d’un astrophysicien de renom, dont un astéroïde porte le nom (la 5523). Mais Amande, depuis 2011, ne plus porte plus le nom de son père qu’à titre posthume.

Jean-Pierre est le père d’Amande. Il travaille sur les trous noirs et la cosmologie. Une science qui étudie les lois de l’Univers, de son fonctionnement dans son ensemble. Mais Jean-Pierre, depuis 2011, porte l’absence d’Amande au cœur de son Univers de Père.

Mettre en mots la perte de son enfant. Lui donner sens en poésie. Explorer le chaos de l’absence. Exorciser l’effroi.

« Un trou énorme dans le ciel », c’est le trou noir que le père d’Amande ne pourra jamais sonder, ausculter. Le cœur de ce père est devenu le ciel dans lequel l’absence de sa fille a excavé une déchirure qu’aucun nouvel astéroïde ne pourra pacifier.

La perte et le deuil, la révolte et la nécessité de vivre. Un recueil de poèmes, intime.

Extraits

[…] donnez-moi le temps de récupérer
c’est fatigant d’essayer d’être
normal tout le temps
être malheureux c’est mieux qu’être idiot
tout le monde me déteste
en secret
je pourrais avoir tout ce que je veux
j’aimerais rester seul
simplement dormir
[…]

[…] c’est quoi le silence
une sorte de tristesse
ou de peur peut-être
tout le monde à peur
de dire ce qu’il ne faut pas
[…]

[…] comment vas-tu bien merci
je n’y vois plus
personne ne peut nous renseigner
tout le monde est seul
on ne s’occupe pas des morts
après le coucher du soleil
[…]

[…] les journées seront longues
et les nuits
[…]

[…] ma vie toute entière s’est effondrée
personne n’a fait pression
vous savez de quoi je parle
les idées noires passent
j’ai décidé de rester
[…]

[…] mais en voyant le verre cassé
j’ai eu la nette impression
qu’il valait mieux ne rien dire
comme si rien n’était arrivé
il est tard je dois rentrer
il y a un trou énorme dans le ciel
[…]

[…] j’ai l’habitude de me sentir seul
et là je découvre la solitude plus profonde encore
alors chaque jour est important
[…]

Je ne peux me mettre à la place
de ce Père
je ne peux qu’être
à la mienne
c’est pour cela que
depuis
2010
inlassablement
je scrute
le trou énorme dans le ciel
j’ai décidé
d’y voir
une étoile

MC


(°) Masse critique, de Babelio, m'a permis de rencontrer ce recueil. Merci.(clic sur "Babelio" pour suivre le len)

(*) Amande Luminet

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