16 mai 2015

DES PLUMES À CRAQUER chez ASPHODÈLE

 

2015

Corrigations

Il va s'y mettre.

Il repousse ce moment depuis quelques jours ; mais les élèves attendent la correction. Il a proposé à sa classe de seconde un sujet libre en suggérant aux lycéens de se lâcher. De s'évader. De se laisser porter par le souffle de leur inspiration, comme une abeille turbulente occupée à faire ses courses de fleurs en fleurs.

Il va s'y mettre.

Il va prendre son courage à deux mains, pour ne pas céder à l'ennui qui déjà s'empare de lui, à la simple idée de devoir lire – et peut-être s'extasier d'une pharisienne admiration – un texte qui l'aura fait pleurer de consternation.

Il va s'y mettre.

Il allume d'abord un feu de branches mortes dans la cheminée de son bureau. Ce serait folie pour ses articulations, pense-t-il, que de travailler dans le froid. Et puis, ça lui fait plaisir d'entendre les craquements des ramilles.

Il va s'y mettre.

Il dépose une tablette de chocolat à croquer sur l'angle droit de son bureau. Et, sur l'angle gauche, son paquet de clopes (pourvu que les élèves n'emploient pas ce terme vulgaire !) et une boîte d'allumettes. Il ajoute un sachet de caramel. Quelques douceurs ne pourront que le réconforter.

Il va s'y mettre.

Il a les nerfs en pelote. Ses pensées vagabondent comme les abeilles qu'il a évoquées devant ces jeunes dont il a la charge de raccommoder l'inculture et le vernis de futurs playboys en quête d'amours éphémères. Ce lycée de fils à papas pleins de thunes le débecte.

Il va s'y mettre.

Il a bien l'intention de les faire raquer : il va étudier leur prose sous toutes les coutures, dénicher les fautes de syntaxe, débusquer les barbarismes, leur mettre le nez dans leur ignorance, repérer les solécismes, triturer les contresens. Il sent le ressentiment monter en lui, prêt à éclater comme un coup de tonnerre.

Il va s'y mettre.

Il ne supporte pas ces jean-foutre pas même capables d'installer un logiciel correcteur d'orthographe qui lui éviterait de devoir déchiffrer leur jargon phonétique.

Il va s'y mettre.

Il prend une grande inspiration.

Il rassemble le paquet de copies.

Délicatement le pose sur les flammèches.

Il allume une cigarette,

Soulagé.

© Martine Littér'auteurs - 16 mai 2015 

 page FB

 

ASPHODELE

Pour tout dire, c'est ASPHODÈLE (mais oui ! cliquez donc !) qui orchestre ce jeu d'écriture. Elle propose un mot, les futurs particpants proposent des mots que leur évoque ce vocable. Et de mots en mots, de mots par mots, de mots à mots... chacun devient créateur d'un texte unique, comme une pièce de collection.

Cette fois-ci, il fallait mettre en harmonie :

Feu, chocolat, pelote, courage, croquer, branche, pleurer, folie, logiciel, admiration, couture, s’évader, play-boy (ou playboy), abeille, clope, plaisir, raquer, tunes (ou thunes), caramel, articulations, céder, raccommoder, vernis, allumette, amour, courses (dans le sens de shopping),  tonnerre.

 

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07 octobre 2014

PAR LE BOUT DU NEZ...

À l'invite hebdomadaire des IMPROMPTUS LITTÉRAIRES (ici)
j'ai répondu.
Sur le thème
d'un labyrinthe des odeurs
que j'ai voulu littéraire.

Par le bout du nez

« Madame. Nous avons le grand plaisir de vous inviter à participer à notre grande chasse aux écrivains, le … ». À la réception de ce carton, elle s’étonne : certes, elle est lectrice assidue, mais de là à pister les auteurs… Curieuse, elle se décide à se rendre à cette invite. Elle s’apprête soigneusement, convaincue d’y rencontrer quelques plumes célèbres.

Accueillie avec solennité par un majordome caudataire (tiens ! son allure lui rappelle sa lecture du « Voyage en Italie » d’Hyppolyte Taine), elle est conduite dans une sorte de hammam ; là, on l’invite à se dévêtir et à se plonger dans une eau cristalline et singulièrement inodore. Elle qui se préparait aux fragrances de l’Orient ! Puis on la revêt d’une longue toge blanche terriblement inodorante, elle aussi. Puis, après lui avoir bandé les yeux, on la mène dans un quelque endroit. Insonore. La porte se referme derrière elle. Elle tente de calmer les battements désordonnés de son cœur en inspirant profondément.

Tout est là : l’odeur des livres ! Celle du papier jauni par le temps.  Celle, cuirée, des couvertures. Et celle des encres fraîchement estampillées sur les pages des ouvrages. Par son odorat, tous ses sens se renseignent et se mettent en alerte. Elle a enfin compris la raison pour laquelle elle est là… Elle avance à tâtons, les bras en avant. Ses mains, soudain affleurent une jaquette. Dont elle s’empare et qu’elle approche de son visage. Un souffle d’herbes sèches, de pins, de rocailles brûlantes et de bois calciné parvient jusqu’à elle …Henri Bosco[1], murmure-t-elle. Elle a compris et fébrile, elle cherche, à l’aveugle, un autre ouvrage. Celui-ci lui renvoie une bouffée d’ambre, de musc, de benjoin et d’encens ; Charles Baudelaire[2] s’impose soudain. Elle poursuit sa quête. « Des odeurs de nuit, de terre et de sel »… la voici aux côtés d’Albert Camus[3]. Le parfum maléfique de fruit mûr blessé des lys des rivages qui s’élancent de la terre sourd d’un autre livre : c’est Colette[4], qui émerge de la collection. Elle croit détecter un effluve d’eau de Javel. Elle rassemble ses souvenirs : Yann Quéffélec[5] se présente à sa mémoire. Mais Gustave Flaubert[6] le bouscule et lui apporte l’odeur salée de l’Océan. Voici, un peu plus loin, un livre qui pue la fourmi. Intriguée, elle cherche qui pouvait produire cette exhalaison nauséabonde. Mais oui ! C’est Honoré de Balzac[7] qui parlait ainsi de sa cousine ! Vite, une fragrance plus délicate ! C’est au marché qu’elle trouve Philippe Delerm[8], lorsqu’il achète du mimosa.

Elle se sent lasse, incapable de poursuivre cette collecte enivrante. Elle s’appuie contre une étagère. Elle entend une voix douce et grave : « Tous ces extraits pouvaient être mélangés pour obtenir d'autres nuances[9].... Revenez quand bon vous semble, Madame ! Nous serons toujours là pour vous accompagner au cœur des essences de la vie ! Puissent les vallées être vos rues et les verts sentiers vos allées, afin que vous puissiez vous chercher les uns les autres à travers les vignes et revenir avec les parfums de la terre dans vos vêtements ».[10]

 

Martine-Littér’auteurs – 2014/10/07



[3] - Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes.
L’Étranger

[4] - Ces lys des rivages qui s’élancent de la terre, grandissent si vite qu’on ose pas les regarder, épanouissent leur corolle et leur parfum maléfique de fruit mûr blessé, puis retournent au néant
La naissance du jour

[5] - Le public retenait son souffle. Voilà qu'au moment d'envoyer Antigone à la mort, il avait cru détecter sur la comédienne un parfum d'eau de Javel. Le rire avait aveuglé son attention, submergé la tragédie, gagné les autres comédiens avec la vélocité d'un virus : la troupe s'était fait siffler.
Le maître des Chimères.

 

[6] - Et l'arôme de tout cela lui apporte l'odeur salée de l'Océan. (...) le grand parfum des bois.
La Tentation de Saint-Antoine

 

[7] - Comme elle pue la fourmi ! (...) Je ne l'embrasserai pas souvent ma cousine !
La cousine Bette.

 

[8] - Le lendemain matin, ils allèrent au marché. Arnold acheta du mimosa qui sentait loin, jusqu'à l'enfance.
Il avait plu tout le dimanche.

 

[9] - Michel Baudet, Les parfums antiques. 

 

[10] - Khalil Gibran, Le passant d’Orphalèse

24 septembre 2014

ESSENTI'ELLE, pour les Impromptus Littéraires

Le thème d'écriture est, cette semaine : "le voyage d'une goutte". Celle-ci est d'Or.

 


 

plan du quartier en 1850

Essenti’Elle

Elle sort, encore ensommeillée, du métro Barbès-Rochechouart. Il est tôt et frisquet, mais elle est décidée : il est essentiel qu’elle fasse ce pèlerinage.

Traversée du Boulevard de la Chapelle ; la circulation est déjà dense et les klaxons retentissent. À sa gauche, la rue des Islettes dans laquelle elle s’engouffre. C’est la première étape de son circuit. « Je me prends pour le Christ sur son chemin de croix, pense-t-elle, émue. Mais pour moi il n’y aura pas autant de stations ». Oui, c’est en quelque sorte un chemin de croix qu’elle entreprend. Un retour à petits pas sur son passé. Ce passé qu’elle recherche depuis si longtemps et qui, de générations en générations, a été tu, dissimulé, supprimé. C’est à la hauteur du n°12 qu’elle s’arrête.

C’est sinistre ; elle frissonne. Une porte de garage en bas d’un immeuble en béton. Et là, dans l’angle, le gourbi d’un sans-abri. Un pauvre sourire s’esquisse sur ses lèvres. Ce n’est pas comme cela qu’elle imaginait le domicile de sa quadrisaïeule ! Certes, en 1830, il n’y avait ni métro, ni parking. Mais déjà la misère et la pauvreté régnaient dans ce quartier ; elles ont traversé le temps et survivent encore. Pas de trace, non plus, du lavoir dont elle a récemment découvert l’existence du temps de son ancêtre. Mais une place. Bétonnée, elle aussi. Déserte.

Ce quartier ne lui dit rien qui vaille, on y sent le dénuement, l’impécuniosité.

Elle sort de son sac le plan qu’elle a retrouvé au fond d’une armoire, dans la datcha de ses grands-parents. Il est daté de 1850. Il ressemble à un vieux parchemin. On pourrait la croire occupée à une chasse au trésor !

Elle tente de se repérer, de faire le lien entre le passé et maintenant. C’est pour cela qu’elle est venue ici. Établir un pont entre sa lointaine Russie et ce quartier de Paris Le pont de son histoire. Elle se sent perdue, minuscule goutte dans une heuristique complexe et secrète. Clandestine. Inavouée. Obscure.

Elle s’égare, s’affole, dans ces rues enchevêtrées. Elle avance, revient, repart… cherche la plaque sur le mur qui lui dira qu’elle est arrivée chez elle, enfin. Elle ne veut pas demander son chemin, persuadée que son sang parlera, que l’objectif sera atteint. La mission qu’elle a promis à son fils d’accomplir quelques jours avant qu’il ne meure.

Soudain. « Rue de La Goutte D’or ». C’est là. C’est là qu’Anna Coupeau, en 1852, est née. Anna, dite Nana, son arrière-arrière-grand-mère née de l’union de Gervaise Macquart et de Coupeau. Nana, qui lors de son séjour en Russie, en 1869, avait donné naissance à une fille où elle l’avait abandonnée, l’année suivante, pour retrouver, à Paris, son fils Louiset et le suivre dans la tombe atteinte de la variole qu’il lui avait transmise.

Elle a retrouvé son origine.

Littér’auteurs – 2014/09/23

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18 septembre 2014

NOCTU'ELLE pour les Impromptus Littéraires

Noctu’Elle

 

 

isabelle-femelle papillon

Isabelle Noctuelle, éblouie par l’obscurité de la chambre, se sent portée vers une trouble clarté aux contours imprécis. Elle se cogne contre la vitre, meurtrit ses ailes, relance sa quête improbable vers la nitescence enténébrée ; s’abat, étourdie, sur une bordure de fenêtre pruinée d’années d’abandon. Elle s’ébroue, commotionnée. Erre, désemparée, sur le rebord de la tabatière. S’empêtre dans le canevas englué d’une toile arachnéenne. Sa flamboyance de vitraux de soleil couchant, s’agite, éperdue.

Isabelle Noctuelle est posée.
Là.
Scrute, à petites impulsions.
Pose une patte gracile.
Palpe.
Masse.
Pelote.
Sonde.
Se décide à explorer.
Tourne le dos à la lumière.
Heurte de ses flagelles une étrangeté : glaciale, austère, inerte.
Sensilles en alerte, elle furette.
Elle chasse quelques grains de poussière pour s’approcher au plus près de la matière de cette saugrenuité.
C’est glissant,
c’est glaçant.
C’est sombre.

Et pourtant elle distingue un reflet. Elle parvient malaisément déployer à nouveau sa voilure chamarrée. Ne se tourne surtout pas vers la lumière qui l’attirerait irrésistiblement. Il faut qu’elle sache ce qu’est cet objet.

Isabelle Noctuelle est rentrée dans l’objet.
Elle étouffe,
s’asphyxie,
s’étiole,
se brise,
suffoque,
se noie.
Sombre.
Succombe.

Littér’auteurs - 2014/09/17

« Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d’une sinistre armoire
Quand on m’aura jeté, vieux flacon désolé,
Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,

Je serai ton cercueil, aimable pestilence. »

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, « Le Flacon »


IL

La contraine d'écriture était, cette semaine d'inspiraton photographique. Et c'est ce superbe papillon nocturne, l'Isabelle (ou papillon vitrail) qui m'a fait découvrir ces lieux, que Charles Baudelaire semble, lui aussi,avoir visités.

13 septembre 2014

Immort’Elle’s, pour "Les plumes", d'Asphodèle

 

LES PLUMES

 

Immort’Elle’s

 

Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

« Je ne vais pas stocker les souvenirs, comme lorsque, fillette pleine d’espièglerie, je stockais les pots de confiture vides qu’avec jubilation j’avais subtilisés à ma grand-mère. Elle fourrageait dans tous les placards à leur recherche, pendant que, dans la marmite en cuivre, bouillonnait le sirupeux jus des fruits qu’elle m’avait obligée à aller ramasser. Et de sirupeux, le mélange devenait visqueux, poisseux, pour mon plus grand bonheur. Je suivais d’un œil attentif l’immédiate caramélisation de la marmelade pendant que grand-mère, maugréant, prospectait en vain toute la maison. Elle mettait cette confusion sur le compte de son âge ; disait qu’elle perdait la mémoire. Et pendant ce temps-là, la compotée devenait inconsommable. Une petite vengeance ».

Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

 « Je ne vais pas raviver l’image de cette myriade d’hélianthes découverte un jour de flânerie, au détour d’une forêt. Le bleu cosmique capelait la marée flavescente ; l’ocre somptueux de cet océan imprévu m’avait emplie d’allégresse, m’avait offert un regain de fringance dans un moment de ma vie où la tempête faisait rage. Un instant d’ivresse qui m’avait ramenée à la sagesse, et m’avait fait respirer de soulagement ».


 Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

Insomniaque
Telle une agrypnie déroutée
elle cherche le repos.

La lune et le soleil se sont mutuellement convoqués
Pour offrir à la noctambule désorbitée
qu’elle est devenue
un dépaysement complet.

Foin des verrines secrètement barbotées,
foin des tournesols lumineux. 

C’est dans une brume énigmatique
qu’ils entrainent
son errance.

Elle se laisse conduire
Sans question.
Sans pensée.

Ses pieds
s’enfoncent
doucement
inexorablement
dans
la
boue
du
marais.

Elle ne cherche pas à s’en dégager.

Elle avance.
Lentement.

Le sourire aux lèvres.


 Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

Elle prête l’oreille au boulevari de la nuit qui sourd, silencieuse et ouatée. Une ombre subreptice accompagne son ambulation, qui lui rappelle une réplique de M le maudit : « Toujours, je dois aller par les rues, et toujours je sens qu'il y a quelqu'un derrière moi. Et c'est moi-même ! Quelquefois c'est pour moi comme si je courais moi-même derrière moi ! Je veux me fuir moi-même mais je n'y arrive pas ! Je ne peux pas m'échapper ! ». Une rainette clabaude soudain, entraînant un tintamarre de coassements dissonants. Un bond, un plouf. La lune d’eau trémule à peine. Et…

rien.


Il y avait des mots imposés (23) et des mots suggérés (14), chez Asphodèle (clic sur son blog) cette semaine. Une récolte sur le thème "Les humeurs du jour".

Tous les mots imposés figurent dans ce texte :

Regrets, engranger, boue, repos, découverte, hélianthe, regainbond, imprévus, recherche, espièglerie, confiture, allégresse, jubilation, noctambule, brume, respirer, dépaysement, magnifiquebleu, marais, maudit, myriade.

Et j’ai emprunté dix des termes suggérés (soulignés) :

Rien, sourire, montagne, déménagement, soleil, question, sagesse, océan, ivresse, tempête, lune, rêve, emménager, mer

 

Martine "Littér'auteurs" - 2014.09.10