13 septembre 2014

Immort’Elle’s, pour "Les plumes", d'Asphodèle

 

LES PLUMES

 

Immort’Elle’s

 

Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

« Je ne vais pas stocker les souvenirs, comme lorsque, fillette pleine d’espièglerie, je stockais les pots de confiture vides qu’avec jubilation j’avais subtilisés à ma grand-mère. Elle fourrageait dans tous les placards à leur recherche, pendant que, dans la marmite en cuivre, bouillonnait le sirupeux jus des fruits qu’elle m’avait obligée à aller ramasser. Et de sirupeux, le mélange devenait visqueux, poisseux, pour mon plus grand bonheur. Je suivais d’un œil attentif l’immédiate caramélisation de la marmelade pendant que grand-mère, maugréant, prospectait en vain toute la maison. Elle mettait cette confusion sur le compte de son âge ; disait qu’elle perdait la mémoire. Et pendant ce temps-là, la compotée devenait inconsommable. Une petite vengeance ».

Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

 « Je ne vais pas raviver l’image de cette myriade d’hélianthes découverte un jour de flânerie, au détour d’une forêt. Le bleu cosmique capelait la marée flavescente ; l’ocre somptueux de cet océan imprévu m’avait emplie d’allégresse, m’avait offert un regain de fringance dans un moment de ma vie où la tempête faisait rage. Un instant d’ivresse qui m’avait ramenée à la sagesse, et m’avait fait respirer de soulagement ».


 Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

Insomniaque
Telle une agrypnie déroutée
elle cherche le repos.

La lune et le soleil se sont mutuellement convoqués
Pour offrir à la noctambule désorbitée
qu’elle est devenue
un dépaysement complet.

Foin des verrines secrètement barbotées,
foin des tournesols lumineux. 

C’est dans une brume énigmatique
qu’ils entrainent
son errance.

Elle se laisse conduire
Sans question.
Sans pensée.

Ses pieds
s’enfoncent
doucement
inexorablement
dans
la
boue
du
marais.

Elle ne cherche pas à s’en dégager.

Elle avance.
Lentement.

Le sourire aux lèvres.


 Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets, se dit-elle.

Elle prête l’oreille au boulevari de la nuit qui sourd, silencieuse et ouatée. Une ombre subreptice accompagne son ambulation, qui lui rappelle une réplique de M le maudit : « Toujours, je dois aller par les rues, et toujours je sens qu'il y a quelqu'un derrière moi. Et c'est moi-même ! Quelquefois c'est pour moi comme si je courais moi-même derrière moi ! Je veux me fuir moi-même mais je n'y arrive pas ! Je ne peux pas m'échapper ! ». Une rainette clabaude soudain, entraînant un tintamarre de coassements dissonants. Un bond, un plouf. La lune d’eau trémule à peine. Et…

rien.


Il y avait des mots imposés (23) et des mots suggérés (14), chez Asphodèle (clic sur son blog) cette semaine. Une récolte sur le thème "Les humeurs du jour".

Tous les mots imposés figurent dans ce texte :

Regrets, engranger, boue, repos, découverte, hélianthe, regainbond, imprévus, recherche, espièglerie, confiture, allégresse, jubilation, noctambule, brume, respirer, dépaysement, magnifiquebleu, marais, maudit, myriade.

Et j’ai emprunté dix des termes suggérés (soulignés) :

Rien, sourire, montagne, déménagement, soleil, question, sagesse, océan, ivresse, tempête, lune, rêve, emménager, mer

 

Martine "Littér'auteurs" - 2014.09.10


Commentaires sur Immort’Elle’s, pour "Les plumes", d'Asphodèle

    Ton texte m'a fait voir Destableaux successifs qui passent de souvenirs d'enfance à une insomnie actuelle .
    J'aime particulièrement ce passage : "La lune et le soleil se sont mutuellement convoqués
    Pour offrir à la noctambule désorbitée
    qu’elle est devenue un dépaysement complet."
    Bonne journée,Martine

    Posté par Valentyne, 13 septembre 2014 à 06:32 | | Répondre
    • Tableaux de la vie, quand elle s'écoule avec ses heurs, "bon"s ou "mal"s.... avancer doucement dans ses marais et en apprécier le coassement des grenouilles...

      Posté par M. Littérauteurs, 13 septembre 2014 à 15:27 | | Répondre
  • Pas de regrets. Non. Surtout pas de regrets d'avoir découvert tes mots en ce matin gris...

    Posté par marlaguette, 13 septembre 2014 à 08:22 | | Répondre
    • Merci Marlaguette. J'aime te lire aussi, chaque fois que tu offres tes mots et ta créativité.

      Posté par M. Littérauteurs, 13 septembre 2014 à 15:24 | | Répondre
  • J'aime la philosophie de cette fille tournée vers les beautés du monde, sans regret pour le passé. Elle me ressemble.

    Posté par celestine T, 13 septembre 2014 à 09:27 | | Répondre
    • Ne rien regretter. Se dire que tout est expérience et sagesse à cultiver.

      Posté par M. Littérauteurs, 13 septembre 2014 à 15:22 | | Répondre
  • Un texte érudit et lumineux, on la voit, on la devine cette lumière qui dissipe la brume des marais...Et cette femme "désorbitée" qui va au-devant du chemin qu'elle sait... J'aime beaucoup même si je n'ai pas trouvé "agrypnie" dans mes 3 dictionnaires (même le Larousse 2015 !!!^^) . Te lire est un bonheur jubilatoire !

    Posté par Asphodèle, 13 septembre 2014 à 11:46 | | Répondre
    • L'agrypnie, chère amie, est un insecte de nuit, ainsi appelé parce qu'il vole de nuit, justement.

      Mais l'utilisation que j'ai faite de ce terme vient aussi d'un texte de Marcel Proust : "Plus tard, quand nous aurons jugulé les crises et l'agrypnie, je veux bien que vous preniez quelques potages, puis des purées, mais toujours au lait, au lait. M. Proust, À la recherche du temps perdu,À l'ombre des jeunes filles en fleurs, 1918,

      En ce cas, il s'agit d'évoquer le manque de sommeil, l'insomnie.

      Merci de me dire que je te procure du bonheur, Asphodèle.

      Posté par M. Littérauteurs, 13 septembre 2014 à 13:05 | | Répondre
    • Chère Asphodèle, je me permets d'intervenir ici pour te dire ceci : Comprends-tu maintenant pourquoi nous ne gagnons jamais au scrabble avec Martine" .... quoique cela m'est déjà arrivé, mais dans ces rares fois on dira que c'était la faute à malchance .... pour Martine hihi!!!

      Posté par dimdamdom59, 15 septembre 2014 à 16:45 | | Répondre
      • Ma chère Domi, c'est parce que je souffre d'une maladie, qui devient rare de nos jours : la curiosité. Les mots me plaisent, et j'aime leur donner sens et musique

        Posté par M. Littérauteurs, 17 septembre 2014 à 21:02 | | Répondre
  • J'ai le goût des confitures qui déborde de mes lèvres. De belles images et surtout pas de regrets d'être passés par ici.

    Posté par Jean-Charles, 13 septembre 2014 à 22:55 | | Répondre
    • Moi c'est l'odeur,surtout : je mettais mon nez au dessus de la bassine pour humeur la vapeur.

      Posté par M. Littérauteurs, 15 septembre 2014 à 07:27 | | Répondre
  • L'odeur aussi des confitures qui emplissent la maison, jolis souvenirs

    Posté par la fllibust, 14 septembre 2014 à 09:48 | | Répondre
  • Tu as utilisé tous les mots, bravo, c'est une réussite.
    Bonne journée

    Posté par Dame mauve, 14 septembre 2014 à 15:05 | | Répondre
    • J'aime quand les mots s'entrelacent et s'harmonisent pour composer une partition. J'aime leur musicalité.

      Posté par M. Littérauteurs, 15 septembre 2014 à 07:37 | | Répondre
  • J'en aurais bien lu encore et encore. Merci

    Posté par patchcath, 15 septembre 2014 à 06:29 | | Répondre
  • C'est moi qui te remercie

    Posté par M. Littérauteurs, 15 septembre 2014 à 07:39 | | Répondre
  • Je crois que nous sommes beaucoup à n'avoir aucun regret d'être passé par ici si ce n'est le regret de n'être pas passé plus tôt!!!
    Superbe Martine, tu es une érudite de l'écriture!!!
    Bisous et douce soirée, attention à l'insomnie qui guette
    Domi.

    Posté par dimdamdom59, 15 septembre 2014 à 16:48 | | Répondre
  • C'est sans regret que j'ai lu ces différents tableaux de ton texte! Un vrai plaisir!

    Posté par Marie et Anne, 15 septembre 2014 à 18:45 | | Répondre
  • Pas de regrets, je suis d'accord, cela ne sert à rien, si ce n'est à nous empêcher de profiter du présent.

    Posté par Sharon, 17 septembre 2014 à 19:50 | | Répondre
  • Très beau texte.

    Posté par Nunzi, 17 septembre 2014 à 19:52 | | Répondre
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