23 avril 2014

MACULÉE CONCEPTION, Mélanie Chappuis

MACULEE CONCEPTION CHAPPUIS

Maculée Conception
Mélanie Chappuis

Éditions Luce Wilquin (19 janvier 2013)
Collection Sméraldine
224 pages

 

Maryam, fille d’Hannah et de Joachim. Maryam, amante de Barabas. Maryam, épouse de Joseph. Maryam, mère de Yechoua.

Maryam, une femme, révélée par l’étreinte de Barabas. Maryam, une femme que la maternité va éveiller.

Maryam, 17 ans, enceinte des œuvres de son amant. Mariée à Joseph, veuf et déjà père. Épousée pour être sauvée de l’opprobre. Maryam, fille-mère. Barabas emprisonné par les soldats d’Hérode. Mort, peut-être. Barabas rebelle. Père qui ne sait pas.

C’est le lent et violent processus d’attachement/séparation que Mélanie Chappuis décrit ici.  C’est aussi l’évolution du sentiment de possession / dépossession qu’elle dépeint.

En prenant appui sur la référence biblique de l’immaculée conception, l’auteure place Maryam dans une interface relationnelle complexe : ses parents, et notamment sa mère, Joseph, Barabas, Yechoua et Dieu. Mais pas le Dieu tout-puissant duquel Marie, la mère du Christ, est captive. Yechoua n’est ni le fils de Dieu, ni le fils – même adoptif – de Joseph. Yechoua est le fils de Maryam et de Barabas. Et, avant tout, Yechoua est le fils de Maryam.

Ce roman est celui de la maternité, qui crée la femme. De l’amour, qui crée la femme. De la liberté, qui crée la femme. En accompagnant son fils vers l’adultité, pas à pas, années après années, épreuves après épreuves, Maryam, l’exclusive, Maryam, la possessive, apprend le renoncement et la distance de la mère avec son enfant.

Un roman que j’ai lu, le souffle court. Que j’ai lu, les yeux rivés aux mots. Que j’ai lu, le cœur battant. Que j'ai lu, les émotions palpitantes.
Que j’ai lu.

Lu.

La féminité, c'est cela. Oui
La maternité, c’est cela. Oui
La liberté, c’est cela. Oui


30 janvier 2014

KINDERZIMMER, Valentine Goby

KINDERZIMMER

Kinderzimmer
Valentine Goby
Actes Sud, août 2013, 218 pages

 

 

 

 

 

 

 

France, 2013. Suzanne Langlois, inlassablement, narre la dernière guerre à de jeunes élèves de terminale. C’est d’elle qu’elle parle. Une jeune fille l’interrompt : « quand avez-vous su que vous étiez à Ravensbrück ? » Suzanne Langlois se tait. Elle ne sait pas. Elle se rappelle les mots de la poétesse Charlotte Delbo, évoquant Auschwitz, « un lieu d’avant la géographie », dont elle n’a su le nom qu’après deux mois de captivité. Ravensbrück, non, Suzanne Langlois ne savait pas non plus.

Ravensbrück, en 1944. Plus de quarante mille détenues y sont entassées, dans le dénuement, la crasse, la faim, l’humiliation, la violence. Dans l’antichambre d’une mort presque certaine. Quarante mille femmes déportées de Pologne, de Russie, de France, de Belgique… Suzanne Langlois était Mila, enceinte de trois mois au moment de son arrivée au camp. Tant qu’elle peut, elle cache sa grossesse et supporte courageusement la cruauté des gardiennes et des surveillantes, le supplice de l’Appel.


« C’est le moment où tes pupilles roulent comme des yeux de mouches. Voir. Mesurer l’espace. Bouger les pupilles d’un coin à l’autre de l’œil et de haut en bas sans remuer la tête, sans rien activer du reste du corps qui doit être immobile, ont dit les Françaises : faire la stèle ».

 

Mila se tait, parce qu’elle a appris qu’il n’y a pas si longtemps les nouveau-nés étaient noyés sous les yeux de leur mère, ou qu’on avortait les femmes jusqu’à huit mois de grossesse et brûlait le fœtus… Mila se tait. Parce que le seul objectif est de survivre. Mais son secret est rapidement mis au jour par ses codétenues. Et la solidarité entre ces femmes va être exemplaire : elles s’accrochent à l’espoir. Et quand, dans la Kinderzimmer (chambre des enfants, des nourrissons), de bébé de Mila voit le jour, leur lutte pour la survie se poursuit dans un lieu où la vie et la mort sont entremêlées… Ravensbrück, un camp où l’on a donné la mort à celles qui donnaient la vie.

« Le camp est une régression vers le rien, le néant, tout est à réapprendre, tout est à oublier ».

Valentine Goby s’inspire de la détention de Marie-José Chombart de Lauve, puéricultrice-captive à la Kinderzimmer de Ravensbrück,  pour signer un roman d’envergure. Pas un roman de plus sur la guerre, sur les camps de concentration.
Un roman sur la vie. Aucun pathos. Des phrases courtes, denses, soutenues. Un vocabulaire précis, âpre. Les corps affamés, malades, exsangues. Les nourrissons qui ressemblent à des vieillards. Une narration au plus juste de la vie, au plus juste de la mort, au plus juste du souvenir que l’on veut effacer.

La musique choisie par l'auteure pour illustrer son roman :