14 janvier 2014

LA LETTRE DE BUENOS AIRES ; Hubert Mingarelli

Mingarelli La Lettre de Buenos Aires

La lettre de Buenos Aires, Hubert Mingarelli
Nouvelles
Buchet-Chastel, 2011, 175 pages, 15 €
Prix de la Société des Gens de Lettres 2011 de la nouvelle.

 

 

 

 

Neuf hommes. Neuf hommes solitaires. Neuf hommes dans le silence. Neuf hommes dans l’errance. Neuf hommes qui ont peur, qui souffrent, qui culpabilisent.

Neuf hommes « à la Mingarelli ». Tendresse, regrets, solitudes, souvenirs. Bien sûr le passé de matelot baroudeur de l’auteur surgit à chaque entrelacs de ce recueil. Mais rien de pesant, rien qui ne fasse penser à une auto-psychothérapie, ni à une autobiographie.

C’est un vieux bourlingueur qui, dans le titre éponyme du recueil, meurt à Buenos Aires avant d’avoir pu envoyer une lettre à un fils qu’il n’a jamais vu. « Un jour, je te laisserai parce que j’ai un fils. Je ne l’ai jamais vu. Je devrais repartir, mais pas demain. Je voudrais connaître la vie, mais j’attends encore. […] Je lui ai écrit une lettre quand je suis arrivé à Buenos Aires. Elle est restée dans ma poche. Un jour, je l’ai perdue. J’en écrirai une autre ».

Ce sont deux hommes que l’on devine en fuite sur une plage, traqués. Un autre, le narrateur, les observe du haut du toit de sa maison. Cette scène va pimenter un peu sa journée, parce que seule « une souris mélancolique [le] regarde pendant [qu’il] fait la vaisselle » […] « Je n’ai personne à qui parler ici, alors je parle à la souris ».

Ce sont deux hommes, soldats en déroute, dont l’un est le conteur, qui, une glaciale nuit d’exode se trouvent obligés de partager un abri de fortune, un maigre repas et surtout se voient condamnés à communiquer. « J’aimerais pleurer une fois avant d’arriver chez moi, mais je n’y arrive pas […]  Je ne veux pas rentrer chez moi avec tout ça à l’intérieur. Je voudrais m’en délester un peu avant d’arriver ».

C’est la fugacité d’une communion entre deux hommes. « Je pensais que rien ne se perd et qu’il vaut mieux dire les choses mille fois plutôt qu’une. Je savais que le dense feuillage d’un arbre est fait de dizaines de milliers de petites feuilles tendres et fragiles, et que sans les autres, une seule d’entre elles est vite emportée par le vent ».

C’est un marin qui choisit, à la fin de son engagement, de s’enfoncer dans la forêt pour y vivre le reste de ses jours. « Et c’est ainsi que, chargé comme une mule, je m’enfonçai dans la forêt, fuyant les hommes et l’océan, le cœur léger » […] « Je pensais avant même d’avoir dressé ma tente, que j’étais enfin rentré chez moi ». Mais la forêt n’est pas si dépeuplée qu’il le pense. « J’aurais donné mes idées sur la vie et tout mon matériel pour retourner vers ce que j’avais fui » […] « Mes dernières semaines dans la forêt ressemblent aujourd’hui à une longue méditation sur le courage ».

Neuf histoires d’hommes qui tour à tour prennent la parole, alors que le silence les entoure, les étreint jusqu’à l’oppression, jusqu’à l’angoisse. « Qui se souviendra de nous ? ». Neuf histoires d’hommes qui se croisent, alors que la solitude les habitent, dont les destins se nouent dans le hasard d’une rencontre, puis se dénouent pour que chacun poursuive sa quête jusqu’au bout de la vie.

« Moi, j'étais malheureux. Pour ne plus y penser, je m'assommais la tête en lisant des histoires où jamais personne n'est malheureux à bord d'un cargo qui pourtant sombrera tôt ou tard ».

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14 octobre 2013

LA LETTRE DE BUENOS AIRES, Hubert Mingarelli

Mingarelli La Lettre de Buenos Aires

Hubert Mingarelli. C’est six petites notes de musique, et je ne sais pas pourquoi. Je trouve ces prénom et nom mélodieux à prononcer, à lire et à entendre. Mais de cet auteur, que de surcroît, je trouve plein de charme, je n’avais jamais rien lu, mais entendu les éloges faites à Quatre Soldats, notamment. Toujours ma distance avec les auteurs à succès ou le succès des auteurs. Et, lors d’un trekking  chez « Lucioles » à Vienne, l’association Mingarelli/Buenos Aires a fait tilt. Il faut dire aussi que je suis très réceptive à la littérature sud-américaine…que l’Argentine est le pays invité du prochain Salon du Livre (d’où Buenos Aires).  Et bla bla bla, et bla bla bla. Mais non, ne riez pas ! Je sais bien que le bel Hubert n’est pas argentin ! C’est pour ça que je parlais de l’association.
Troisième point d’intérêt, ce livre est un recueil de nouvelles.

Des errances – encore – des solitudes – toujours –. Des personnages brisés, des hommes cabossés qui avancent. Comme ils peuvent. « Moi, j'étais malheureux. Pour ne plus y penser, je m'assommais la tête en lisant des histoires où jamais personne n'est malheureux à bord d'un cargo qui pourtant sombrera tôt ou tard. » Des Hommes. J’ai lu que Mingarelli mettait très peu, voire pas de femmes en scène. Il dit que ses personnages font ce qu’ils font parce que justement les femmes sont absentes. Que ce sont elles les personnages principaux. Que les hommes ont un comportement particulier parce qu’il n’y a pas de femmes. Qu’à bord sur un bateau, (Hubert M s’est engagé dans la marine à 17 ans ; il en garde un souvenir « cuisant » selon ses mots), la vie des hommes entre eux est intéressante parce que justement, il n’y a pas d’image féminine.  Qu’ils ne pensent qu’à elles, les hommes n’étant pas faits pour vivre sans femme. Et que, quand ils sont sans femme, ils se transforment, ils ont tendance à devenir meilleurs, pour justement pallier cette absence. Ma foi, s’il le dit (qu’ils ont tendance à devenir meilleurs…) !

Neuf hommes qui errent pour oublier une douleur, une perte, une faute. « Qui se souviendra de nous ? ». Hubert Mingarelli interroge le temps. Entre terre et mer, dans une nature parfois hostile, parfois bienveillante. "Je regardais vers le sommet de la montagne, vers les crêtes. Le soleil les illuminait en jaune et en violet. Ici nous étions le soir, mais là-haut, tout brillait comme en plein jour. Je trouvais ça digne d'être observé. Il y avait là de quoi méditer. C'était simple mais stupéfiant. J'y voyais là l'essence des choses." De la tendresse, des rêves non aboutis. Des personnages ordinaires. Des inconnus qui se croisent, font alliance un moment, le temps d’une nuit qu’incidemment ils passent dans le même lieu.
"– Je ne veux pas rentrer chez moi avec tout ça à l'intérieur. Je voudrais m'en délester un peu avant d'arriver. Tu vois, pleurer un bon coup. Mais j'y arrive pas. (...) Ce que j'ai à l'intérieur, je ne veux pas leur mettre sur le dos. Ils n'y sont pour rien ceux qui m'attendent. (…) A quoi ça servirait ?
– Combien ça t'en retirera de malheur, si tu pleures un coup ?
– Un peu, me dit-il. C'est suffisant."
Et parfois le sort qui se met en travers, parfois. Qui traverse la route sans crier gare. Et qu’on heurte de plein fouet.

Et Buenos Aires, dans tout cela ? Un vieil homme revenu finir sa vie en Europe après avoir vécu à Buenos Aires. Là-bas, il y a longtemps, il a écrit à son fils qu'il n'a jamais vu, une longue lettre, aujourd'hui perdue mais qu'il transmet de façon orale et fragmentaire à un passant de hasard…

J’ignore si tous les Mingarelli sont de cette veine, mais, si c‘est le cas, je crois que je vais réitérer.

Posté par C Martine à 21:13 - Commentaires [3] - Permalien [#]
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