24 mai 2014

LES (28) PLUMES D'ASPHODÈLE

Plumes croisées

Il évoquait Victor Hugo :

               La possibilité des rencontres obscures,
               L’empyrée en tous sens par mille feux rayé,
               Les cercles que peut faire un satan ennuyé
               En crachant dans le puits de l’abîme, les ondes
               Du divin tourbillon qui tourmente les mondes
               Et les secoue ainsi que le vent les sapins.

Impressionnée et ravie, elle avait tout noté dans un coin de son calepin !

« Un satan ennuyé »… Elle ignorait encore qu’en effet elle avait ouvert la porte au diable. Qu’elle était entrée dans un tourbillon sans fin. Que, tel un sapin aux rafales des tempêtes, elle serait secouée jusqu’à ses plus profondes racines.

Elle avait cru à sa bonne étoile quand il s’était installé chez elle, en elle, sans crier gare, sans que vraiment elle s’en aperçoive. Il était devenu son compagnon, son mari en quelque sorte. Il s’était emparé de ses livres pour les disséquer, de ses pensées pour les scruter, et en utiliser des extraits qui serviraient ses desseins. Écoutez, disait-il ! C’est de Simone de Beauvoir !

               Il m’assurait aussi qu’il fallait accepter ce que la vie a de quotidien et me citait Verlaine :
               « La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles »

« Ce que la vie a de quotidien »… Il avait l’enfer dans le cœur, cet homme mystérieux ! Elle était retombée de son nuage. Son quotidien n’était devenu qu’humiliation. Il rétorquait avec François Mauriac. 

               Tout bonheur humain durable, quotidien, se crée à force de renoncement.

Quand elle regimbait, il renforçait les vexations ; il ricanait : « Comme on fait son lit on se couche, ma petite ! Vous n’avez que ce que vous méritez ! ». Mais qu’avait-elle donc mérité, se demandait-elle. Il s’emportait et convoquait, d’une voix de tonnerre, Alexandre Dumas pour la circonvenir.

               Vous mériteriez que je vous brisasse le front avec le pied !

Un matin, un mardi lui semble-t-il, elle vit une embellie. Lasse, le vague à l’âme, elle osa contempler le ciel à sa fenêtre. Il était de nuance lapis-lazuli, comme la pierre d’azur, dont le calife Almanon fit à Bagdad bâtir son palais. De jaspe et d’or, aussi. L’horizon lui sembla ouvert, à nouveau : elle avait dormi, sans rêves, et, surtout, sans cauchemars. Elle respirait un peu mieux. Il n’était pas là.

Elle s’en sentit néanmoins préoccupée. C’était comme une … privation, un manque profond. Elle se dit qu’il était peut-être allé festoyer chez une autre, à laquelle, déjà, il contait ses fables littéraires. Jalouse ? Elle n’allait tout de même pas tomber dans le pathos ! Elle aurait pu ironiser en citant « Les feuillées » d’Octave Pirmez, le grand-oncle de Marguerite Yourcenar.

               Quand nous nous aimons, nous sommes l’univers et l’univers vit en nous.

Au septième jour de sa disparition, elle appela à son secours ses maîtres à penser : Colette et le « bleu céleste » d’une mésange. Blaise Cendrars et son « paradis perdu ».

Il ne revenait pourtant pas. Mais où était-il, cet homme, ce monstre, qui persécutait jusqu’alors chacun de ses instants ? Désemparée, elle errait dans sa bibliothèque, prenait un ouvrage, le reposait, se saisissait d’un autre, s’en détournait, revenait à son ordinateur… il n’y était pas. L’écran était blanc.

Maintenant que le personnage principal de son prochain roman s’était évaporé, le vide de la page explosait devant elle.

               Vous savez,  je n’ai jamais pensé à faire un article indiscret, dit-elle d’une voix de petite fille.
               Je cherchais seulement une atmosphère.

François avait alors répondu à Simone :

               Je n’étais pas un monstre : la première jeune fille venue qui m’eût aimé aurait fait de moi ce qui lui aurait plu.

 Martine Littér'auteurs - 20/05/2014

Références des citations

Victor Hugo, La légende des siècles, 1877 - Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958 ; Les Mandarins, 1954 - François Mauriac, Écrits intimes, 1953 ; Le nœud de vipères, 1932 - Alexandre Dumas, Teresa, 1832 - Octave Pirmez, Les Feuillées, pensées et maximes, 1862 - Colette, En pays connu, 1949 - Blaise Cendrars, Bourlinguer, 1948 

LES PLUMES


 

Écrit grâce aux mots récoltés par Asphodèle (son blog est ici). Ils sont tous inclus dans ce texte : mardi, nuage, mari, enfer, empyrée, céleste, horizon, lit, paradis, tempête, embellie, azur, atmosphère, étoile, tonnerre, mystérieux, septième, coin, vague, festoyer, feuillée, fable