22 septembre 2014

LA PORTE DES ENFERS - Laurent Gaudé

LA PORTE DES ENFERS - Laurent Gaudé

La porte des enfers
Laurent Gaudé
Acte Sud (Babel) - 29 mai 2010
Poche, 266 pages

 

Ainsi le Paradis n’existerait pas pour nos défunts, même les plus vertueux ? Ainsi, tous, emmenant avec eux une partie de nous, seraient inéluctablement condamnés à affronter de terribles épreuves souterraines, avant que l’oubli terrestre ne les engloutisse dans la mort ultime ?

C’est la thèse que Laurent Gaudé défend dans ce somptueux roman. Et cette thèse m’a conduite dans une réflexion profonde et intime sur le rapport que nous pouvons avoir avec la perte et le deuil.

Naples. La mort violente d’un enfant de six ans, tué d’une balle perdue au cours d’un règlement de compte mafieux, fait basculer la vie de ses parents. Un tel sujet aurait pu faire verser le texte dans un mélo poisseux et larmoyant, où il aurait pu être question de vengeance, d’incommensurable affliction, de prostration hébétée. Ces thématiques, omniprésentes, Laurent Gaudé les prend à contre-pied et leur donne une amplitude symbolique « Extra-Ordinaire ». Hors du rationnel, et pourtant si proche des bouleversements qu’impose un tel déchirement.

S’inspirant du mythe d’Orphée, le romancier emmène le père jusqu’au lieu où erre l’ombre de son enfant. Dans « les enfers », et non dans « l’enfer » embrasé de notre traditionnelle théosophie. Dans un lieu où les ombres des morts, avant leur évanouissement suprême, vaguent de salles en salles, implorant que le souvenir des vivants les maintiennent hors de la dissolution absolue.

Une thèse sur la perte et le deuil ; une thèse sur la mémoration, aussi.

Les personnages de ce roman sont un compendium de l’existence : un père, une mère, un enfant, un prêtre réprouvé par les Hautes Autorités Ecclésiastiques, un « professore » homosexuel à la limite de la pédophilie, un travesti extravagant et empathique, un tenancier de bar un peu sorcier…

Une seule femme, la mère. Synthèse du don de la vie et de la faculté d’oubli. Son rôle m’a quelque peu étonnée, d’ailleurs. Lorsqu’elle décide – choisit – d’oublier. D’oublier son enfant, d’oublier sa propre vie, de s’oublier. Surprise que Laurent Gaudé ne lui ai pas attribué le statut de gardienne de la mémoire de son fils. Après avoir exigé de son mari qu’il venge la mort de leur enfant ou qu’il le lui ramène, après avoir constaté qu’il ne peut accéder à sa demande, après avoir lancé sa malédiction, elle partira sur le chemin de l’oubli, du déni, du reniement et de la renonciation.

Le rôle des hommes de ce roman est prééminent : au fil du roman, ils s’élèvent en puissance au-dessus de ce et ceux qui les entourent. Le père, personnage central, porte le souvenir de son enfant dans la culpabilité : il a besoin de rédemption, il a besoin de participer au salut des mânes de son fils par l’expiation. Ses compagnons de quête, des silhouettes de l’ombre : le succédané d’une société anonyme, clandestine, androgyne.

Jamais je n’aurais lu ce fantastique ouvrage si Isabelle (son blog est ici) ne me l’avait offert pour mon anniversaire. Ni le titre, ni le thème, ni la couverture ne m’auraient engagée ne serait-ce qu’à le feuilleter. Je la remercie d’avoir forcé ma porte, de m’avoir emmenée sur les rives du Styx, et de m’avoir permis d’en revenir, fortifiée.

Posté par C Martine à 13:31 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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19 juin 2013

LE MUR DE MÉMOIRE, Anthony Doerr

Le mur de mémoire Doerr

«Toutes les heures, songe-t-il, partout sur la planète, des quantités infinies de souvenirs disparaissent, des atlas entiers sont entraînés dans des tombes.»

Une belle rencontre avec les nouvelles d'Anthony Doerr ; six textes, remarquablement écrits, remarquablement construits, conjuguent le thème de la mémoire. Les acteurs de ces récits (quatre femmes sur six) tentent de puiser dans le stock où les expériences passées ont été conservées. Ils essaient de rappeler dans leur présent les informations, les gestes qui avaient été emmagasinés.

Alma, Imogene, Allison, Esther et les autres participent à cette même quête du souvenir, de la récurrence. Un voyage dans l'espace - Afrique du Sud, Lituanie, Allemagne nazie, Ohio -, qui emprunte le même chemin que le voyage dans le temps auquel le novelliste convoque ses lecteurs. Chaque intigue est menée avec finesse et sensibilité.

Quelle est cette mémoire à laquelle se raccroche Alma, au déclin de sa vie, qui accroche sur un mur des cassettes, des capsules mémorielles, où sont enregistrés les souvenirs de sa vie ? Et pourquoi un triste sire charge-t-il un enfant, précisément sans souvenance, d'extirper de cet inventaire un épisode précis de la vie de la vieille dame ? 

Qui est cette "gardienne de semences" - tout un symbole -, d'un village chinois destiné à l'engloutissement, à l'anéantissement par immersion, qui résiste de toutes ses forces, y compris contre son fils, pour ne pas quitter sa terre ? "Chaque pierre, chaque marche est une clé qui ouvre sur un souvenir".

Challenge a tout prix

Extrêmement métaphorique, ce recueil tire sa force d'une plume à la fois poétique, fluide, imagée, qui emprunte aussi à la science-fiction ou au policier, Pas de pathos dans aucun des récits, c'est de la vie que traite Anthony Doerr. Toutes, certainement pas, mais une grande diversité de formes de mémoires sont abordées : la mémoire individuelle, la mémoire historique, la mémoire collective, la mémoire sociale (sociétale ?), la mémoire familiale....

À lire, sans modération, pour ne pas oublier de se souvenir...

Le mur de mémoire a été couronné par le Story Prize et par le Sunday Times Short Story Award, l'un des plus importants prix récompensant des nouvelles, ce qui me permet d'inscrire cette belle lecture dans le Challenge "À tous prix" de Laure.

Les avis d'Anne, de Jérôme, de Marilyne.

Posté par C Martine à 13:42 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
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