05 janvier 2015

LE JOURNAL DE PETER - Sébastien Perez & Martin Maniez

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Le Journal de Peter

Sébastien Perez & Martin Maniez
Milan Jeunesse (1er octobre 2009)
50 pages

 

 

Peut-être ne se prénomme-t-il pas comme cela, mais c’est égal. C’est Sœur Anne, la surveillante de l’orphelinat dans lequel il échoue qui le baptise ainsi. Et comme l’enfant s’en accommode, il sera donc Peter.

Lorsqu’on ouvre cet album, on pénètre ex abrupto dans la vie d’un jeune garçon, amnésique, en mal de maman. Mais on n’ouvre pas n’importe quel album de n’importe quelle vie ! C’est… comment dire… sublime. Fastueux. Non. Ce n’est pas ça. C’est…

PETER

Comme l’impression de m’aventurer dans un cahier d’enfant qui y aurait consigné ses joies et ses peines, ses quêtes, ses observations. Un cahier aux pages jaunies, adorné de dessins, de photos, de billets secrets. Un cahier qui a vécu, maculé de taches d’encre, d’eau, (de larmes ?), d’esquisses, de griffonnages. Comme l’impression que c’est véritablement un enfant qui a tenu ce cahier. Mais sans mièvrerie.

LONDRES

Martin Maniez a réalisé là une œuvre d’art. Des œuvres d’art. Parce que chaque page fourmille d’illustrations toutes plus éprouvées les unes que les autres. Les crayonnés sont extraordinaires, qu’ils soient exécutés à l’encre de Chine, à la mine de plomb, à l’encre de couleur ou au crayon de couleur. C’est fabuleux. L’album est un livre-objet dans lequel alternent différentes formes d’expression : photos délavées par le temps, certificat d’admission à l’orphelinat, article de presse, planches ornithologiques, ébauches de portraits, plan de Londres, lettres, crobars…

Sébastien Perez, l’auteur de cet album sensible et touchant, ne propose pas une réécriture des aventures de Peter Pan. Il le positionne « avant » le conte de James Matthew Barrie. Si, ici, le jeune garçon n’a pas encore modelé son pays imaginaire, il est déjà à la recherche de sa génitrice. D’ailleurs, son journal n’est autrement constitué que des lettres qu’il adresse à sa mère et qu’il signe « Peter ». « Maman »… c’est ainsi que débute chaque émouvante missive. Il ne doute pas un seul instant qu’il la retrouvera ; chaque lettre du journal intime de l’enfant fournit un indice au lecteur.

001 LES ENFANTS PERDUS

Quelques repères pour les connaisseurs (et – mais je n’ose l’imaginer– pour ceux qui n’ont jamais entendu parler de Peter Pan) : les enfants perdus, les pirates, le capitaine Crochet, la Fée Clochette, les Peaux-Rouges, Londres… Bien sûr, Wendy est absente de ce paysage admirablement brossé par Sébastien Perez et Martin Maniez.

LES PIRATES

Me voici désormais devant un terrible dilemme : où classer, dans ma bibliothèque et dans mon cœur, cet album ? Il est, dit-on, dédié aux enfants à partir de 8 ans. C’est irréfragable. C’est un livre-jeu qui conte les aventures d’un personnage de l’enfance.

Mais c’est un livre-objet où éléments textuels, typographiques et artistiques s’entrelacent pour former un ouvrage que l’on croirait unique. J’ai l’impression de l’avoir déniché dans un vieux coffre empli des souvenirs de mes ancêtres.

Ce journal est un coup de cœur, en ce début d’année. Pour petits et grands, à lire à relire, à conserver précieusement, à manipuler…

L'ENVOL

La quinzaine du conte de Mina (là, c’est chez elle) et Marilyne (ici, c’est chez elle) s’est terminée hier. Elles m’ont donné envie de retourner au pays de mon enfance. Mais avec « Le Petit Chaperon Rouge » et « La mort de Gilgamesh », Myriam Mallié dessillera ses lecteurs : les contes, c’est aussi pour les adultes ! Mes billets sont ici & .

Mina a aussi lu Le Petit Chaperon Rouge : elle en parle ici.

Marilyne a lu (relu) « Le Journal de Peter » (c’est d’ailleurs elle qui m’a fait craquer) : elle en parle ici.

Posté par C Martine à 08:11 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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23 décembre 2014

LA MORT DE GILGAMESH - Myriam Mallié

La-mort-de-Gilgamesh-1

La mort de Gilgamesh
Myriam Mallié
Photographies de Nina Houzel
Esperluette éditions (2 février 2005)
154 pages

Il était une fois. Il a été une fois, plutôt.

Gilgamesh.

Dont l’épopée fut écrite en trois mille quatre cents vers, et reprise un nombre incalculable de fois entre la fin du deuxième millénaire avant Jésus-Christ et 250 avant Jésus-Christ. Gilgamesh, peut-être dieu/peut-être homme, roi d’Uruk réputé pour son despotisme, personnage légendaire et mythologique.

Le propos de Myriam Mallié n’est pas de revisiter l’histoire de Gilgamesh dans un roman choral qui réunit au chevet du roi mourant, Sharnat – épouse, amante, prêtresse – et Sînleqe'unnennî – son fidèle scribe -. La chanson de Gilgamesh, Myriam Mallié l’a souventes fois contée. Elle porte ici un regard intime sur les trois protagonistes de son récit, sur leurs relations à eux-mêmes et entre eux. La mort proche oblige au retour à soi.

Sînleqe'unnennî va prendre la parole le premier et donner le ton au sujet de l’ouvrage : une longue réflexion sur la mort, l’amour, la vie. Ce sont trois monologues qui alternent, les voix de trois chants intérieurs qui se succèdent. « Je suis le scribe du roi. Moi qui aime passionnément écrire, je suis vide de mots », pense Sînleqe'unnennî en observant son souverain que la vie quitte lentement. Il regarde aussi Shamat qui assiste Gilgamesh dans ses derniers moments. Et il médite sur la vie de l’une, de l’autre et des deux, ensemble.

Shamat se penche sur sa propre vie : sa vie aux côtés de Gilgamesh. Et lorsqu’il est parti à la quête de l’immortalité, après la disparition d’Endiku, son double, son frère, son ami, sa vie loin de Gilgamesh. Il y est question ici de l’absence, du deuil, de la solitude. « La vie est une succession de départs. Tous intolérables. La résistance du cœur est incalculable ».

Gilgamesh se meurt, lui, l’être qui cherchait le secret d’une vie sans fin. Il revoit son parcours, ses excès, son orgueil, son outrecuidance. « Ma marche était rageuse. Mes pieds frappaient durement le sol. […] Je marchais avec une exaltation pleine de colère et de ressentiment ».

Trois soliloques.

Qui mènent à l’unisson aux mêmes questionnements.

En filigrane, le mystère des mots : la parole, l’écriture.

« Et moi, simple scribe, qui m’a donné ce pouvoir d’écrire les signes de la parole ? »

« Les animaux ont des langages, l’homme a la parole. L’homme est la forme qu’a choisie la parole pour exister »

« L’écriture est au dehors de nous. La parole est dedans »

« Les mots indociles, vivants, débordants, inutiles, je les écartais comme des mouches d’une main agacée. Mon ventre, et mes mains décidaient de mes actions et de mes choix. Pas les mots »

« L’écriture est un apprivoisement, une lutte parfois sauvage pour la tenir là, au plus près de soi »

Sînleqe'unnennî, le scribe, apprendra à Shamat, la prêtresse veuve, à graver les tablettes pour [qu’elle voit sa] douleur en quelque sorte sortir [d’elle] prendre chair ailleurs que dans [sa] chair. Sînleqe'unnennî transcrira la geste de son roi, glorifiera ses hauts faits, insculpera sa géhenne.

Sînleqe'unnennî qui sait que « la vie ne sert qu’à une chose : apprendre à perdre, à accepter ».

Une œuvre qui donne à méditer sur les grandes questions de l’humanité, a écrit François Emmanuel, écrivain concitoyen de Myriam Mallié.

 

Maryline et Mina nous offrent jusqu’au 4 janvier une quinzaine « conte ». Je sais aussi que Mina met à l’honneur les Éditions Esperluette que j’ai découvertes, récemment, au salon « L’autre livre », aux Blancs Manteaux à Paris, en novembre.

Alors, d’une pierre deux coups :

Un « cadeau » de fin d’année, que je dédie à ces deux sympathiques et attachantes complices que sont Mina & Marilyne (ici et ).

Ma modeste participation à l’entreprise de Mina qui nous invite à découvrir les Éditions Esperluette (clic)

18 octobre 2014

HISTOIRE D’UN ESCARGOT QUI DÉCOUVRIT L’IMPORTANCE DE LA LENTEUR - Luis Sepúlveda

HISTOIRE D’UN ESCARGOT QUI DÉCOUVRIT L’IMPORTANCE DE LA LENTEUR – SEPULVEDA

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur

Luis Sepúlveda

Éditions Métailié (16 octobre 2014)

Coll : BB HISPANO

92 pages

 

 Luis Sepúlveda a repris sa plume. Et quand l’écrivain-conteur-fabuliste la dédie aux enfants, cette plume, je craque ! Je craque parce que les limites entre fable, écologie, philosophie et engagement sont si ténues que je m’installe immédiatement dans la posture de l’adulte qui aurait peut-être eu un jour une âme d’enfant.

Luis Sepúlveda conte ici sa troisième « histoire » Celle d’un escargot. À priori, la vie d’un gastéropode commun (Cepaea nemoralis, pour celui qui nous intéresse) n’a rien de particulièrement exceptionnel. Et pourtant. Pourquoi est-il toujours désigné sous le terme vernaculaire d’escargot ? Pourquoi ne parcourt-il guère plus de trois mètres soixante en une heure ?

Il était une fois un escargot des plus génériques qui soit qui vivait au sein de la tribu de ses congénères, à l’ombre confortable d’un pied d’acanthe, au Pays de la Dent-de-Lion. Tout ce qu’il y a de plus normal… enfin pas vraiment. Un escargot qui se pose des questions, c’est quand même moins courant. D’autant moins qu’il se pose exactement les mêmes questions que celles je me posais précédemment. Et comme tout le monde rit de lui et de ses questions stupides, il décide de partir chercher les réponses ailleurs. Ailleurs, c’est-à-dire, dans le vaste monde… avec lenteur. Et ceux qu’il va rencontrer vont, avec cette sagesse qui caractérise les êtres vivants qui prennent le temps de vivre, lui fournir des explications et lui offrir un nom. Un nom bien à lui ; qui lui convient à merveille. Et ce qu’il va découvrir, dans un monde hostile et [in]humain, va tellement l’effrayer qu’il n’aura de cesse de sauver son peuple.

Il était une fois un escargot qui prit un nom et qui comprit l’importance de sa lenteur. De « la » lenteur.

Il était une fois un écrivain qui glisse adroitement ses convictions dans une belle allégorie : la rébellion, la résilience, la sédition, la coopération, l’esprit de corps… Un écrivain qui, subtilement, dénonce l’immobilisme, le traditionalisme, l’entêtement…

Il était une fois une nouvelle œuvre, courte et dense, traduite par son éditrice, illustrée avec maîtrise et éloquence par Joëlle Jolivet. Il était une fois un génial et généreux littérateur, nommé Luis Sepúlveda.