22 février 2014

SEMAINE EN POÉSIE : Juan Gelman

2014

À partir de demain, et jusqu'au 1er  mars, chaque aube sera scandée par un poème de Juan Gelman.

Juan Gelman vient de quitter cette terre. Le mois dernier. Il n'est plus là pour dire si je fais erreur en affirmant qu'elle lui fut souffrance. Et inspiration. Et luttes. Et tendresse. Et convictions.
Le poète était d’origine Ukrainienne. Il n’est plus là pour constater les déchirements de sa nation ascendante. Il était juif, aussi. Juan Gelman est né en Argentine, en 1930. Ses premiers poèmes, publiés en 1941 (oui, 1941) par la revue Rojo y Negro, laissent paraître un enfant précoce.
Il a 15 ans que sa pensée se dirige déjà vers l’engagement politique ; il adhère à la Fédération des Jeunes Communistes Argentins. Il s’engage dans le journalisme à 30 ans. Âge auquel il commence à militer au sein d’une organisation de guérilla. En 1976, lorsqu’a lieu le coup d’état du général Videla, il est en mission à l’étranger pour dénoncer la violation des droits de l’homme du régime d’Isabel Peron. C’est, pour Juan Gelman, le début de l’exil.
« On dit qu'il ne faut pas remuer le passé, qu'il ne faut pas avoir les yeux sur la nuque, écrivait-il en 2008. Mais les blessures ne sont pas encore refermées. Elles vibrent dans le sous-sol de la société comme un cancer sans répit. Leur seul traitement est la vérité et ensuite la justice. L'oubli est à ce prix».
Il sait de quoi il parle, cet homme meurtri. Son fils, 20 ans, est enlevé par la junte en 1976 ; et avec lui sa belle-fille, 19 ans, enceinte de 7 mois. Il ne les reverra jamais. Ce n’est qu’en 1990 qu’il pourra identifier les restes de son fils et découvrir qu’il a été sauvagement torturé. Quant à la jeune femme, il n’en retrouvera jamais le corps. En 2000, cependant, c’est de sa petite-fille qu’il retrouve la trace. Elle a 23 ans ; à sa naissance elle a été illégalement remise à un couple Uruguayen. Comme plus de cinq cents enfants, dans le cadre du « plan Condor » mis en place par le Général Pinochet avec d’autres dictateurs. « Dans la tête des militaires, les bébés devaient être remis à des « familles saines », non susceptibles d’être « contaminées par des idées subversives ».

Juan Gelman avait notamment reçu en 2007 le plus prestigieux de tous pour le monde hispanophone, le prix Cervantes. Lors de sa remise, en Espagne, en avril 2008, sa petite fille Macarena Gelman, était au premier rang.

La deuxième raison de mon choix : Juan Gelman était un poète Argentin. L’Argentine est le pays invité d’honneur au Salon du livre de Paris, du 21 au 24 mars.

Tout au long de la semaine, je présenterai des poèmes extraits de deux recueils de Juan Gelman : « Salaires de l’impie » (2002)  et « L’opération d’amour » (2006).

Posté par C Martine à 19:43 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
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04 août 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Juan Gelman, L'opération d'amour

"Chez cet homme dont on a décimé la famille, qui a vu mourir ou disparaître ses amis les plus chers, nul n'a pu tuer la volonté de dépasser cette somme d'horreurs en un choc en retour affirmatif et créateur de vie nouvelle. Peut-être le plus admirable de sa poésie est-il cette presque inconcevable tendresse là où serait beaucoup plus justifié le paroxysme du refus et de la dénonciation..."

C'est ainsi que Julio Cortázar préface le recueil de poésie de Juan Gelman, né à Buenos Aires en 1930, reconnu comme l'un des plus grands poètes argentins de notre époque. Fils d'immigrés juifs ukrainiens. La dictature argentine lui enlève ses deux enfants, pendant qu'il s'est exilé, ils font partie des "disparus", ceux dont parle Elsa Osorio dans Luz ou le temps sauvage, Il n'a jamais revu sa belle-fille, alors enceinte, ni son fils. L'enfant du couple, une fillette, adoptée par un couple d'Urugayens, sera retrouvée, et reconnue par test ADN, en 2000.

L'oeuvre de Juan Gelman a été consacrée par de nombreux prix : en 1980, prix international de poésie. En 1986, prix Boris Vian. Prix Pablo Neruda, en 2005. Prix antilope du Tibet (Chine Association des poètes), en 2009.... parmi une trentaine de distinctions.

Juan Gelman l'opération d'amour

 

Alors, voilà Juan Gelman, dans deux extraits de' son recueil "L'opération d'amour", éditée chez Gallimard, en 2006, traduite par Jacques Ancet.

commentaire XIX

racontant notre obscurité on voit
clairement la vie / l'odeur de terre humide
qui monte de ta main / là où
je sème mon coeur sans attendre

d'arbre ou de récompense / mais
la fête de la rencontre ou l'enfance
qui va du sang au sang / ou la lumière
qui devrait monter de

chanteurs ambulants abîmés
dans ton prodige ou main posée
comme chaleur sur la terre / ou soleil
qui monte dans la ville

sur des animaux battus /
des souffrances / des peines /
qui tremblent silencieux
contre le reste du monde

***************************

commentaire XX

on a pris un homme et on a dit
qu'il soit chassé de toi mais sans mourir / on a
levé le coeur de cet homme on l'a jeté
comme le monde ou la douleur

et il a brûlé un moment
s'est éteint n'a pas ressuscité comme un petit chien /
il n'a pas remué la queue après 
son combat contre la nuit / ni n'a levé le visage /

ni dit adieu / ni été vert /
ni rien écrit dans l'air /
ni n'a éclaté comme un arbre /
ni n'a été changé en ambre / non /

ni n'a fait un peu d'ombre / n'a eu sur lui d'herbe /
ni un os à jouer de la flûte / et
la seule musique qu'il a faite
c'est sa tristesse crépitante /

tristesse grande comme un animal /
comme ton absence / comme un ciel
où les oiseaux passaient
tremblants sous le soleil

 L'Argentine sera le pays invité au Salon du livre 2014 (clic)