02 mars 2014

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Ivan A. Bounine

IVAN BOUNINE - MON COEUR PRIS PAR LA TOMBE

Mon coeur pris par la tombe
Ivan A. Bounine
Éditions La Différence, 1992
Coll Orphée
Traduit du russe par Madeleine de Villaine

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur les hauteurs, au sommet enneigé,
J'ai taillé un sonnet avec un couteau d'acier.
Les jours passent. Il se peut que jusqu'à maintenant
Les neiges aient gardé ma trace solitaire.

Dans les hauteurs, là où les cieux sont si bleus,
Où rayonne avec allégresse la lumière de l'hiver,
Seul le soleil regardait le stylet
Tracer mon poème sur le glacier émeraude.

Et je jubile à la pensée qu'un poète
Me comprendra. Que jamais dans la vallée
Ne le réjouisse le salut de la foule !

Dans les hauteurs, là où les cieux sont si bleus,
J'ai taillé à l'heure de midi un sonnet
Pour celui qui est dans les hauteurs, et pour lui seul.

1901


01 avril 2013

QUELQUES PAS DANS LES PAS D'UN ANGE ; David McNeil

David McNeil, pour celles et ceux qui, comme moi, vivent hors-people, pourrait être un ALNI (auteur littéraire non identifié). En réalité, son père était un "Maître", et ses prestigieux interprètres le qualifient aujourd'hui de "Maître". Avant de passer à l'objet principal de ce billet, il me semble important de donner quelques éléments de sa bibliographie.

David McNeil, est surtout connu comme parolier, interprète aussi. Parolier de Montand, Souchon, Distel, Charlebois,Clerc, Dutronc, Voulzy, Renaud...

Interprète, David Mc Neil ?

En voici la preuve, qui servira d'indice et d'introduction à l'objet de ce billet. 

 

David McNeil est en effet le fils de Marc Chagall. Et David est aussi écrivain : romans, livres pour la jeunesse, depuis 1977... 

david-mcneil-quelques-pas-dans-les-pas-d-un-ange

Quelques pas dans les pas d'un ange, paru en 2003, c'est le récit de la relation de l'auteur avec l'auteur de ses jours. "Ce livre est court, beaucoup trop court. Il raconte les rares moments que j'ai pu passer avec celui qu'autour de oi tout le monde appelait "Maître" et que moi j'appelais simplement papa..."

Court, certes, mais nourri des souvenirs d'enfance, tendres, parfois douloureux. David est un des enfants nés du deuxième mariage de Marc Chagall avecValentina Brodski. Sa première épouse, Bella Rosenfeld, sa muse, est décédée brutalement pendant leur exil aux États-Unis. "Tout est devenu ténèbres".Mais Valentina Brodski, quittera Marc Chagall pour un photographe et emmènera ses enfants en Belgique. Ida, la première fille du peintre, imaginant que son père n'est pas en mesure de supporter la solitude, joue les marieuses en lui présentant celle qui deviendra sa troisième femme : "Elle", comme la nomme l'enfant (et plus tard l'adulte) qui vient passer quelques jours de ses vacances auprès de son père. Cette manière de la désigner montre le peu de sympathie qu'il éprouve pour cette femme qu'il décrit comme rigide, intolérante... une véritable gorgone ! 

Ce livre, à petits traits, emmène son lecteur dans l'univers du peintre, vu par les yeux de son fils. Pas de détails intimistes, mais plutôt une délicate plongée dans un monde d'artistes. On y rencontre Picasso :

"Aimez-vous Picasso ? demanda un jour un jeune journaliste à papa.
- Si Picasso m'aime, moi je l'aime aussi, répondit mon père."

On y croise Matisse, avec lequel Chagall s'était brouillé pour une histoire de chapelle. "La cause de la brouille entre les deux amis est stupidement simple :papa voulait le petit sanctuaire sur la route de Coursegoules pour en faire une chapelle comme Cocteau à Villefranche et on lui avait bêtement refusé, donnant le feu vert à Matisse pour ériger la sienne." On craint pour la vie de Soutine, lorsque, pour terminer sa célèbre toile du "boeuf écorché", il l'arrose de sang frais et que Chagall pense à un assassinat en voyant le sang filtrer au plafond. On comprend pourquoi, à la fin de sa vie, il a peint une multitude de glaïeuls : " "Elle" lui expliqua un jour que ses sujets bibliques, ses vieux juifs miséreux dans leur shtetls en ruine, ses rabbins déprimants serrant de vieilles torahs dans des cases en rondins n'intéressaient personne et fichaient le cafard aux enfants de ces gens qui vivaient maintenant dans des appartements sur la Cinquième Avenue et plus dans les ghettos, que ça se vendait mal, ce que les gens voulaient c'était du bonheur, des couples d'amoureux et des bouquets de fleurs, qu'il était évident que s'il peignait comme ça, il pouvait faie des vues de Saint Paul plutôt que de Vitebsk...".

Alors voilà...

Il me reste maintenant à dévoiler ce qui a motivé la lecture de ce livre. C'est au sortir de quelques trop brèves heures passées au Musée du Luxembourg, que, dans l'émotion ressentie, j'ai eu envie de chercher le mystère de l'homme.

chagall exode

L'exode est sans doute la toile qui m'a le plus troublée. Je n'ai aucune compétence pour en faire l'analyse, mais j'ai été frappée par ce fourmillement de mains blanches (que le visuel ne rend pas vraiment) dans ce tableau sombre qui met en scène la crucifixion, symbole de la souffrance humaine, thème récurrent chez Chagall. Dans d'autres oeuvres, il mêle à ce thème de l'iconographie chrétienne des objets rituels du judaïsme tel le tallit (châle de prière) autour de la taille du Christ, le chandelier à sept branches, la mézouza (symbole de la protection que Dieu accorde à la maison, ses habitants et ses visiteurs)

Chagall bella et ida à la fenêtre

L'exposition Chagall "Entre guerre et paix", est ouverte jusqu'au 21 juillet. Le parallèle entre les images de guerre et les images de paix révèle la complexité d'une oeuvre qui ne se réduit jamais à un genre donné, mais intègre les évènements, les situations et les émotions de l'artiste. Ainsi, selon les circonstances, Chagall visite et revisite certains thèmes, les enrichissant à chaque fois d'une dimension personnelle : sa ville natale de Vitebsk, les traditions juives de son enfance, les épisodes bibliques dont la Crucifixion, ainsi que le couple et la famille.

Chagall Dans la nuit

Commençant avec la Première Guerre mondiale, le parcours de l'exposition illustre quatre étape-clés de la vie et de l'oeuvre de Chagall : la Russie en temps de guerre, l'entre-deux-guerres en France, l'exil aux États-Unis et le retour en France.

 

Chagall Le paysage bleu

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11 février 2013

LIZKA ET SES HOMMES, Alexandre Ikonnikov

Ikonnikov

1940. Union Soviétique. Une bourgade : Lopoukhov. Vladimir Ogourtsov voit le jour. Il a trente ans lorsqu'y naît sa fille Elizaveta.

Lizka, c'est justement cette Elizaveta, qui, à 17 ans, décide de quitter son village de naissance pour se rendre dans la ville de G. Elle a connu son premier ébat amoureux avec Pacha : "Tout se produisit avec une telle rapidité qu'en dehors de la douleur et de la sensation d'avoir reçu une souillure à l'intérieur de son corps, elle n'éprouva rien". Elle s'inscrit dans une école d'infirmières, et loge dans une chambre d'un foyer de travailleurs, en collocation avec trois autres jeunes filles.

Dès lors, le lecteur médusé va suivre le nomadisme sentimental de Lizka (surnom péjoratif de son prénom), mais aussi, au gré de ses aventures amoureuses, la construction de la personnalité de la jeune demoiselle. C'est aussi une rencontre avec la Russie des années 90 que nous propose Ikonnikov,, celle de Mikhaïl Gorbatchev et de la perestroïka, de la fin du rôle directeur du Parti communiste, mais aussi du putsch contre Gorbatchev et de l'arrivée au pouvoir de Boris Eltsine. Période mouvementée, comme la Russie en a connues et en connaît encore. "Une fois de plus le pays sombra dans la folie. On respecta une coutume qui plongeait ses racines au fond des âges : c'est à dire qu'on se mit à casser l'ancien sans avoir la moindre idée de ce à quoi allait ressembler le nouveau".

La carte du Tendre de Lizka est faite de dix étapes... dix profils d'une société russe plutôt gangrenée, sur laquelle l'auteur porte un regard sans concession. Chacun des dix hommes de la vie de Lizka est une des facettes de cette communauté déliquescente et dépravée. Ils se suivent, mais ne se ressemblent pas : si l'un est un escroc, l'autre est secrétaire du Comité de Komsomol (Parti Communiste) ; un autre encore est Tatar (Lizka va l'épouser)... Dix hommes qui vont petit à petit éroder la naïveté de Lizka et la faire devenir une jeune femme forte et autonome : "Comment pouvait-on vivre au nom d’objectifs aussi misérables, alors qu’il y avait un ciel, de l’eau, et, là-dessus des étoiles ! Et comment avait-elle pu rester si longtemps sans comprendre cela ! Lizka tout à coup avait envie de se mettre à crier, de tenir des discours à tous et à toutes. Qu’ils cessent de satisfaire leur propre chair, et que, comme elle en ce moment, ils considèrent la vie avec ravissement, avec enthousiasme !".

Tout le talent d'Ikonnikov, c'est de dépeindre cette misère sociale, humaine, politique avec humour et dérision. Lizka et ses amies du foyer de travailleurs, sont pleines de vie, d'entrain et de projets, malgré leur dénuement. Les hommes de Lizka ne sont pas complètement dépourvus d'atouts, malgré l'alcool, la carambouille, les intrigues, la corruption. Certes, les propos de l'auteur sont crus, impitoyables, et sans doute réalistes. Mais pas de misérabilisme, de commisération. Pas de discours lénifiant, mais la tonicité communicative de Lizka, de l'énergie à revendre, des idées neuves, une capacité à rebondir qui donne à penser qu'en Russie, il y a de la matière positive, réactive et, comme l'héroïne, prête à en découdre pour sauver sa peau et son bonheur.

Alexandre Ikonnikov signe là son deuxième texte, après "Dernières nouvelles du bourbier", un recueil d'une quarantaine de nouvelles satiriques, cocasses, mais caustiques et percutantes sur la société russe post-communiste. Une chronique éclairée de cet opus ici, chez Marilyne et son site Lire & Merveilles.

Posté par C Martine à 06:04 - - Commentaires [5] - Permalien [#]
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