10 septembre 2013

LE QUATRIÈME MUR, Sorj Chalandon

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Me voici, après une lecture difficile, devant le difficile exercice de rédiger un billet sur le dernier livre en date de Sorj Chalandon. Difficile, parce que je considère cet auteur comme l'un des récents monuments de la littérature. Difficile, parce que j'ai avec lui, sans qu'il le sache, un lien particulier : c'est grâce à lui et au "Petit Bonzi" que j'ai retrouvé le chemin de la lecture et de l'écriture, après avoir vécu un choc émotionnel et intime d'une extrême violence.

Depuis, j'ai exploré son oeuvre avec une certaine avidité, aimé "Une promesse", "Mon Traitre", "La légende de nos pères", "Retour à Killibegs". Aimé, vraiment. Inconditionnellement. Dès lors, je ne pouvais qu'attendre impatiemment ce roman qui vient de paraître. Je me suis gardée de lire chroniques, critiques et interviews : je ne souhaitais de cette nouvelle lecture que mes propres émotions. Parce que, comme Sam, je "redoute les certitudes (les miennes quand elles surgissent, et aussi celles des autres) pas les convictions". 

Sam le grec. Samuel Akounis, sans lequel ce roman n'aurait pu être conçu. Sam, qui vient, en 1974, interpeller un groupuscule d'étudiants insoumis, révoltés et engagés de l"amphi de la faculté de Jussieu. Sam, qui passe par là, mais pas par hasard. Sam qui leur raconte "la nuit du drame, le samedi 17 novembre". Athènes,1973. La répression sanglante. Sam secoue les consciences, rétablit des vérités, désigne les adversaires à ces jeunes qui brandissent le petit livre rouge, qui hurlent au nazisme sans s'être frottés aux réalités de l'histoire. Sam sait, lui. Et il explique, il dit, il narre l'innénarable. "Le Grec parlait. L'Amphithéâtre se taisait. Nous n'étions pas habitués à cette économie de mots et de gestes. Il nous racontait comme on se confie, reprenant sa respiration comme au sortir de l'eau".

Cette respiration, c'est justement ce qui manquera à Samuel Akounis, pour réaliser son rêve de théâtre, de théâtralité, de théâtralisation, sa belle utopie.

Georges et Aurore nouent une amitié sans faille avec Sam. Ils appartiennent à ce groupe d'édudiants qui viennent de trouver leur père spirituel, leur guide de l'engagement. Georges est apprenti metteur en scène et rêve de merveilleuses réalisations. Sam EST metteur en scène et confie à Georges le soin de mettre en scène sa belle utopie

Au Liban, la guerre se déchaîne. Au nom de Dieu, du dieu de chacun des antagonistes, les massacres se multiplient, les exactions foisonnent. Et Sam le grec, Sam le juif, sur son lit d'hôpital - parce que le souffle lui manque - parce qu'il veut que l'Humanité continue à respirer, confie sa belle utopie à Georges, le disciple : Antigone, celle de Jean Anouilh, jouer Antigone, faire jouer Antigone par une troupe théâtrale amateur qui regroupe toutes les obédiences, les inféodations, sans distinction. "Cette pièce, c'est lui. C'est son idée. C'est sa vie. Il vous a choisi tous, il m'a choisi, moi. Souvenez-vous toujours qu'il est à vos côtés. Même du fond de son lit d'hôpital, il est votre metteur en scène. Cette pièce sera dédiée à votre pays, à la paix et à Samuel Akounis".

Georges, malgré les mises en garde d'Aurore, son épouse, malgré Louise, leur fillette à peine née, Georges s'en va-t-en guerre pour porter la paix, le temps d'une représentation théâtrale. Comme l'a voulu Sam. Georges part au Liban, déjà ensanglanté. Pour monter le projet dont Samuel a rêvé. "Le quatrième mur, c'est ce qui empêche le comédien de baiser avec le public".

Le quatrième mur de Sorj Chalandon, n'est-il pas l'expression de cette distanciation qu'il a su établir entre sa mission de grand reporter pour le quotidien Libération (de 1973 à 2007), et cette confondante veine de romancier qu'il développe depuis 2005 ? Comment imaginer que le journaliste n'a pu que reporter les terribles évènements de Sabra et Chatila, là, comme ça, froidement, micro en main et casque sur les oreilles ou devant son ordinateur ? Comment ne pas se demander comment un correspondant de guerre peut retrouver la paix après sa mission ? Pas la paix des hommes (existe-t-elle, d'ailleurs ?), mais sa paix intérieure. Et celle de son couple, de sa paternité.

Sorj Chalandon a confié à Georges le soin de dire son effroi, sa terreur, sa douleur, ses incompréhensions, ses rêves de trêves et de paix, ses convictions : "Je suis tombé comme on meurt, sur le ventre, front écrasé, nuque plaquée au sol par une gifle de feu. [...] Mon corps était sidéré. [...] Mon ventre entier est remonté dans ma gorge. J'ai vomi. Un flot de bile et des morceaux de moi. J'ai hurlé ma peur".

 

 

Le quatrième mur, c'est le roman d'un Homme. Qui a vécu l'impossible. L'indicible. Et qui parvient à dire. C'est comme ça avec Chalandon.


22 août 2013

PAS ASSEZ POUR FAIRE UNE FEMME, Jeanne Benameur

benameur pas assez pour faire une femme

Je ne suis pas une inconditionnelle de Jeanne Benameur. Des romans que j'ai lus d'elle ( "Pourquoi pas moi ?" -  "Même si les arbres meurent") ... - pas beaucoup en fait - de ses poésies ("Notre nom est une île"), j'ai saisi au vol une pensée singulière, mais qui ne m'a pas toujours fait frémir. Peut-être parce que je crains les auteurs à succès, ou le succès des auteurs. Peut-être.

C'est la rentrée littéraire. Jeanne Benameur a publié chez Thierry Magnier un roman destiné aux adolescents. J'ai entendu dire, j'ai lu écrire que, dans ce registre, elle excelle. Et cette fois, je suis tombée sous le charme. Sous le charme d'une écriture rapide, fluide, d'un texte qui émeut, qui questionne, qui touche quelques fibres intimes, quelques tréfonds de la vie d'une lectrice qui avait dans les vingt ans à l'époque.

L'héroïne, la narratrice, elle, en 1970, a 17 ans. Juste l'âge qu'avait l'auteure en cette même année. Certains vont sans doute se demander si ce récit est autobiographique. Peut-être. Mais qu'importe.

Une jeune fille de 17 ans. Timorée. Qui obtient son bac. Qui, logiquement, quitte la demeure paternelle pour rentrer à l'Université. Qui savoure le bien-être et le bonheur de sortir du carcan familial : un père tyrannique et limite facho, une mère soumise, une soeur en mode "je ne dis rien qui pourrait faire des étincelles, mais je n'en pense pas moins". Difficile pour cette jeune fille, mais tellement délicieux d'habiter sa petite chambre d'étudiante totalement inconfortable. Une pseudo-liberté qu'elle savoure à toutes petites bouchées, jusqu'au moment où "une voix" (non, non... il n'est pas question de Jeanne d'Arc) résonne dans l'amphi. Une voix qui raisonne.

C'est l'histoire d'un amour qui éclôt. Deux gamins, forts de leurs convictions politiques naissantes, découvrent la rencontre des corps. La rencontre des mots. La rencontre des idées. La rencontre des pensées. 
Dans les mêmes moments narratifs, l'héroïne, met en parallèle sa lutte pour son émancipation personnelle et cette lutte politique que son amoureux insuffle en elle. Un long travail de prise de conscience. Long et douloureux processus pour cette partie intime. Long et épanouissant mouvement pour l'entrée dans une société qui, je le rappelle, est forte du mouvement de 1968, né deux ans auparavant.

C'est un texte très intime que propose ici Jeanne Benameur. Certains (ils se reconnaîtront) trouveraient qu'il est un peu trop féministe. D'autres diraient que cette histoire d'amour adolescente n'est qu'une histoire d'amour de plus. D'autres encore penseraient que la lutte idéologique de 68 est un peu (très ?).surannée en 2013. Oui, c'est un peu tout ça et c'est tant d'autres beautés délicates et sensibles aussi que l'éveil des sens, de la féminité, 
Mais ce n'est pas l'apothéose... il faudra à cette jeune fille, insatiable désormais, beaucoup beaucoup d'années, de travail sur elle, pour se construire une identité porteuse de vie, d'indépendance et de liberté.

Pour lire l'avis de Jérôme, c'est ici. Et celui de Noukette, c'est ici.