23 janvier 2014

Lecture en cours : LA SUPPLICATION, Svetlana Alexievitch

LA SUPPLICATION

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09 janvier 2014

LA NUIT TOMBÉE ; Antoine Choplin

PRIPIAT

Quand, en 1986, un des réacteurs de  la centrale de Tchernobyl a explosé, Gouri, le poète, a, comme les cinquante mille habitants de Pripiat, été contraint de quitter précipitamment la zone contaminée. Gouri, sa femme, sa fille Ksenia. Ils sont partis vivre à Kiev. Depuis, Gouri est taraudé par le souvenir de son appartement abandonné aux pillards et au césium.

Tu sais bien qu’il n’y a plus rien à voir. Sans parler du danger [dit Vera]
L’appartement, continue Gouri. J’ai envie de revoir mon appartement. De récupérer deux ou trois choses, pourquoi pas.

Alors, deux ans plus tard, il arrime une remorque à sa moto et, au crépuscule, refait la route à l’envers. Un peu plus de cent kilomètres. À mesure qu’il se dirige vers la ville fantôme, le néant s’impose, la vie se raréfie. Et les « signes » apparaissent, sous forme de courtes réflexions des habitants que Gouri rencontre en chemin.

Ce qui est sûr, c’est qu’avec tous ces trafics, on en raconte de belles […] Sans compter toutes les saloperies que ça nous ramène de là-bas.

Il y en a qui disent qu’il faut pas boire le lait [des vaches]. Qu’il est contaminé. Et à côté de ça, y’en a d’autres qu’en boivent tous les jours en disant que tout ça c’est des balivernes.

Le paysage se transforme.

Il observe les maisons désertées de part et d’autre de la route. Certaines fenêtres ont été brisées, des portes défoncées.

Et ce n’est pas la pause qu’il fera chez ses amis Véra et Iakov qui atténuera le sentiment de violence silencieuse qui pèse sur tous et sur tout. Iakov s’approche de la mort, dans une maisonnette, dernier vestige de l’humanité vivante d’un village frontière avec la zone interdite.

Il a perdu ses cheveux et la peau du crâne est diaphane, laissant voir en plusieurs endroits l’épaisse saillie des veines. L’un de ses yeux est presque fermé, comme celui d’un boxeur après un combat. Les joues sont creuses. Les lèvres curieusement retroussées, les mâchoires crispées.

Village presque complètement vidé de sa population. Gouri passera la soirée avec Véra, Iakov en proie à des souffrances intenables, Piotr, devenu mutique, dont le père est mort en 1986 et la mère a disparu (peut-être est-elle morte aussi), Kouzma et un couple de voisins. Autour d’un repas traditionnel, réchauffé par quelques verres de vodka.

Même Vera qui semble en bonne santé dit le chaos nucléaire.

Et mon visage buriné au césium de la campagne, qu’est-ce que tu en penses ?

Avec Iakov, Gouri va remémorer les évènements de ce ravage, de ce cataclysme. Sans pathos.

Moins d’une semaine plus tard […] deux camions militaires sont arrivés ici au village. […] ils recrutaient des hommes pour nettoyer la zone. […] s’engager pour ce travail, c’était ni plus ni moins faire son devoir de citoyen […] surtout il a parlé du travail de patriote que c’était et de la reconnaissance que ça nous vaudrait […] il a expliqué le fonctionnement d’un dosimètre en disant qu’ n’y en aurait pas pour tout le monde.

Il n’y a pas longtemps, quelqu’un m’a dit que là-bas, certaines nuits, les arbres se mettaient à rougeoyer […] J’ai vu ça de mes propres yeux. Un truc étrange. Tu regardes ça et même si t’as une grande gueule je peux te dire que ça ferme le clapet […] et ça te met aussi dans un drôle d’état.

On nous a emmenés dans un champ […] près du village de Tchestoganivka […} je te jure que c’est exactement ce que [le chef] a dit : les gars, on va enterrer ce champ […] enterrer la terre.

Pour évoquer les moments que Gouri va partager avec Iakov, Vera et les autres, la plume d’Antoine Choplin s’est trempée dans cet univers lugubre, sordide, sépulcral.

Si t’avais vu ça. Des villages entiers. Enterrer la terre, évacuer les gens… Des fois, je me suis demandé si on allait pas nous demander de les enterrer eux aussi, avec le reste.

Il a dit t’as vu ça la pluie. On dirait qu’elle est noire. Et j’ai regardé à mon tour et c’était exactement l’impression que ça faisait. La couleur noire de la pluie, ça je m’en souviens.

Après cette soirée, Gouri va reprendre sa route vers Pripiat.

Comment dire. Au début, quand tu te promènes dans Pripiat, la seule chose que tu vois, c’est la ville morte. La ville fantôme. Les immeubles vides, les herbes qui poussent dans les fissures du béton. Toutes ces rues abandonnées. Au début, c’est ça qui te prend aux tripes. Mais avec le temps, ce qui finit par te sauter en premier à la figure, ce serait plutôt cette sorte de jus qui suinte de partout, comme quelque chose qui palpiterait encore. Quelque chose de bien vivant et c’est ça qui te colle la trouille. Ça, c’est une vraie poisse, un truc qui t’attrape partout. Et d’abord là-dedans. De son pouce, il tapote plusieurs fois son crâne. Je sais de quoi je parle.

Gary va poursuivre sa quête. Au petit matin, de retour chez Vera et Iakov, il est chargé du bien précieux qu’il est allé chercher dans la ville damnée.

… si ça se trouve, [le diable] a installé ses quartiers dans le coin et il est là, à bricoler. Il profite de l’aubaine pour se fabriquer un monde à lui. À son image. Un monde qui se foutrait pas mal des hommes. Et qu’aurait surtout pas besoin d’eux. Ça colle le vertige, ça, quand on y pense. Un monde qui continue sans nous. Hein. (Kouzma).

Un monde qui continue sans nous… Oui. Antoine Choplin propose une vision sans concession d’un monde que ni Dieu ni le Diable ne modifient sans l’assentiment de l’Homme. C’est une « peinture au césium » que l’auteur propose dans ce roman. Mais en filigrane sont les mots, les hommes, les femmes, la nécessité de vivre dans l’urgence, la tendresse.

Des pages qui vont à l’essentiel, qui disent l’Humain au cœur de l’Inhumain intenses, profondes, dignes et simples.

la nuit tombée, Antoine Choplin

La nuit tombée, Antoine Choplin
La fosse aux ours, Août 2012, 122 pages.

 

 

 

 

 

 

 

C'est l'avis de Jérôme qui m'a entraînée dans cette aventure, et je ne le regrette vraiment pas !

Posté par C Martine à 15:32 - - Commentaires [9] - Permalien [#]
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06 janvier 2014

LE CYCLISTE DE TCHERNOBYL ; Javier Sebastián

J’avais promis « ma rentrée » pour janvier ; alors, tant qu’à faire,  je vais offrir, pour ma  première chronique 2014, un roman qui – je ne l’ai compris qu’à la fin de ma lecture – provoque des débats assez houleux. C’est, d’ailleurs, un commentaire aussi anonyme qu’incorrect (et qui ne citait pas ses sources) sur le blog de Jérôme qui m’a assez peu délicatement mis la puce à l’oreille.

 

Cycliste-de-Tchernobyl-Javier-Sebastian

Autant le dire tout de suite, ce roman m’a bousculée. Un peu lente au démarrage, je me suis surprise à avaler les pages au fur et à mesure que l’intrigue se nouait et que ma compréhension des évènements s’opérait, et je faisais des allers/retours entre les chapitres et la 4ème de couverture. Parce que cette 4ème induit en erreur, si l’on n’y prend garde. « Ce roman magistral est librement inspiré de la vie de Vassilii Nesterenko, physicien spécialiste du nucléaire, devenu un homme à abattre pour le KGB pour avoir tenté de contrer la désinformation systématique autour de Tchernobyl ». Mes allers/retours, au fil de ma lecture, je les ai faits aussi avec la toile et la biographie de Vassilii Nesterenko. Et, pour équilibrer mes lectures et me donner la possibilité d’avoir un avis aussi objectif que possible (si ce l’est) sur cette tragédie mondiale, je lirai bientôt le document de Svetlana Aleksievich : « La supplication : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse ». Parce que Vassilii Nesterenko, décédé en 2008, n’a jamais été ce « vieil homme hagard » abandonné sur les Champs Élysées qui n’a de crainte que d’être liquidé par le KGB. Vassia, le héros du roman magistralement écrit par Javier Sebastián, n’est pas Vassilii Nesterenko, même si comme son modèle et inspirateur, il est physicien nucléaire,

Ceci entendu, nous voici libres d’entrer dans un texte mené de main de maître, qui a obtenu le prix Cálamo 2011 en Espagne et a été traduit, outre en français chez Métailié par François Gaudry, en allemand, italien et néerlandais. C’est une fiction qui emprunte fidèlement au réel les lieux des évènements : la ville fantôme de Pripiat existe, avec sa grande roue et ses autos-tamponneuses en ruine, à trois kilomètres à peine de cette centrale du diable qui en un instant, en avril 1986, a compromis – voire détruit –  irrémédiablement l’avenir de milliers de personnes. C’est le traitement créateur de cette catastrophe nucléaire et de ses conséquences qui a retenu mon attention et mon souffle tout au long des pages, l’alliance du contexte historique et documentaire avec une fiction très bien ficelée qui entraîne le lecteur dans une errance entre Paris, Minsk et Pripiat, au gré des exodes et des va-et-vient de la vie et de la mémoire du personnage central.

Javier Sebastián donne là un terrible réquisitoire contre le nucléaire, mais empreint d’une émouvante humanité pour ces survivants, ces « samosiol » qui veulent vivre là où la vie n’a plus de place.

Ils sont violents ces pans de vie qu’arrachent à la mort ces personnages fantasques qu’aucun tabou ne retient plus puisqu’ils sont conscients qu’ils vivent pour la dernière fois. Alors ils chantent Demis Roussos, alors ils jouent, alors ils s’entretuent, alors ils offrent leurs expériences à la science. Alors, les uns après les autres, ils meurent. Ils perdent à jamais leurs êtres chers et n’aspirent qu’à les rejoindre. Ils savent, mais ils poursuivent leur lutte – presqu’en silence – contre le silence. Celui du pouvoir en place qui tait sciemment ce cataclysme (et qui le taira au Monde avec a complicité des autres dirigeants planétaires) ; celui qui plombe Pripiat, « leur » ville qu’ils veulent jacasse ; celui qui m’a saisie lorsque j’ai refermé ce roman.

Posté par C Martine à 20:43 - - Commentaires [18] - Permalien [#]
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