02 avril 2014

50 MINUTES AVEC TOI, Cathy Ytak

50 minutes avec toi - Cathy Ytak

50 minutes avec toi
Cathy Ytak
Actes Sud Junior - D'une seule voix (2010)
80 pages

 

 

 

 

 

 

C’est encore un enfant. Il n’a que 17 ans. Devant lui, gît son père, inconscient, peut-être mort. Huis clos.

Le jeune homme ne bouge pas ; n’appelle pas les secours. Il regarde son père. Pendant cinquante minutes. Le temps pendant lequel il va dérouler ses dix-sept années de vie.

Dix-sept années d’une violence indicible, d’une terreur sans nom. Dix-sept années d’humiliation, de vexations. Des coups aussi, anodins en apparence… une gifle par-ci, une autre par-là. Pas tout à fait dix-sept… c’est depuis ses sept ans que le narrateur subit les camouflets d’un père « bien sous tous rapports », certes strict, certes, aux yeux de son entourage, un peu exigeant. Mais l’éducation d’un enfant ne nécessite-t-elle pas que celui-ci apprenne à se soumettre à l’autorité ? Huis clos aussi, les rapports entre le père et son fils.

La mère est là. Oui. Une mère qui ne dit mot. Une mère qui ne voit pas. Qui ne peut/veut pas dire. Qui ne peut/veut pas voir. Huis clos au sein du couple parental.

Dix-sept ans. Pour complaire à son géniteur, il s’est attaché à réussir ses études. Un an d’avance en terminale. Bac en poche, mention très bien. Prêt pour une prépa. Pour de grandes études. Selon le désir paternel.

Dix-sept ans. Amoureux. De Camille. Amour partagé. Bonheur révélé : la vie n’est pas que mortification.

Amoureux d’un garçon. Camille est un garçon.

L’irascibilité du père en est décuplée.

C’est encore un enfant. Il n’a que 17 ans. Devant lui, gît son père, inconscient, peut-être mort. Le jeune homme ne bouge pas ; n’appelle pas les secours. Il regarde son père. Lui dit son amertume. Lui dit sa rancune. Et s’en va.

Retrouver Camille.

Un roman pour adolescents. Qui ne traite pas que de l’homosexualité. Qui traite aussi des interdépendances familiales. Des non-dits. Des exaspérations. Des haines. Des maltraitances. Un roman pour que beaucoup d’adolescents s’y reconnaissent. Même s’ils ne sont pas homosexuels. Même s’ils ne sont pas persécutés. Un roman qui aide à réfléchir, à devenir adulte.

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23 janvier 2014

DÉSORDRES, Elsa Montensi

2014

Désordres, lettre à un père
Elsa Montensi
L’Harmattan – Amarante, août 2012
82 pages, 12 €

 

 

 

 

 

Désordre : manque d’ordre, égarement, mauvais état, dérèglement des mœurs, querelle…

Les différents sens du mot conviennent tous exactement à l’âme de ce texte chargé d’émotion, de souffrance, d’incompréhension, d’indulgence. Désordres, une lettre autobiographique d’une jeune femme à son père.

« Arriver sur terre, c’est arriver dans une famille que nous ne connaissons pas, qui peut nous rester étrangère des années durant. C’est devoir s’en remettre à des êtres apeurés, bancals, mettre notre vie entre leurs mains tremblantes. On ne se choisit pas, on nous impose les uns aux autres sans même nous présenter. Il arrive que la véritable rencontre ne se produise jamais. Je n’ai pas su me frayer de chemin pour venir jusqu’à toi, tu n’as pas su venir à ma rencontre. Chaque jour qui passe nous rapproche du moment où le rendez-vous manqué s’inscrira de manière irréversible dans notre histoire. Qu’y aura-t-il de plus douloureux ? Le manque, la nostalgie, ou les paroles interdites, l’amour retenu prisonnier ? Aussi sûrement que les coups reçus, chaque élan retenu nous oppresse. Ce que nous n’aurons pas su donner restera perdu. Définitivement ».

Quelle famille a offert cet homme à sa femme et à sa fille, alors que le mari et le père se cachaient derrière un homme qui n’aime que les hommes ?

Elsa Montensi écrit à son père ; elle dit, elle se dit. C’est troublant, c’est douloureux, c’est dérangeant, c’est éprouvant.

« Autres allers retours. Entre les pages d'encre et l'extérieur. Je découvre la vie, me rencontre, me reconnais dans les livres. La musique des mots, espace vital où je reprends mon souffle, puise des forces pour aller de l'avant. Je les attrape au vol, m'en saisis, les brandis comme un étendard. La littérature devient l'épaule sur laquelle je m'appuie pour affronter le monde ».

Une lettre sublime. Poétique aussi.

« Nos vies sont faites de moments éphémères, fugaces, qui nous glissent entre les doigts. Ce qui est ne sera bientôt plus ».

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10 janvier 2014

À COPIER 100 FOIS ; Antoine Dole

A-COPIER-100-FOIS-ANTOINE-DOLE

À copier 100 fois, Antoine Dole
Sarbacane, 2013, 54 pages, 6 €

 

 

 

 

C’est quoi être un homme ? C’est quoi être un père ? C’est quoi l’amitié ? C’est quoi l’amour ? Antoine Dole s’accorde à peine cinquante-quatre pages pour … non ! Pas répondre à ces questions ! … mais  proposer des pistes de pensées intelligentes. En donnant la parole à son jeune héros de 13 ans, il ouvre avec beaucoup de pudeur certes, mais aussi avec intensité, le champ d’une réflexion sur l’homosexualité adolescente et les dommages que les discours bien-pensants provoquent chez ces jeunes qui, dans une période d’extrême fragilité psychologique et affective, se découvrent une orientation sexuelle et sentimentale différente de la norme hétéro.

C’est vrai que les mots, dits dans ce que l’on croit être l’anodin du quotidien, ont parfois un dramatique pouvoir destructeur. Quand le père du jeune narrateur martèle « un garçon, ça pleure pas, ça se laisse pas faire », comment peut-il entendre cette injonction cent fois répétée ? Comment gérer les insultes, les coups, le mépris de Vincent et de ses potes qui le martyrisent constamment et méthodiquement ? « Non papa, je me suis assis en boule, j’ai attendu que ça passe, j’ai mal aux côtes, j’veux pas y retourner demain, steuplé va leur demander d’arrêter ».

Comment gérer une relation à un père enfermé dans le bien-disant ? Comment se construire avec des outils qu’on ne sait pas utiliser parce que leur mode d’emploi n’est pas rédigé dans un langage que l’on comprend ? Comment affronter et refuser « les vérités » d’un standard culturel et judéo-chrétien dont on a souvent oublié les sources ?

Bien sûr, il y a Sarah, un rayon de soleil dans la solitude, une respiration dans cette violence ordinaire. Elle aussi « aime les garçons » lui dit-elle avec humour, tact, tendresse et douceur en lui prenant la main pour le réconforter et tenter de le défendre contre les dérouillées de cette bande qui ne voit en lui qu’un pédé. Elle, c’est un soutien symbolique.

Antoine Dole sait dire l’angoisse, la boule au ventre, l’isolement, l’asphyxie, le désespoir. Il parle du rejet, de la différence. Il n’explique pas. Il dit. Il n’est pas sentencieux, il ouvre seulement la porte à la remise en cause des principes induits, à la prise de conscience. Cinquante-quatre pages destinées aux adolescents, qu’ils se situent dans « la norme » ou non, aux adultes bien-pensants qui pourraient oser penser autrement, aux parents – que leurs enfants soient « différents » ou non –, et à tous ceux qui ne voudraient pas rater une chance de se bousculer les neurones.

« Quand ma mère me disait que les monstres n'existaient pas, que fallait pas avoir peur, c'était pas vrai Sarah. Ces monstres-là, ils existent, moi j'en ai rencontré. On s'y fait et c'est le pire, on s'habitue à tout. »

 


Lara Fabian - La difference par DMagalhaes

Posté par C Martine à 17:11 - - Commentaires [3] - Permalien [#]
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