07 septembre 2014

MADAME DIOGÈNE, Aurélien Delsaux

Madame Diogène

Madame Diogène
Aurélien Delsaux
Albin Michel (20 août 2014)
144 p.

 

Diogène vivait dans un tonneau, quelques-uns d’entre nous le savent. Madame, elle, vit dans un appartement. Un appartement dans un immeuble.

Diogène vivait seul. Madame, elle, ne vit pas si seule que ça. Il y a les voisins du dessus, ceux du dessous, sa nièce, l’assistante sociale, les gens de la rue, les mouvements dans la rue… Il y a aussi une foultitude d’animaux dans son appartement.

Diogène vivait sale. Madame, elle, est pouacre. Tellement pouacre qu’on pourrait dire répugnante. Mais c’est pareil.

Trois clichés plus tard, je pourrais dire que Madame Diogène n’inspire guère la sympathie.

Et pourtant ! Cette vieille dame qu’Aurélien Delsaux nous présente dans son premier roman, elle est bien « autre chose » que ces représentations à l’emporte-pièce que le lecteur pourrait se faire d’emblée. Si les souvenirs la fuient, elle a entassé dans son antre tout ce qui les composait. Elle ne sait plus qu’en faire puisque presque tous ont perdu sens et qu’ils sont devenus déchets ; mais ils sont là, autour d’elle, en elle qui observe, muette, les vestiges de ce qu’elle a connu. Si elle n’a plus les mots pour décoder ce qu’elle voit, elle perce du regard ce qu’elle ne connait pas.

Son regard pourrait être celui du lecteur s’il veut s’en laisser convaincre ; le regard sur un monde qui part à vau-l’eau, selon l’auteur : manifestants qui « marchent d’un bon pas, joyeux de colère », policiers qui « à l’avancée du cortège, se raidissent », « parade de cirque […], révolution pour rire ». C’est ce monde qu’elle scrute, un monde perdu dans une tourmente, qui soubresaute au rythme des slogans, aux éclairs des lacrymogènes, aux hurlements des sirènes policières, aux retentissements des cris, aux giclements de sang. « Elle est, elle, dans son trou sombre, blottie tout au fond du présent ».

Roman inquiétant, troublant, perturbant, percutant, émouvant. Madame Diogène n’est-elle pas, comme Aurélien Delsaux le dit dans une récente interview, « la dernière humaine » ?

Présentation de l'éditeur

Comment résister au monde ? Se soustraire à son principe de réalité ?

En se terrant chez elle, parmi souvenirs et objets quotidiens qu’elle accumule jusqu’au vertige, une femme fait un choix radical : celui de s exclure pour vivre librement. De son abri, « blottie tout au fond du présent », elle contemple le dehors sans se laisser atteindre et navigue à vue, dans l’oubli du reste du monde.

Récit d’une guerre silencieuse et salutaire, métaphore du monde contemporain, le premier roman d’Aurélien Delsaux sans pathos aucun mais avec une précision d’entomologiste interroge avec un détachement impressionnant la mémoire et la solitude, la liberté et l’insoumission. Un univers et un style qui révèlent un écrivain à part entière.


19 juin 2013

LE MUR DE MÉMOIRE, Anthony Doerr

Le mur de mémoire Doerr

«Toutes les heures, songe-t-il, partout sur la planète, des quantités infinies de souvenirs disparaissent, des atlas entiers sont entraînés dans des tombes.»

Une belle rencontre avec les nouvelles d'Anthony Doerr ; six textes, remarquablement écrits, remarquablement construits, conjuguent le thème de la mémoire. Les acteurs de ces récits (quatre femmes sur six) tentent de puiser dans le stock où les expériences passées ont été conservées. Ils essaient de rappeler dans leur présent les informations, les gestes qui avaient été emmagasinés.

Alma, Imogene, Allison, Esther et les autres participent à cette même quête du souvenir, de la récurrence. Un voyage dans l'espace - Afrique du Sud, Lituanie, Allemagne nazie, Ohio -, qui emprunte le même chemin que le voyage dans le temps auquel le novelliste convoque ses lecteurs. Chaque intigue est menée avec finesse et sensibilité.

Quelle est cette mémoire à laquelle se raccroche Alma, au déclin de sa vie, qui accroche sur un mur des cassettes, des capsules mémorielles, où sont enregistrés les souvenirs de sa vie ? Et pourquoi un triste sire charge-t-il un enfant, précisément sans souvenance, d'extirper de cet inventaire un épisode précis de la vie de la vieille dame ? 

Qui est cette "gardienne de semences" - tout un symbole -, d'un village chinois destiné à l'engloutissement, à l'anéantissement par immersion, qui résiste de toutes ses forces, y compris contre son fils, pour ne pas quitter sa terre ? "Chaque pierre, chaque marche est une clé qui ouvre sur un souvenir".

Challenge a tout prix

Extrêmement métaphorique, ce recueil tire sa force d'une plume à la fois poétique, fluide, imagée, qui emprunte aussi à la science-fiction ou au policier, Pas de pathos dans aucun des récits, c'est de la vie que traite Anthony Doerr. Toutes, certainement pas, mais une grande diversité de formes de mémoires sont abordées : la mémoire individuelle, la mémoire historique, la mémoire collective, la mémoire sociale (sociétale ?), la mémoire familiale....

À lire, sans modération, pour ne pas oublier de se souvenir...

Le mur de mémoire a été couronné par le Story Prize et par le Sunday Times Short Story Award, l'un des plus importants prix récompensant des nouvelles, ce qui me permet d'inscrire cette belle lecture dans le Challenge "À tous prix" de Laure.

Les avis d'Anne, de Jérôme, de Marilyne.

Posté par C Martine à 13:42 - - Commentaires [12] - Permalien [#]
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