09 octobre 2014

LE DERNIER GARDIEN D’ELLIS ISLAND - Gaëlle Josse

2014

Le dernier gardien d'Ellis Island


Gaëlle Josse

Editeur : NOIR SUR BLANC (4 septembre 2014)
Collection : NOTABILIA
176 pages

« L'intensité de ce que l'on vit se mesure-t-elle à sa durée ? »

Il est là, cet homme, à l’issue de quarante-cinq ans de service. Il ne peut renoncer complètement à ce qui a été sa vie pendant de longues années, il ne peut se résoudre à quitter cette île qu’il habite et dont il a géré l’ordinaire pendant de longues années. À 800 mètres d’Ellis Island, la statue de la Liberté. De cette liberté dont ont rêvé, entre le 1er janvier 1892 et le 12 novembre 1954, quelques douze millions de candidats à une incorporation au sein de la société américaine. Alors, avant que la dernière navette ne vienne le chercher, John Mitchell entreprend de rédiger son journal ; mémoires de l’homme, mémoire des hommes, mémoires de l’ile, mémoires de l’Histoire. Parce qu’il lui reste quelques jours à en être encore le gardien. Le dernier. Le survivant.

Surprenant et dramatique roman.

Inséré entre l’histoire et la fiction. Pétri d’émotions. Émotions. Au pluriel. Des émotions qui déferlent dans et entre chaque ligne. Parmi les mots. Au cœur des mots. Dans leur profondeur, dans leur acuité, dans leur secret. Dans l’insaisissable des bouleversements et des traumatismes de l’humanité. Dans l’incompréhension, l’indifférence. Dans, comme une soudaine déferlante, un rouleau qui broie, qui déchire, qui mouline, qui pulvérise. Qui réduit les hommes à un simple matricule, à leur histoire contrefaite, déformée.

Surprenante et subtile écriture.

Qui m’a parfois crispée. Parce qu’au fil des pages, il me semblait me heurter aux remparts d’un texte distancié, retenu. C’est Gaëlle Josse, elle-même, qui m’a donné la clé des raisons de mon malaise. « […] l’ensemble est écrit sans repentirs, sans ratures, comme si le scripteur avait en tête le déroulement précis de son récit et n’avait eu qu’à le coucher sur la page ». À la fin du roman. Quand le dénouement est connu du lecteur.

Surprenante et dérangeante remembrance.

Qui commence, à rebours, le 3 novembre 1954, neuf jours avant la fermeture officielle du centre d’immigration. Sous forme d’un journal. « Ce que j'aime, c'est accompagner un personnage dans son labyrinthe intérieur jusqu'au moment de vérité avec lui-même, le découvrir en même temps que lui et non décider de le révéler à un moment donné », déclare la romancière dans une interview.
Qui s’achève le 11 novembre 1954. Durant ces huit jours d’écriture, John Mitchell plonge dans les entrelacs de sa mémoire. Évoque les hommes et femmes « qui ont un jour accepté l’idée, pour fuir la misère ou la persécution, de tout perdre pour peut-être tout regagner, au prix d’une des plus terribles mutilations qui soient : la perte de sa terre, des siens, la négation de sa langue et parfois celle de son propre nom, l’oubli de ses rites et de ses chansons. Car seule cette mutilation consentie pouvait leur ouvrir la Porte d’or » et celles et ceux pour lesquels « la Porte d’or demeurera à jamais une herse d’acier ». Évoque les drames de l’exil, de l’incompréhension, de la misère, de la souffrance et du désespoir, des rêves engloutis dans « un non-lieu [où] s’agitent les gardiens du temple », où « le temps n’existe plus », où « l’attente en est la seule mesure ».

Surprenantes et tragiques romances

Liz, l’épouse aimée. Nella, la femme abusée. John Mitchell invoque l’empreinte indélébile qu’elles ont laissée dans son âme. Dans l’intime de son souffle. Dans l’essence de sa conscience. Deux femmes qui se sont s’engouffrées dans le tréfonds de lui-même et s’y sont abîmées. Quand Liz décède, il dira : « À sa mort, toute ma géographie personnelle, toute mon appréhension des lieux s’est trouvée redessinée. » Et de Nella : « Cette jeune italienne brune et affligée avait atteint en moi des régions inconnues, de ces lieux dont l'existence reste insoupçonnable et dont la brusque découverte nous tend un miroir où se reflète l'inconnu.

Il est là, cet homme, à l’issue de quarante-cinq ans de service « aujourd'hui le capitaine d'un vaisseau fantôme, livré à ses propres ombres ».

Magistrale et remarquable littérature.