05 octobre 2014

L'ART PRESQUE PERDU DE NE RIEN FAIRE, Dany Laferrière

L'art presque perdu de ne rien faire Laferrière

L'art de se perdre

Il y a se perdre dans l'espace, ça c'est facile,
et on finit toujours par se retrouver à Rome.

Il y a aussi se perdre dans le temps, et, quand
on s'en rend compte, c'est déjà trop tard.

Confondre le passé avec le présent n'est pas
la pire des choses.

Le problème c'est le futur antérieur.
La grammaire qui est censée nous indiquer
le bon sentier dans cette forêt du langage
ne nous est pas toujours d'un grand secours.

En fait, on ne se perd que si on sait
où aller et qu'on ne parvient pas à y arriver.
Si nous ne nous préoccupons pas
de notre destination, il n'y a pas lieu alors
de nous intéresser au point de départ.
Il reste qu'il est plus dangereux de se perdre
dans le temps que dans l'espace.

Mais à quel moment vous ai-je perdu, vous ?

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10 septembre 2013

LE QUATRIÈME MUR, Sorj Chalandon

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Me voici, après une lecture difficile, devant le difficile exercice de rédiger un billet sur le dernier livre en date de Sorj Chalandon. Difficile, parce que je considère cet auteur comme l'un des récents monuments de la littérature. Difficile, parce que j'ai avec lui, sans qu'il le sache, un lien particulier : c'est grâce à lui et au "Petit Bonzi" que j'ai retrouvé le chemin de la lecture et de l'écriture, après avoir vécu un choc émotionnel et intime d'une extrême violence.

Depuis, j'ai exploré son oeuvre avec une certaine avidité, aimé "Une promesse", "Mon Traitre", "La légende de nos pères", "Retour à Killibegs". Aimé, vraiment. Inconditionnellement. Dès lors, je ne pouvais qu'attendre impatiemment ce roman qui vient de paraître. Je me suis gardée de lire chroniques, critiques et interviews : je ne souhaitais de cette nouvelle lecture que mes propres émotions. Parce que, comme Sam, je "redoute les certitudes (les miennes quand elles surgissent, et aussi celles des autres) pas les convictions". 

Sam le grec. Samuel Akounis, sans lequel ce roman n'aurait pu être conçu. Sam, qui vient, en 1974, interpeller un groupuscule d'étudiants insoumis, révoltés et engagés de l"amphi de la faculté de Jussieu. Sam, qui passe par là, mais pas par hasard. Sam qui leur raconte "la nuit du drame, le samedi 17 novembre". Athènes,1973. La répression sanglante. Sam secoue les consciences, rétablit des vérités, désigne les adversaires à ces jeunes qui brandissent le petit livre rouge, qui hurlent au nazisme sans s'être frottés aux réalités de l'histoire. Sam sait, lui. Et il explique, il dit, il narre l'innénarable. "Le Grec parlait. L'Amphithéâtre se taisait. Nous n'étions pas habitués à cette économie de mots et de gestes. Il nous racontait comme on se confie, reprenant sa respiration comme au sortir de l'eau".

Cette respiration, c'est justement ce qui manquera à Samuel Akounis, pour réaliser son rêve de théâtre, de théâtralité, de théâtralisation, sa belle utopie.

Georges et Aurore nouent une amitié sans faille avec Sam. Ils appartiennent à ce groupe d'édudiants qui viennent de trouver leur père spirituel, leur guide de l'engagement. Georges est apprenti metteur en scène et rêve de merveilleuses réalisations. Sam EST metteur en scène et confie à Georges le soin de mettre en scène sa belle utopie

Au Liban, la guerre se déchaîne. Au nom de Dieu, du dieu de chacun des antagonistes, les massacres se multiplient, les exactions foisonnent. Et Sam le grec, Sam le juif, sur son lit d'hôpital - parce que le souffle lui manque - parce qu'il veut que l'Humanité continue à respirer, confie sa belle utopie à Georges, le disciple : Antigone, celle de Jean Anouilh, jouer Antigone, faire jouer Antigone par une troupe théâtrale amateur qui regroupe toutes les obédiences, les inféodations, sans distinction. "Cette pièce, c'est lui. C'est son idée. C'est sa vie. Il vous a choisi tous, il m'a choisi, moi. Souvenez-vous toujours qu'il est à vos côtés. Même du fond de son lit d'hôpital, il est votre metteur en scène. Cette pièce sera dédiée à votre pays, à la paix et à Samuel Akounis".

Georges, malgré les mises en garde d'Aurore, son épouse, malgré Louise, leur fillette à peine née, Georges s'en va-t-en guerre pour porter la paix, le temps d'une représentation théâtrale. Comme l'a voulu Sam. Georges part au Liban, déjà ensanglanté. Pour monter le projet dont Samuel a rêvé. "Le quatrième mur, c'est ce qui empêche le comédien de baiser avec le public".

Le quatrième mur de Sorj Chalandon, n'est-il pas l'expression de cette distanciation qu'il a su établir entre sa mission de grand reporter pour le quotidien Libération (de 1973 à 2007), et cette confondante veine de romancier qu'il développe depuis 2005 ? Comment imaginer que le journaliste n'a pu que reporter les terribles évènements de Sabra et Chatila, là, comme ça, froidement, micro en main et casque sur les oreilles ou devant son ordinateur ? Comment ne pas se demander comment un correspondant de guerre peut retrouver la paix après sa mission ? Pas la paix des hommes (existe-t-elle, d'ailleurs ?), mais sa paix intérieure. Et celle de son couple, de sa paternité.

Sorj Chalandon a confié à Georges le soin de dire son effroi, sa terreur, sa douleur, ses incompréhensions, ses rêves de trêves et de paix, ses convictions : "Je suis tombé comme on meurt, sur le ventre, front écrasé, nuque plaquée au sol par une gifle de feu. [...] Mon corps était sidéré. [...] Mon ventre entier est remonté dans ma gorge. J'ai vomi. Un flot de bile et des morceaux de moi. J'ai hurlé ma peur".

 

 

Le quatrième mur, c'est le roman d'un Homme. Qui a vécu l'impossible. L'indicible. Et qui parvient à dire. C'est comme ça avec Chalandon.