11 novembre 2014

HOMMAGE : Paix, Yannis Ritsos

colombe picasso

Le rêve de l’enfant, c’est la paix.
Le rêve de la mère, c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres
c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage
         du monde
et que nos morts peuvent se tourner sur le flanc et trouver
         un sommeil sans grief
en sachant que leur sang n’a pas été répandu en vain,
c’est la paix.

La paix est l’odeur du repas, le soir,
lorsqu’on n’entend plus avec crainte la voiture faire halte
         dans la rue,
lorsque le coup à la porte désigne l’ami
et qu’en l’ouvrant la fenêtre désigne à chaque heure le ciel
en fêtant nos yeux aux cloches lointaines des couleurs,
c’est la paix.

La paix est un verre de lait chaud et un livre posés devant
         l’enfant qui s’éveille.

Lorsque les prisons sont réaménagées en bibliothèques,
lorsqu’un chant s’élève de seuil en seuil, la nuit,
à l’heure où la lune printanière sort du nuage
comme l’ouvrier rasé de frais sort de chez le coiffeur du quartier,
         le samedi soir
c’est la paix.

Lorsque le jour qui est passé
n’est pas un jour qui est perdu
mais une racine qui hisse les feuilles de la joie dans le soir,
et qu’il s’agit d’un jour de gagné et d’un sommeil légitime,
c’est la paix.

Lorsque la mort tient peu de place dans le cœur
et que le poète et le prolétaire peuvent pareillement humer
le grand œillet du soir,
c’est la paix.

Sur les rails de mes vers,
le train qui s’en va vers l’avenir
chargé de blé et de roses,
c’est la paix.

Mes Frères,
au sein de la paix, le monde entier
avec tous ses rêves respire à pleins poumons.
Joignez vos mains, mes frères.
C’est cela, la paix.

Yannis Ritsos (1909 - 1990)
Texte traduit du grec par l'auteur,
Revue Europe, août-septembre 1983
in Guerre à la guerre - Éditions Bruno Doucey - octobre 2014

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10 novembre 2014

HOMMAGE : Haïkus de la Guerre 14-18 - René Maublanc

Je n'irai pas au cimetière
Je cherche son souvenir
Et non son cadavre.

 

C'est dans sa chambre,
Où flotte encor son âme,
Qu'est son vrai tombeau.

 

Le son de sa voix
N'est plus dans mon oreille ;
Vais-je oublier - déjà ?

 

Mes amis sont morts.
Je m'en suis fait d'autres.
Pardon...

 

En pleine figure,
La balle mortelle.
On a dit : au coeur - à sa mère.

 

Dans la plaine noire
Un petit pêcher rose
Fait à lui seul tout le printemps.

 

La nature a jeté
Sur les ruines humaines
La pitié de la neige.

René Maublanc (1891 - 1960)
En pleine figure - Haïkus de la guerre 14-18.
Éditions Bruno Doucey (octobre 2013)

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09 novembre 2014

HOMMAGE : Ils étaient huit jeunes hommes - Charles Camproux

 

Ils étaient huit jeunes hommes

 

Ils étaient huit jeunes hommes, nus, nus et qui tremblaient
ils étaient descendus, gelés, enchaînés,
l'un derrière l'autre, nus, les mains dans le dos
et ils savaient pour sûr, ils se savaient condamnés :
le grand camion, au fond, le long de la grande allée,
l'allée des longs cyprès, longs, hauts, est venu s'arrêter,
et les huit jeunes hommes nus, blancs, sans mot sont
     descendus
entre les hommes verts, vert clair, qui les font se tenir :
se tenir, blancs, nus, devant la grande tombe,
devant le grand trou, long, profond, tout juste creusé
là tout le long, là, le long de l'allée,
derrière les tombeaux, tout le long, comme une longue
     tranchée :
par la mitraillette, d'un coup, ils ont tous plongé
dans la longue tranchée, blancs, nus, avec un peu de sang
sur leur torse blancs, blancs, nus, aux premières aurores :
ils étaient huit jeunes hommes, nus, dépouillés de
     lendemains.

Charles Camproux (1908-1994)
Poëmas de Resistencia, 1943-1944.
Traduit de l'occitan par Aurélia Lassaque
Extrait de Guerre à la guerre - Éditions Bruno Doucey, octobre 2014

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03 août 2014

EN PLEINE FIGURE, Haïkus de la guerre de 14-18

EN PLEINE FIGURE

En pleine figure, Haïkus de la guerre 14-18
Éditions Bruno Doucey (novembre 2013)
158 pages

 

C'est une anthologie de Haïkus établie par Dominique Chipot que les Éditions Bruno Doucey ont fait paraître en 2013. Dominique Chipot est l’un des grands spécialistes du haïku. Lui-même Haïjin (auteur de haïku), il a écrit plusieurs essais, techniques ou historiques, et adapté en français les haïkus japonais traduits par Makoto Kemmoku. 

Le recueil est préfacé par Jean Rouaudun auteur français né à Campbon le 13 décembre 1952. Il a reçu le Prix Goncourt en 1990 pour son premier roman : "Les Champs d'honneur", un roman qui a pour trame la guerre de 14-18.

Dans les tranchées, durant la Première Guerre mondiale, de jeunes soldats, les poilus, écrivaient des poèmes, des haïkus, de courts poèmes écrits selon l'art japonais du Haï-kaï, vifs, bouleversants, comme autant de projectiles, brisures d'espoir, de peur ou de vie.
À l'époque, ils furent publiés dans des revues, des plaquettes tirées à quelques dizaines d'exemplaires. Toute l'horreur et la fulgurance de la guerre apparaissent dans ces fragments poétiques.

Cette anthologie offre une large place à Julien Vocance (1878-1954) qui a laissé son témoignage de la guerre de 14 dans un recueil intitulé "Cent visions de guerre" (une allusion au "Trente-six vues du Mont Fuji" du graveur d'estampes japonais Hokusaï). Utilisant avec efficacité la forme poétique du haïku, Julien Vocance a su adapter des techniques poétiques venue de l'autre côté du monde pour tenir, sous la mitraille et les bombes, un journal de guerre composé d'une succession de tercets qui racontent en visions brèves les trous d'obus, le sifflement des balles, les pauvres cadavres accrochés aux barbelés.

On retrouve avec lui une quinzaine de Hajins et quelques anonymes : Jean Baucomont, Maurice Betz, Jean Breton, André Cuisenier, Henri Druart, René Druart, Roger Gilbert-Lecomte, Maurice Gobin, Marc-Adolphe Guégan, B. Hirami, René Maublanc, Albert de Neuville, Albert Poncin, Georges Sabiron, Jean-Paul Vaillant.

Soir de bataille
au loin, les canons...
Tout près, les blessés.
(Anonyme)

Tu maudis la guerre ;
Mais que sonnent les clairons
Et tu suis au pas.
(Jean Baucomont)

Nuit sereine, ciel sans nuages,
Je rengaine ma baïonnette
Et monte ma garde, lune au clair.
(Maurice Betz)

La Soeur blanche m'a regardé fixement.
Hélas, encore un :
Il va falloir écrire à la famille.
(Jean Breton)

Quand ils s'assemblent
Des absents sont là
Et des morts renaissent.
(André Cuisenier)

Côte à côte l'hiver
Deux buissons de fils barbelés ;
En mai, l'un fleurit d'aubépine.
(Henri Druart)

De Vailly à Craonne,
Le chemin des Dames
Est pavé de crânes.
(René Druart)

Les rafales crépitent.
Brusque silence.
L'appel de la perdrix !
(Maurice Gobin)

Trou d'obus où cinq cadavres
Unis par les pieds rayonnent,
Lugubre étoile de mer.
( Georges Sabiron)

Avec la terre
Leurs corps célèbrent des noces
Sanglantes.
(Julien Vocance)

Mes camarades, mes frères
Nous aurons beaucoup souffert...
Hélas ! vous vaincrez sans moi.
(Julien Vocance)

 

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08 mars 2014

PAR LA FONTAINE DE MA BOUCHE, Maram al-Masri

Journée internationale des droits des femmes

 

Pour ma perte
j'ai joué
mes cartes gagnantes
je me suis immolée devant sa beauté
et suis devenue

 

la femme

 

 

Al-Masri

Extrait de
Par la fontaine de ma bouche
Maram al-Masri
Éditions Bruno Doucey, mars 2011


07 février 2014

UN TROU ÉNORME DANS LE CIEL, Jean-Pierre Luminet

UN TROU ÉNORME DANS LE CIEL - LUMINET

Un trou énorme dans le ciel (°)
Jean-Pierre Luminet
Poésie. Éditions Bruno Doucey,
Janvier 2014, 56 p.

 

 

 

 

 

 

Lorsqu’un parent, père, mère, voit son enfant partir, quoi de plus naturel ? C’est pour cela que les parents « naissent » : pour accompagner leurs enfants et les aider à grandir, à partir, à quitter les jupons maternels, à cesser de s’agripper à la jambe paternelle.

….

Lorsqu’un parent, père, mère, voit son enfant partir, quoi de plus terrifiant ? Amande Luminet a écrit avant son départ.

« J’étais petite, je suis tombée dans le néant et ma tête s’est fracassée au fond » (*)

Anéantir. Détruire. Atomiser. Désagréger. Pulvériser …. FRACASSER.

Amande est la fille de Jean-Pierre. Quand elle est partie, elle avait 29 ans. Amande est l’enfant d’un astrophysicien de renom, dont un astéroïde porte le nom (la 5523). Mais Amande, depuis 2011, ne plus porte plus le nom de son père qu’à titre posthume.

Jean-Pierre est le père d’Amande. Il travaille sur les trous noirs et la cosmologie. Une science qui étudie les lois de l’Univers, de son fonctionnement dans son ensemble. Mais Jean-Pierre, depuis 2011, porte l’absence d’Amande au cœur de son Univers de Père.

Mettre en mots la perte de son enfant. Lui donner sens en poésie. Explorer le chaos de l’absence. Exorciser l’effroi.

« Un trou énorme dans le ciel », c’est le trou noir que le père d’Amande ne pourra jamais sonder, ausculter. Le cœur de ce père est devenu le ciel dans lequel l’absence de sa fille a excavé une déchirure qu’aucun nouvel astéroïde ne pourra pacifier.

La perte et le deuil, la révolte et la nécessité de vivre. Un recueil de poèmes, intime.

Extraits

[…] donnez-moi le temps de récupérer
c’est fatigant d’essayer d’être
normal tout le temps
être malheureux c’est mieux qu’être idiot
tout le monde me déteste
en secret
je pourrais avoir tout ce que je veux
j’aimerais rester seul
simplement dormir
[…]

[…] c’est quoi le silence
une sorte de tristesse
ou de peur peut-être
tout le monde à peur
de dire ce qu’il ne faut pas
[…]

[…] comment vas-tu bien merci
je n’y vois plus
personne ne peut nous renseigner
tout le monde est seul
on ne s’occupe pas des morts
après le coucher du soleil
[…]

[…] les journées seront longues
et les nuits
[…]

[…] ma vie toute entière s’est effondrée
personne n’a fait pression
vous savez de quoi je parle
les idées noires passent
j’ai décidé de rester
[…]

[…] mais en voyant le verre cassé
j’ai eu la nette impression
qu’il valait mieux ne rien dire
comme si rien n’était arrivé
il est tard je dois rentrer
il y a un trou énorme dans le ciel
[…]

[…] j’ai l’habitude de me sentir seul
et là je découvre la solitude plus profonde encore
alors chaque jour est important
[…]

Je ne peux me mettre à la place
de ce Père
je ne peux qu’être
à la mienne
c’est pour cela que
depuis
2010
inlassablement
je scrute
le trou énorme dans le ciel
j’ai décidé
d’y voir
une étoile

MC


(°) Masse critique, de Babelio, m'a permis de rencontrer ce recueil. Merci.(clic sur "Babelio" pour suivre le len)

(*) Amande Luminet

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28 juillet 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Maram al-Masri

Signe 15

Joueuse
je m'entête à jouer au hasard
je joue avec les mêmes lettres
et à chaque fois je me mets moi-même
en gage

sans tricherie
je mets en jeu des matières vivantes

obstinée
je m'accroche à la poésie

comment puis-je la saisir sans la faire mienne
comment voir ses signes
sans me prosterner
devant cette légère
                        soudaine
                                           difficile

                                                         belle ?

Maram al-Masri, Par la fontaine de ma bouche, Éditions Bruno Doucey

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07 juillet 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Anne Bihan

enfant travail

 

Premier dimanche de vacances pour beaucoup d'enfants. Mais je dédie ce poème à tous les enfants qui ne peuvent pas se dire "en vacances", parce qu'ils n'ont pas accès à l'éducation, à l'enseignement,  à l'école.

Enfances pas

Enfances pas
facile pour un printemps
trop d'évidences.

Commence à l'envers !           Automne.
Tic-tac, tic-tac, le réveil seul effraie la ténèbre où terreur que tout
soit murs,
anges, cailloux, frère corps d'oiseau, sous la terre boîte à chaussures.
Vers la boule du pied de lit premier geste du matin
casquette.
Retour des fenêtres.
Ah, vous dirais-je grand-père la figure de mes tourments ?

Cric-crac, pluie drue contre ardoises dans la baraque, ciel gronde
et roule, vitesse-lumière fracas mur du son
noir.
Monte et danse la flamme d'huile, balançoire des murs.
Au creux du miroir de l'évier piqué un visage fait
sécession          moi/je ? Hiver je te plumerai
et les yeux et la langue.

Endimanchées ding ding dong les hirondelles, du grenier vu !
La fenêtre est dans le toit ; empreinte du front contre, dehors,
la clarté. Descends jouer ! Attends, un navire glisse sur les prés,
la Loire hors
de son lit tan-tandis vous m'en direz tat que le muguet
musarde et papa aime maman. Dis-donc veux-tu
sept fois bien entre tes dents          V'là l'printemps gnan gnan !
chantourner ta langue ?

Am stram tout chaud les escargots s'enjambent où         l'été.
Mouche verte au bout d'un fil, deux grenouilles sur une échelle,
soudain la pluie ! Sept chatons sous une pelle, petite fille àla
margelle du puits.
Grand-mère, grand-mère des ritournelles d'un coup dépiaute
les lapins, trou dans la tête du malicoin. Sur l'pont de Nantes
didi cècikikicè          noyés ?

Fin de la ronde des saisons, le miroir tend l'autre visage,
les eaux font le reste. Dernier bouquet,
dahlias glaïeuls et gypsophiles, papier journal
et vieilles mains.          Partir là où
hisse et ho flamboyants frangipaniers hibiscus
bougainvillées. Mais la nuit emmure toujours, loup es-tu ?
Ah qu'elle est jolie la petite chèvre....

Cette enfance encore oh !
pourvu qu'elle tienne jusqu'à
la morsure de l'aube.

Anne Bihan, poème inédit in Enfances, Regards de poètes, Éditions Bruno Doucey

 

POÉTISONS


Le jeu

Et vous ? Quels poètes vous inspirent l'enfance ? Poétisons ensemble...

La règle du jeu est ici.

Plus nous serons nombreux à faire parler la poésie, plus elle restera vive, créatrice et porteuse de beauté et de vérité..

Dimanche dernier, Laurence a poétisé avec moi.

À vous les mots !

 

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23 juin 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Maram al-Masri

maram al-masri marché de la poésie 2013

Née à Lattaquié en Syrie, Maram al-Masri ((مرام المصري) est une poétesse "Franco-Syrienne" (comme elle l'indique sur sa carte de visite).
Elle s’est installée à Paris en 1982 après des études en littérature anglaise à Damas. Actuellement elle se consacre exclusivement à l’écriture, à la poésie et à la traduction. Aujourd’hui elle est considérée comme l’une des voix féminines les plus connues et les plus captivantes de sa génération.

Outre les nombreux poèmes parus dans des revues littéraires, plusieurs anthologies en arabe et les anthologies internationales traduites, elle a publié plusieurs recueils de poèmes. Jusqu’à présent, son oeuvre a été traduite en huit langues.

Maram al-Masri a participé à de nombreux festivals internationaux de la poésie en France (Corte, Bastia, Lodève, Biarritz, Nantes, Strasbourg, Toulouse, Lille, Arras, Béthune, Rennes) et à l’étranger (Buenos Aires, Cordoue, Murcie, Grenade, Lieda, Cadix, Dublin, Galway, Hambourg, Cologne, Londres, Bruxelles, Bruges, Amsterdam, Cologne, Zurich, Munich, Luxembourg, Gênes, Turin, Rome, Pistoia, Trieste, Vérone, Ravenne, Spello, Sienne, Alba, Senigallia, Reggio de Calabre, Catane, Sardaigne, Sicile, Stockholm, Copenhague, Struga, Istanbul, Rabat, Tunis, Le Caire, Damas, Alep, Koweït, San Francisco, Mexique, Trois-Rivières, Algérie, etc.).

Et elle était présente, au marché de la poésie de Paris-2013, sur le stand des Édiions Bruno Doucey qui publient ses poésies dans leur collection "L'autre langue".  C'est une DAME impétueuse, bouillonnante, pétulante, tourbillonnante, qui produit un sentiment de générosité, d'audace et de beauté, de sensualité.

Maram-Al-Masri-par la fontaine de ma bouche

Je présente aujourd'hui l'un de ses recueils de poésie paru en mars 2011 : Par la fontaine de ma bouche
"On se retrouve poitrine contre poitrine, ventre contre ventre. On s’approche, on se mêle, on s’enroule, jusqu’à la jouissance. À première vue, les poèmes sensuels de Maram al-Masri semblent évoquer la valse qui entraîne deux êtres épris l’un de l’autre, l’ivresse du désir, la frénésie des corps. Et si cette belle voix venue de Syrie nous parlait d’autre chose ? Si le corps à corps était aussi celui qu’elle entretient avec la poésie ? Avec des mots simples, dans les deux langues qu’elle affectionne, l’arabe et le français, une femme libre fait l’amour aux mots. Pour elle, l’écriture est une eau qui coule de la fontaine à la bouche",  écrit son éditeur Bruno Doucey.

 

Voici trois poèmes, extraits de ce somptueux recueil, qu'elle a écrit en arabe (Syrie) et traduit elle-même en français.

Ma bouche
pleine de paroles gelées
est une prison
de tempêtes retenues

ma bouche
est chanson d'Ishtar
et contes de Shéhérazade

ma bouche
est le gémissement silencieux d'une plainte

ma bouche est une fontaine coulant de plaisir
le cantique
du coeur

et de la chair

********************

Je tisse
avec le fil du temps
l'histoire du rêve et la mémoire de l'attente
maille
mot
mot
maille
je fais patienter la douleur du manque
et l'aviité du corps
j'écoute le récit de mes gazelles et de mes oiseaux
je n'entends pas les tempêtes souffler à l'extérieur
je ne vois pas la neige endormie
dans mon lit

Moi
qui offre
mes entrailles au printemps
et qui fait naître
de mes doigts
l'arc-en-ciel

*******************

Je me fonds dans toutes les femmes
m'efface pour devenir chacune d'elles

je vois mon regard dans celle-ci
mon sourire sur les lèvres de celle-là
mes larmes dans leurs yeux
et dans leur corps circule mon âme

elles me ressemblent et je leur ressemble
je me reconnais en elles
en elles

je m'accomplis

et me divise

********************

POÉTISONS

Le jeu

Poétisons ensemble...

La règle du jeu est ici.

Plus nous serons nombreux à faire parler la poésie, plus elle restera vive, créatrice et porteuse de beauté.

La semaine darnière, Anis, Anne et Laurence ont poétisé avec moi. À vous les mots !

 

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16 juin 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Anne Bihan

Au marché de la poésie, j'ai fait de belles rencontres. Celle d'Anne Bihan, notamment. Je tournais et retournais devant le stand des Éditions Doucey, aux tentations plurielles, je prenais un livre, le feuilletais, le reposais, m'absorbais dans un autre recueil, revenais au premier... et voyais croître ma pile d'achats. Un ouvrage à la couverture bleu océan appelais mon regard et attirais mes mains. Je me suis finalement décidée à l'ajouter à l'amoncellement, quand j'ai entendu un "oh merci" qui m'a fait lever les yeux sur une très discrète dame : Anne Bihan ! 

Poète et dramaturge, Anne Bihan vit en Nouvelle-Calédonie après une enfance passée en Bretagne, entre fleuve et océan, Loire et Atlantique dont elle arpente les îles : Arz, Hoëdic, Houat, plus tard Bréhat… Puis ce sera Saint-Nazaire, ville portègne et ouvrière, et Douarnenez – Douar-an-Enez, la terre de l’île –. Avant Houaïlou, sur la côte Est de la Nouvelle-Calédonie, et Nouméa où elle réside aujourd’hui. Et quand elle parle de ses deux attaches, la Bretagne et la Nouvelle-Calédonie, l'émotion est manifeste. Anne Bihan, c'est de la douceur, de l'humilité, de la délicatesse.Je la remercie pour la belle dédicace qu'elle m'a offerte.

Douarnenez Eugène Boudin

Eugène Boudin - Douarnenez, la baie vue de l'île de Tristan - 1897

 

Deux ciels s'épousent à la césure des mers

de l'un je reconnais la langue goémonière
de l'autre les voix ouvertes à qui suit ses chemins

de l'un les pierres debout les nuits de grande lune
de l'autre les vallées qui puisent dans la chaîne

de l'un ce fleuve cette île le vent fort ce matin
la pâque du clocher qui sonna pour les miens
le père parti trop tôt la mère dans la violence
d'un novembre d'orage
le chant d'un coquelicot tremblant sur son corsage

de l'autre ce Noël flamboyant de soleil
d'amour de joie têtue d'étreintes enfantines
cette petite fille surgie sous ses ombrages
riant sous le manguier
où ses frères jouent à vivre dans d'autres paysages

il est des monnaies-plumes
des monnaies-coquillages
papillons notos et passereaux
dents poils de roussette et sapi-sapi
cauris couteaux fibres de cocos

deux pays s'étreignent là où je m'assemble
ce cahier est sans retour.

Anne Bihan - Extrait de ' Ton ventre est l'océan ' - Éditions Bruno Doucey - 2011

Anne Bihan

 

POÉTISONS


Le jeu

Poétisons ensemble...

La règle du jeu est ici.

Plus nous serons nombreux à faire parler la poésie, plus elle restera vive, créatrice et porteuse de beauté.