10 février 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Serge Pey

 

Du cercle au point

 

Nous savons
qu'un point entoure
le cercle
jusqu'à l'ouvrir

Nous savons 
que le poème
est un point

Nous savons
que nos paroles
sont des rayons
qui partent
d'un point
extérieur à toutes
les roues
dont nous sommes
les spectateurs infinis

Recueillir ce point
est le travail
inlassable
des enfants morts
et des vieillards
qui les bercent
en faisant des pains
de papillons
et de couteaux

Dans le livre
de mille pages
que nous ouvrons
c'est le même point
qui va de phrase
en phrase
et se cogne
contre nous
comme un poisson
dans un miroir cassé

 

Serge Pey, Dialectique du point et de sa soustraction, in Nombre, Ligne, Marge, Majuscule
Éditions Dumerchez, mai 2010

 

 

kandinsky

Wassily Kandinski, Composition IX, 1936

Dimanche dernier, je n'ai pas ouvert le boudoir pour cause de grand-parentalité toute fraîche, Mais le dimanche précédent, nous avons poétisé ensemble : DominiqueMarilyneAifelleAnne, Fransoaz, Flomar et moi. Merveilleuses rencontres !

(Clic sur les prénoms pour se rendre sur le site ou le blog)

POÉTISONS


Qui viendra, aujourd'hui avec nous, donner aux mots leur sensibilité poétique ? Poétisons ensemble, voulez-vous ?
La règle du jeu est ici

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09 février 2013

L'OEIL DU LOUP, Daniel Pennac

l_oeil_du_loup

L'oeil du Loup est un roman pour adolescents, paru en 1984. 

Daniel Pennac utilise, pour construire son récit, une technique qui rend la fiction très vraisemblable : celle de l'enchâssement, qui consiste à commencer une histoire, à ne pas l'achever, et à commencer une autre histoire qui s'achève avant la première. Ce procédé narratif permet à l'imaginaire du jeune lecteur de construire ses propres représentations mentales. 


Dans l'oeil du Loup, dans lequel plonge celui d'un enfant, défile ses souvenirs. L'action se déroule dans un zoo français. Afrique, petit garçon noir, se plante devant la cage d'un loup captif et plante son regard dans le seul oeil vivant de l'animal. La rencontre entre ces deux déracinés s'avère de prime abord incertaine. À la - saine - curiosité de l'enfant, le loup oppose un repli sur lui-même et sur sa souffrance. Il est intrigué par cette présence, puis irrité.

"Mais qui est-ce ?"
"Qu'est-ce qu'il me veut ?"
"Ne fait donc rien de la journée ?"
"Travaille pas ?"
"Pas d'école ?"
"Pas d'amis ?"
"Pas de parents ?"
"Ou quoi ?"

 Mais finalement il accepte ce regard "qui pèse une tonne" et ses questions. "Tu veux me regarder ? D'accord ! Moi aussi, je vais te regarder ! On verra bien..."   [...] "Mais son oeil s'affole de plus en plus. Et bientôt, à travers la cicatrice de son oeil mort, apparaît une larme. Ce n'est pas du chagrin, c'est de l'impuissance, et de la colère. Alors le garçon fait une chose bizarre. Qui calme le loup, qui le met en confiance. Le garçon ferme un oeil."

Deux histoires parallèles de souffrance vont alors s'entrecroiser dans ce conte philosophique, généreux et tolérant. Les regards échangés, partagés vont établir une passerelle entre le monde froid du Grand Nord auquel Loup Bleu a été arraché et le monde chaud de l'Afrique "jaune" d'où vient l'enfant. Ils se découvrent une identité commune  celle de victime de la violence humaine. Pour Loup Bleu, ce fut la fuite permanente de la horde, la mort, les massacres, l'enfermement. Pour Afrique, l'exploitation, l'esclavagisme, l'abandon, l'errance. Mais des personnages "positifs", dans le roman, viennent pondérer la brutalité de ces archétypes ; l'ensemble des animaux qui peuplent le récit (avec une mention spéciale pour le dromadaire Casseroles), P'pa et M'ma Bia...

Le dénouement, heureux, si l'on peut dire, démontre, sans effet moralisateur, que l'amitié, la capacité à surmonter les épreuves, la tolérance peuvent venir à bout de la cruauté, et de la désespérance. 

Un très beau roman, que j'avais lu, il y a une vingtaine d'années et que j'ai relu avec autant de plaisir aujourd'hui, à l'occasion du challenge "Daniel Pennac" organisé par George (ici)

challenge-daniel-pennac

 

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07 février 2013

TERRE DES AFFRANCHIS, Liliana Lazar

 

terre des affranchis

Je ne vais pas insérer la quatrième de couverture (d'ailleurs je pense que je ne le ferai plus jamais) mais surtout pour ce roman. Elle ne reflète absolument pas la profondeur, l'émotion, la richesse de ce texte.


La 1ère de couv chez Babel, en revanche, ne laisse planer aucun doute sur la teneur de ce roman : le lecteur va entrer de plein pied dans un monde sépulcral, inquiétant, lugubre, tourmenté, comme le sont les troncs et les branches des arbres qui illustrent la jaquette. C'est la photographie d'une reproduction d'un tableau de Myriam Escofet : The Witching Hour, de 2008. La thématique tourne autour du mystique, du symbolique. "Récemment, j'ai été attirée par des thèmes allégoriques et archétypaux et par des idées de paysages magiques et des passés archaïques. Un thème particulier et récent est l'olivier, qui pour moi est un arbre presque sacré, si profondément ancré dans la mythologie, la religion et le paysage de la Méditerranée", déclare-t-elle.

Liliana Lazar est née en Roumanie en 1972, Elle passe l’essentiel de son enfance dans la grande forêt qui borde le village de Slobozia, où son père était garde forestier. Après la chute de Ceauşescu, elle quitte la Roumanie pour s’installer dans le sud de la France (à Gap, en 1996) où elle réside encore aujourd’hui. C’est Slobozia qui servira de décor à son roman Terre des affranchis, paru en 2009 chez Gaïa. Liliana Lazar écrit en français.


La rencontre d'une jeune dame ou demoiselle avec Victor Luca serait tout à fait dramatique : c'est un serial killer, un obsédé sexuel, un psychopathe, que les odeurs de mandragore rendent complètement dément, et qui, de prime abord, est un être absolument aliéné. Né d'un père alcoolique, tyrannique et d'une mère soumise et résignée, Victor incarne toute la misère sociale d'une Roumanie ployée sous le joug de la famille Ceauşescu en même temps qu'elle est ancrée dans ses croyances populaires. Liliana Lazar mêle avec intelligence ce composé détonnant d'ancien et de moderne réuni dans une fable mystique, fantastique et envoûtante. Dans cette société répressive, les êtres qu'elle décrit sont fragles et perdus ; ils se raccrochent à leurs superstitions pour tenter d'expliquer ce qui les dépassent dans leur aujourd'hui. Leur religion mise à mal, elle aussi, ils ne peuvent, pour essayer de se protéger, que construire d'éphémères remparts contre les images de la mort qui les assaillent : ici on torture, on assassine, on se suicide, on "parricide"...Mais on se reclut aussi, dans un puissant, mais vain, désir de rédemption.

Une Roumanie stigmatisée, fouaillée par son histoire. Une Roumanie qui oscille entre ses pulsions meurtrières et sa volonté de rédemption. C'est ainsi que LiIliana Lazar décrit son pays. Ce pays qui est toujours hanté par les "moroï", les morts-vivants, ceux qui visitent encore les habitants de Slobozia, qui les inquiètent, et qui les protègent aussi de leurs pulsions meurtrières et, peut-être, d'une histoire politique si lourde à porter qu'il leur vaut mieux se réfugier dans les légendes que de regarder la réalité en face.

 Un premier roman troublant, poignant, vibrant, couronné par une douzaine de prix, dont celui des cinq continents de la francophonie.

 


Et voici comment, malicieusement, on glisse sa dernière lecture dans le challenge "À tous prix" de Laure (ici)

Challenge a tout prix

 

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05 février 2013

UNE ARDENTE PATIENCE, Antonio Skármeta

Skármeta

Réfractaire au métier de pêcheur, Mario Jimenez trouve son bonheur grâce à une petite annonce du bureau de poste de l'île Noire. Facteur il sera, avec pour seul et unique client le célèbre poète Pablo Neruda. Leur relation, d'abord banale et quotidienne, se transforme, par la magie du verbe et de la métaphore, en une amitié profonde. Mais malgré leur isolement, l'Histoire les rattrape...


- Cherche-toi un travail !
- Oui papa.

Oui. Mais Mario n'a pas envie de poursuivre la lignée des pêcheurs qui constitue sa généalogie. Oui. Mais Mario devient l'heureux propriétaire d'une pimpante bicyclette. 

Alors. Mario trouve un emploi. Un emploi qui ne fera pas de lui un pêcheur. Un emploi qui lui permettra d'utiliser sa pimpante bicyclette.

Et Mario fera deux rencontres : Pablo et Beatriz (ou Béatriz et Pablo)

Et, dans leurs vies, Mario va se glisser, s'immiscer, se faufiler. Et tous les deux il va les aimer, les admirer, les sublimer. Et tous les deux vont "donner vie" à Mario.

À la vie.............................. jusqu'à la mort.

Cette histoire se déroule dans l'Histoire. Le Chili d'avant le 3 novembre 1970, jusqu'au Chili d'après le 11 septembre 1973. Juste avant, juste après. Mario et Béatriz dans ce Chili. Pablo, aussi.


 Ce n'est pas à un voyage dans l'histoire auquel Antonio Skármeta convie son lecteur, c'est à un voyage dans le quotidien de ces chiliens, illustres ou modestes, marqués par les péripéties d'un pays aux prises avec les évènements politiques. C'est un voyage dans l'enchantement des mots. Et qui était mieux placé que "le barde" pour offrir à cet enfant - Mario a 17 ans - l'art de poétiser la vie pour sublimer l'amour qu'il porte à Béatriz. 

J'ai aimé, parfois à en rire, parfois à en frémir, les entrelacs de ce court roman entre le poétique et le politique. C'est le pouvoir des mots qui transcende la bluette et la rend passion. Cette rencontre, que d'aucuns qualifieraient d'improbable, permet à l'auteur de de convier ensemble, dans le même texte, le poète roi des métaphores, l'amour, et la prise de conscience politique d'un jeune homme.

J'ai aimé, oui.

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31 janvier 2013

À JEANNE, ma petite-fille

A Jeanne

Ces lieux sont purs ; tu les complètes.
Ce bois, loin des sentiers battus,
Semble avoir fait des violettes,
Jeanne, avec toutes tes vertus.

L'aurore ressemble à ton âge ;
Jeanne, il existe sous les cieux
On ne sait quel doux voisinage
Des bons coeurs avec les beaux lieux.

Tout ce vallon est une fête
Qui t'offre son humble bonheur ;
C'est un nimbe autour de ta tête ;
C'est un éden en ton honneur.

Tout ce qui t'approche désire
Se faire regarder par toi,
Sachant que ta chanson, ton rire,
Et ton front, sont de bonne foi.

Ô Jeanne, ta douceur est telle
Qu'en errant dans ces bois bénis,
Elle fait dresser devant elle
Les petites têtes des nids.

Victor HUGO

 

Pas de poésie dans le boudoir, dimanche prochain.... JEANNE, ma petite-fille toute neuve, arrive dans les heures qui viennent....

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27 janvier 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jeanne Benameur

De lourds navires à quai
dans nos poitrines

Avons-nous navigué ?
Qu'avons-nous vu du monde ?

Tout reste à lire
nous le savons
dans l'herbe
dans le sable
sous le pied qui trébuche au caillou
sous l'algue
Il faudrait déchiffrer
tout ce qui est offert
lire l'empreinte

Mais nous sommes nous-mêmes empreints.
Et nous sommes ignorants.

 

Notre nom est une île, Jeanne Benameur
Éditions Bruno Doucey - septembre 2011

 

Jeanne benameur

 

 


Je viens de décider de changer l'intitulé de ce rendez-vous dominical. Je me suis inspirée du Marquis, qui, lui, dans le boudoir, préconisait la philosophie. Nous resterons, ici, plus vertueux et virtuels.

Mais demeure ce petit jeu des mots et de l'esprit ; ces mots qui vibrent et vivent, qui disent à nos émotions, à nos coeurs, à nos sensibilités...

POÉTISONS


Je l'ai appelé "poétisons ensemble"... la règle du jeu ici

Dimanche dernier, dans notre boudoir, nous avons poétisé ensemble : Dominique, Marilyne, Aifelle, Anne, et moi. Merveilleuses rencontres !

(Clic sur les prénoms pour se rendre sur le site ou le blog)

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22 janvier 2013

LE MARDI SUR SON 31 : UNE ARDENTE PATIENCE, Antonio Skármeta

le mardi sur son 31

"Tu me laisses aller tout de suite à la cuisine me préparer une omelette aux aspirines pour méditer sur ta question, et demain je te donne mon opinion."

Un extrait du dialogue entre Pablo Neruda et Mario Jimenez, facteur de son état, qui voue une profonde admiration au maître, et une sublime adoration à Béatriz. 

Au point de lecture où j'en suis arrivée, j'intitulerai ce roman : "L'amour ou l'art de la métaphore", mais ce n'est qu'un clin d'oeil, parce qu'il est bien moins lapidaire que ça, ce texte qui parle de cette belle amitié qui unit le poète et son facteur, avant que l'histoire ne les rattrape.

image

De ce roman a été adapté un film "Il Postino" dont voici un extrait :

 

 

 Il semble que Sophie et ses bavardages soient momentanément absents de la blogospère (son dernier billet date de juillet 2012), mais si cela vous dit, je veux bien prendre le relais de ce rendez-vous du mardi que je trouve bien sympatique. Qui prend la route avec moi ? 

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21 janvier 2013

CHALLENGE "À TOUT PRIX", chez Laure

Dès que l'annonce est faite d'un prix littéraire, je me bouche les yeux et les oreilles. Je soupçonne des tas de magouilles financières, des tas d'intrigues ... Vrai, faux, je ne sais, mais j'ai presque toujours besoin de l'érosion du temps et des billets de la blogosphère, des critiques des libraires... pour me lancer (ou pas) dans l'aventure d'un prix.

C'est dire que le titre de ce challenge n'avait rien pour attirer mon oeil perspicace

Tout à l'heure, en relisant (pour la Xème fois) la quatrième de couv du roman que je viens tout juste de commencer, que vois-je ??? 
"[...] a reçu une douzaine de prix parmi lesquels le prix des cinq continents de la francophonie". 

Challenge a tout prix

Alors je vais tenter le challenge de Laure, puisqu'il n'y a pas que les très, trop, médiatisés. Je me suis inscrite en TABLEAU D’HONNEUR, c'est à dire 1 à 3 livres ; on verra ensuite. Là, tout maintenant, j'en ai un sous la main (dans la main, sous les yeux, dans ma tête), dont je parlerai prochainement.

À bientôt :)

Et pour lire le règlement du challenge, il faut cliquer ici

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20 janvier 2013

RENCONTRES POÉTIQUES : Raymond Carver

 

Lumière tendre

 

Après l'hiver, abattu, maussade,
j'ai fleuri ici tout le printemps. Une lumière tendre

a commencé d'emplir ma poitrine. J'ai sorti
une chaise. Je suis resté des heures face à la mer.

J'ai écouté les bouées et j'ai appris
à faire la différence entre une cloche

et le son d'une cloche. Je voulais
tout abandonner. Je voulais même

devenir inhumain. Et le l'ai fait.
Je le sais. (Elle pourra le confirmer.)

Je me souviens du matin où j'ai rabattu le 
     [couvercle
sur la mémoire et tourné la poignée.

L'enfermant pour toujours.
Personne ne sait ce qui m'est arrivé

ici, mer. Toi et moi seuls le savons.
La nuit, des nuages se forment devant la lune.

Au matin ils ont disparu. Et cette lumière tendre
dont j'ai parlé ? Elle a disparu aussi.

La vitesse foudroyante du passé
(Ultramarine, New York, Random House, 1986)
Éditions de l'Olivier (2008) - Traduit de l'anglais par Emmanuel Moses

 

monet

Ombres sur la mer à Pourville
Claude Monet (1882)

 

Le dialogue poétique est ouvert ! Laissez, en commentaire, un poème en réponse à celui-ci !

Règle du jeu ici.

POÉTISONS

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19 janvier 2013

JOURNAL D'UN CORPS ; Daniel Pennac

corps

"Le narrateur a commencé à tenir scrupuleusement le journal de son corps à l'âge de douze ans, en 1935. 

Il l'a tenu jusqu'à sa mort, en 2010, à 87 ans. 

Son projet était d observer les innombrables surprises que notre corps réserve à notre esprit d'un bout à l'autre de notre vie. Ainsi a-t-il finalement décrit toute l'évolution de son organisme. 

Le résultat est le roman d'un corps qui tient moins du précis anatomique que de l univers malaussénien, car Daniel Pennac évite la froideur du constat médical en introduisant à chaque page des personnages, des situations, des dialogues et des réflexions qui font circuler le sang de l intimité dans ce corps autopsié que le lecteur, souvent, reconnaîtra comme étant le sien."


Jubilation !

 

C'est un grand cru que ce roman paru il n'y a pas un an (février 2012). Du Pennac dans l'essence, avec un subtil mélange de facétie, d'exultation, de dialectique, de sagesse, assaisonné juste ce qu'il faut d'un soupçon d'extravagance.

 

Le narrateur (dont on ne connaîtra jamais le nom) a remis à sa fille Lison, quelques moments avant sa mort, le journal qu'il a tenu, du 28 septembre 1936 au 29 octobre 2010. Non, ce n'est pas un journal intime, surtout pas ! SURTOUT PAS ! Ici pas de mièvreries d'une vie quotidienne et sociale que tout le monde connaît, et dont tout le monde parle. « Je veux écrire le journal de mon corps parce que tout le monde parle d'autre chose ». (Mercredi 18 novembre 1936). C'est un enfant de 13 ans, 1 mois et 8 jours qui commence cette biographie.

Biographie imaginaire ? Auto-biographie ? Sans doute un peu les deux. Impossible que Pennac ait inventé tout cela, sans avoir puisé ses sources en son propre corps !

À l'origine, c'est une grosse frayeur, un épouvantement devenu hystérique, qui conduit ce gamin à écrire. Un gamin chétif, malingre, dont le corps n'existe pas dans le regard de sa mère. « À quoi ressembles-tu ? Veux-tu que je te le dises ? Tu ne ressembles à rien ! Tu ne ressembles absolument à rien », vitupère-t-elle, en claquant la porte. Alors, pour exorciser ses peurs, il commence à les mettre en mots : il établit une liste de ses sensations : « la peur du vide broie mes couilles, la peur des coups me paralyse, la peur d'avoir peur m'angoisse toute la journée, l'angoisse me donne la colique, l'émotion (même délicieuse) me flanque la chair de poule, la nostalgie (penser à papa par exemple) mouille mes yeux, la surprise peut me faire sursauter […], la panique peut me faire pisser, le plus petit chagrin me fait pleurer, la fureur me suffoque, la honte me rétrécit. Mon corps réagit à tout. Mais je ne sais pas toujours comment il va réagir. » Et de poursuivre, le lendemain, « si je décris exactement tout ce que je ressens, mon journal sera un ambassadeur entre mon esprit et mon corps. Il sera le traducteur de mes sensations ».

 

Le lecteur va donc suivre 74 ans de la vie de l'auteur (?), du narrateur, au gré des manifestations de son corps. Mais point d'inventaire à la Prévert, ni de misérabilisme, ni d'hypocondrie débordante ! Et il ne les chante pas non plus à la Gaston Ouvrard : « Je suis d'une santé précaire, et je me fais un mauvais sang fou... ». Non, le narrateur n'est pas « pas bien portant ». Il vit ses jours - bons et mauvais -, les heurs - bons et mauvais -, et dit les bouleversements de son corps – bons et mauvais -. Je l'ai accompagné avec enthousiasme, cet enfant qui devient jeune homme, puis vieillard.

Et je ne l'ai pas vu vieillir, tant l'histoire de son corps qui prend de l'âge est distillée graduellement. Les mots de Pennac, c'est la quintessence de la vie qui passe. C'est du raffinement, de la finesse de la subtilité.

Et pourtant ! L'auteur ne s'encombre pas d'oiseuses pudibonderies pour évoquer ce corps qui peu à peu se déploie, s'affirme, décroît, puis se meurt. Le vocable est cru, parfois un peu gaillard, quand il s'agit d'évoquer les miasmes de l'anatomie. De toutes les anatomies, parce que, en toute sincérité, j'ai retrouvé dans les scrupuleuses descriptions de nos rituelles « habitudes » intimes, quelques unes de mes petites pratiques solitaires que, bien sûr, je ne détaillerai pas... je n'ai pas l'habileté de Daniel Pennac, moi, pour révéler ma profonde nature !

« [...]un homme ignore tout de ce que ressent une femme quant au volume et au poids de ses seins, […] les femmes ne savent rien de ce que ressentent les hommes quant à l'encombrement de leur sexe ».

Ou bien : « Nous nous repaissons en secret des miasmes que nous retenons en public ».

 

Je n'omettrai surtout pas dans cette chronique d'évoquer ce qui fait la force des textes de Daniel Pennac : la faculté de penser, l'intelligence, le sens des choses dans ce qu'il sublime notre quotidien.

 

« L'angoisse se distingue de la tristesse, de la préoccupation, de la mélancolie, de l'inquiétude, de la peur ou de la colère en ce qu'elle est sans objet identifiable ».

 

« Il me plaît de penser que nos habitus laissent plus de souvenirs que notre image dans le coeur de ceux qui nous ont aimés ».

 

« Ces petits maux, qui nous terrorisent tant à leur apparition, deviennent plus que des compagnons de route, ils nous deviennent ».

 

« Enfants, nous ne voyons pas les adultes vieillir ; c'est grandir qui nous intéresse, nous autres, et les adultes ne grandissent pas, ils sont confits dans leur maturité ».

 

Ce livre, c'est un roman de vie, c'est un roman d'amour, c'est un roman d'aventure.

Non, ce n'est pas un roman ; c'est une leçon de choses, comme on appelait ces cours, dans mon enfance, qui traitaient de ce qui ce nomme désormais « SVT ».

Une leçon de choses, où je suis, tu es, il(elle) est, nous sommes, vous êtes, ils(elles) sont, du point de vue du corps, les protagonistes parfois ardents, parfois languissants, mais toujours présents de la ligne de vie.

 

« Nous sommes jusqu'au bout l'enfant de notre corps. Un enfant déconcerté ».


Deuxième moment de volupté, pour ma deuxime participation au challenge de George.

challenge-daniel-pennac

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