27 décembre 2014

LE PETIT CHAPERON ROUGE - Myriam Mallié

LE PETIT CHAPERON ROUGE

Le Petit Chaperon Rouge
Myriam Mallié
Esperluette éditions (15 septembre 2009)
55 pages

 

 

Myriam Mallié ne lit pas les contes de la même manière que la plupart d’entre nous. Là où je me suis plutôt attardée sur le rôle du Loup et celui du Chasseur – c’est-à-dire sur les représentations symboliques et le rôle de l’homme dans sa relation avec une fillette – l’auteure, elle, analyse avec pertinence la fonction féminine. Elle crée une triangulation entre l’enfant, sa mère, et la mère de sa mère (c’est plus sous cet angle-là qu’elle considère la grand-mère). Elle s’attarde aussi sur la filiation : La grand-mère est donc aussi mère. La mère est donc aussi fille. La fille est donc aussi petite-fille. C’est cette entrée qui m’a intéressée dans la lecture de l’ouvrage de Myriam Mallié. Elle dit que c’est dans une ancienne version nivernaise du conte qu’elle a trouvé la matière à conduire ainsi sa réflexion : Les filles y marchent là où la vie les invite à marcher, rencontrent qui elles doivent rencontrer, se mesurent à qui elles doivent se mesurer, avant de rejoindre la communauté des femmes – et des hommes bien entendu – et d’y prendre leur place.

Selon elle, cohabitent dans le conte six positions féminines, et seulement une masculine (le Loup).

Après avoir aussi dressé la carte géographique (symbolique, elle aussi) des lieux de vie, elle peut alors définir l’espace de l’entre-deux, de l’intervalle, de la création : la forêt. La forêt, qui enivre ceux qui la traversent de sensations excitantes (un peu exaltantes ?), la maison du Loup. Avec, en ligne de fuite, la rivière.

C’est dans ce cadre humain, relationnel, spatial que va se jouer, se nouer et se dénouer la tragédie. Une tragédie en … rouge. Le rouge c’est la vie, le sang chaud qui court dans les veines, la joie et le rire, les joues comme des pommes quand on a couru, le jeu à en perdre le souffle, la beauté aussi […]. Le rouge c’est une force. C’est la vie du sang, tant qu’il court invisible dans les fins tuyaux du corps. S’ils viennent à se rompre, tout ce rouge se répand sur le sol, s’assombrit, et c’est la mort qui s’y faufile.

Myriam Mallié va alors reconstruire le conte. Pas le revisiter, pas le relire, le reconstruire. Il y sera question de dévoration. Dans le conte traditionnel, c’est la peur d’être dévoré ; ici, c’est encore autre chose. Mais je n’en dirai pas davantage.

J’ai aimé ce petit recueil qui ouvre une brèche dans la lecture du texte. D’autres s’y sont collés aussi, les psychanalystes notamment. Et chacun, selon sa sensibilité, a interprété l’histoire. Non seulement Myriam Mallié en propose l’exégèse, mais elle ouvre le champ à une version beaucoup plus féminine – féministe peut-être – qui prend sens dans un chemin de vie très actuel. Mais n’est-ce pas là le rôle d’un conte ?


Mina et Marilyne (ici et ) nous offrent jusqu’au 4 janvier une quinzaine « conte ». Je sais aussi que Mina met à l’honneur les Éditions Esperluette que j’ai découvertes, récemment, au salon « L’autre livre », aux Blancs Manteaux à Paris, en novembre.

Et maintenant, je file voir l'avis de Mina sur cet ouvrage ; elle l'a publié aujourd'hui ici.

 

Ma modeste participation à l’entreprise de Mina qui nous invite à découvrir les Éditions Esperluette (clic)


23 décembre 2014

LA MORT DE GILGAMESH - Myriam Mallié

La-mort-de-Gilgamesh-1

La mort de Gilgamesh
Myriam Mallié
Photographies de Nina Houzel
Esperluette éditions (2 février 2005)
154 pages

Il était une fois. Il a été une fois, plutôt.

Gilgamesh.

Dont l’épopée fut écrite en trois mille quatre cents vers, et reprise un nombre incalculable de fois entre la fin du deuxième millénaire avant Jésus-Christ et 250 avant Jésus-Christ. Gilgamesh, peut-être dieu/peut-être homme, roi d’Uruk réputé pour son despotisme, personnage légendaire et mythologique.

Le propos de Myriam Mallié n’est pas de revisiter l’histoire de Gilgamesh dans un roman choral qui réunit au chevet du roi mourant, Sharnat – épouse, amante, prêtresse – et Sînleqe'unnennî – son fidèle scribe -. La chanson de Gilgamesh, Myriam Mallié l’a souventes fois contée. Elle porte ici un regard intime sur les trois protagonistes de son récit, sur leurs relations à eux-mêmes et entre eux. La mort proche oblige au retour à soi.

Sînleqe'unnennî va prendre la parole le premier et donner le ton au sujet de l’ouvrage : une longue réflexion sur la mort, l’amour, la vie. Ce sont trois monologues qui alternent, les voix de trois chants intérieurs qui se succèdent. « Je suis le scribe du roi. Moi qui aime passionnément écrire, je suis vide de mots », pense Sînleqe'unnennî en observant son souverain que la vie quitte lentement. Il regarde aussi Shamat qui assiste Gilgamesh dans ses derniers moments. Et il médite sur la vie de l’une, de l’autre et des deux, ensemble.

Shamat se penche sur sa propre vie : sa vie aux côtés de Gilgamesh. Et lorsqu’il est parti à la quête de l’immortalité, après la disparition d’Endiku, son double, son frère, son ami, sa vie loin de Gilgamesh. Il y est question ici de l’absence, du deuil, de la solitude. « La vie est une succession de départs. Tous intolérables. La résistance du cœur est incalculable ».

Gilgamesh se meurt, lui, l’être qui cherchait le secret d’une vie sans fin. Il revoit son parcours, ses excès, son orgueil, son outrecuidance. « Ma marche était rageuse. Mes pieds frappaient durement le sol. […] Je marchais avec une exaltation pleine de colère et de ressentiment ».

Trois soliloques.

Qui mènent à l’unisson aux mêmes questionnements.

En filigrane, le mystère des mots : la parole, l’écriture.

« Et moi, simple scribe, qui m’a donné ce pouvoir d’écrire les signes de la parole ? »

« Les animaux ont des langages, l’homme a la parole. L’homme est la forme qu’a choisie la parole pour exister »

« L’écriture est au dehors de nous. La parole est dedans »

« Les mots indociles, vivants, débordants, inutiles, je les écartais comme des mouches d’une main agacée. Mon ventre, et mes mains décidaient de mes actions et de mes choix. Pas les mots »

« L’écriture est un apprivoisement, une lutte parfois sauvage pour la tenir là, au plus près de soi »

Sînleqe'unnennî, le scribe, apprendra à Shamat, la prêtresse veuve, à graver les tablettes pour [qu’elle voit sa] douleur en quelque sorte sortir [d’elle] prendre chair ailleurs que dans [sa] chair. Sînleqe'unnennî transcrira la geste de son roi, glorifiera ses hauts faits, insculpera sa géhenne.

Sînleqe'unnennî qui sait que « la vie ne sert qu’à une chose : apprendre à perdre, à accepter ».

Une œuvre qui donne à méditer sur les grandes questions de l’humanité, a écrit François Emmanuel, écrivain concitoyen de Myriam Mallié.

 

Maryline et Mina nous offrent jusqu’au 4 janvier une quinzaine « conte ». Je sais aussi que Mina met à l’honneur les Éditions Esperluette que j’ai découvertes, récemment, au salon « L’autre livre », aux Blancs Manteaux à Paris, en novembre.

Alors, d’une pierre deux coups :

Un « cadeau » de fin d’année, que je dédie à ces deux sympathiques et attachantes complices que sont Mina & Marilyne (ici et ).

Ma modeste participation à l’entreprise de Mina qui nous invite à découvrir les Éditions Esperluette (clic)

31 octobre 2014

RUE DES BOUTIQUES OBSCURES – PATRICK MODIANO

RUE DES BOUTIQUES OBSCURES - MODIANO

P. Modiano, Rue des Boutiques Obscures, Éditions Gallimard, Paris, 1978, 250 p.

 

 

 

Patrick Modiano a dit : « Le Goncourt, c’est un peu comme l’élection de Miss France. Sans avenir ».

Si le Prix est sans avenir, c’est dans le passé que se trame le scénario du roman qui lui permit de l’obtenir en 1978.

Je ne vais pas résumer le roman, maintes et maintes fois commenté sur les blogs littéraires. La présentation de l’éditeur est d’ailleurs parfaite : « Que reste-t-il de la vie d'un homme ? Une photo, au fond d'une boîte ou d'un tiroir, des papiers administratifs, quelquefois une fiche de police ou un nom dans un Bottin. Et aussi les souvenirs de ceux qui l'ont connu ou rencontré. Ils seront de moins en moins nombreux et leurs souvenirs de plus en plus vagues. Ainsi l'écho d'une vie décroît-il jusqu'à s'éteindre tout à fait. A supposer que quelqu'un puisse revenir sur terre après sa mort, que retrouverait-il de lui dans les lieux qui lui étaient familiers et dans la mémoire des autres ? Et qui pousse un certain Guy Roland, employé dans une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro McEvoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Denise Coudreuse, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier ».

J’ai plutôt envie d’évoquer ma frustration et mon désappointement à la lecture de ce qu’une certaine majorité proclame comme chef-d’œuvre. « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir », écrit René Char (citation d’ailleurs reprise en épigraphe au roman Livret de famille). L’écrivain se lance en effet ici dans la ressouvenance égarée d’un puzzle identitaire qu’il ne parviendra pas à achever à l’issue d’un roman à l’atmosphère trouble, complexe, que j’ai aussi trouvée confuse. Une interview qu’il avait accordée en 1990 confirme ce sentiment : « Ma recherche perpétuelle de quelque chose de perdu, la quête d'un passé brouillé qu'on ne peut élucider, l'enfance brusquement cassée, tout participe d'une même névrose qui est devenu mon état d'esprit ». Un aveu – si l’on peut dire –, qui conforte l’embarras que j’ai éprouvé de pages en pages ; une névrose que l’on peut que percevoir en filigrane de cette quête inachevée. J’ai lu qu’il n’est pas rare qu’une œuvre littéraire « renverse le rapport entre la question et la réponse et confronte le lecteur, dans la sphère de l'art, avec une nouvelle réalité "opaque", qui ne peut plus être comprise en fonction d'un horizon d'attente donné ». J’adhère à cette communication après avoir lu Rue des boutiques obscures : à aucun moment je n’ai trouvé réponse aux questions posées par ce roman. Au fur et à mesure que j’avançais avec le narrateur dans l’élucidation de sa recherche, peu à peu je m’éloignais avec lui des convictions qu’il acquerrait. C’est là que je n’ai pas trouvé « mon compte » de lectrice : pas d’indice imaginaire qui aurait pu me propulser dans un après fantasmé.

« Ce livre pourrait être l’intrusion des âmes errantes dans le roman policier », souligne l’éditeur. C’est vrai. Modiano construit son texte comme un polar. J’attendais, comme le narrateur, le moment de vérité qui donnerait sens à la quête. Mais il n’est jamais venu. Je me suis toujours demandé si mes suppositions étaient justes. Même si « ce qui est important dans une œuvre, c’est ce qu’elle ne dit pas » (P. Macherey), je n’ai pas pu – pas su – trouver de clé pour résoudre la pseudo-énigme posée par le monologue tourmenté du personnage principal en proie aux spectres de son passé.

Habituellement peu dérangée par les allers-retours – parfois imprévisibles – entre passé et présent dans d’autres œuvres d’autres auteurs, j’ai été déconcertée par la façon dont Patrick Modiano traite son récit : une impression désagréable de me trouver dans un labyrinthe avec des indications floues, parfois contradictoires. Pas d’unité. Pistes brouillées…

Je me suis laissé dire que toute l’œuvre de Modiano (et dieu sait qu’elle est prolifique) est ainsi construite. Alors, je ne crois pas que j’irai plus loin dans la rencontre avec cet auteur qui, j’en conviens, écrit bien. Certes, c’est banal, convenu et peu original de conclure ainsi la chronique d'un roman (qui a obtenu le Goncourt) d’un romancier qui vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature. Certes…

09 octobre 2014

LE DERNIER GARDIEN D’ELLIS ISLAND - Gaëlle Josse

2014

Le dernier gardien d'Ellis Island


Gaëlle Josse

Editeur : NOIR SUR BLANC (4 septembre 2014)
Collection : NOTABILIA
176 pages

« L'intensité de ce que l'on vit se mesure-t-elle à sa durée ? »

Il est là, cet homme, à l’issue de quarante-cinq ans de service. Il ne peut renoncer complètement à ce qui a été sa vie pendant de longues années, il ne peut se résoudre à quitter cette île qu’il habite et dont il a géré l’ordinaire pendant de longues années. À 800 mètres d’Ellis Island, la statue de la Liberté. De cette liberté dont ont rêvé, entre le 1er janvier 1892 et le 12 novembre 1954, quelques douze millions de candidats à une incorporation au sein de la société américaine. Alors, avant que la dernière navette ne vienne le chercher, John Mitchell entreprend de rédiger son journal ; mémoires de l’homme, mémoire des hommes, mémoires de l’ile, mémoires de l’Histoire. Parce qu’il lui reste quelques jours à en être encore le gardien. Le dernier. Le survivant.

Surprenant et dramatique roman.

Inséré entre l’histoire et la fiction. Pétri d’émotions. Émotions. Au pluriel. Des émotions qui déferlent dans et entre chaque ligne. Parmi les mots. Au cœur des mots. Dans leur profondeur, dans leur acuité, dans leur secret. Dans l’insaisissable des bouleversements et des traumatismes de l’humanité. Dans l’incompréhension, l’indifférence. Dans, comme une soudaine déferlante, un rouleau qui broie, qui déchire, qui mouline, qui pulvérise. Qui réduit les hommes à un simple matricule, à leur histoire contrefaite, déformée.

Surprenante et subtile écriture.

Qui m’a parfois crispée. Parce qu’au fil des pages, il me semblait me heurter aux remparts d’un texte distancié, retenu. C’est Gaëlle Josse, elle-même, qui m’a donné la clé des raisons de mon malaise. « […] l’ensemble est écrit sans repentirs, sans ratures, comme si le scripteur avait en tête le déroulement précis de son récit et n’avait eu qu’à le coucher sur la page ». À la fin du roman. Quand le dénouement est connu du lecteur.

Surprenante et dérangeante remembrance.

Qui commence, à rebours, le 3 novembre 1954, neuf jours avant la fermeture officielle du centre d’immigration. Sous forme d’un journal. « Ce que j'aime, c'est accompagner un personnage dans son labyrinthe intérieur jusqu'au moment de vérité avec lui-même, le découvrir en même temps que lui et non décider de le révéler à un moment donné », déclare la romancière dans une interview.
Qui s’achève le 11 novembre 1954. Durant ces huit jours d’écriture, John Mitchell plonge dans les entrelacs de sa mémoire. Évoque les hommes et femmes « qui ont un jour accepté l’idée, pour fuir la misère ou la persécution, de tout perdre pour peut-être tout regagner, au prix d’une des plus terribles mutilations qui soient : la perte de sa terre, des siens, la négation de sa langue et parfois celle de son propre nom, l’oubli de ses rites et de ses chansons. Car seule cette mutilation consentie pouvait leur ouvrir la Porte d’or » et celles et ceux pour lesquels « la Porte d’or demeurera à jamais une herse d’acier ». Évoque les drames de l’exil, de l’incompréhension, de la misère, de la souffrance et du désespoir, des rêves engloutis dans « un non-lieu [où] s’agitent les gardiens du temple », où « le temps n’existe plus », où « l’attente en est la seule mesure ».

Surprenantes et tragiques romances

Liz, l’épouse aimée. Nella, la femme abusée. John Mitchell invoque l’empreinte indélébile qu’elles ont laissée dans son âme. Dans l’intime de son souffle. Dans l’essence de sa conscience. Deux femmes qui se sont s’engouffrées dans le tréfonds de lui-même et s’y sont abîmées. Quand Liz décède, il dira : « À sa mort, toute ma géographie personnelle, toute mon appréhension des lieux s’est trouvée redessinée. » Et de Nella : « Cette jeune italienne brune et affligée avait atteint en moi des régions inconnues, de ces lieux dont l'existence reste insoupçonnable et dont la brusque découverte nous tend un miroir où se reflète l'inconnu.

Il est là, cet homme, à l’issue de quarante-cinq ans de service « aujourd'hui le capitaine d'un vaisseau fantôme, livré à ses propres ombres ».

Magistrale et remarquable littérature.

22 septembre 2014

LA PORTE DES ENFERS - Laurent Gaudé

LA PORTE DES ENFERS - Laurent Gaudé

La porte des enfers
Laurent Gaudé
Acte Sud (Babel) - 29 mai 2010
Poche, 266 pages

 

Ainsi le Paradis n’existerait pas pour nos défunts, même les plus vertueux ? Ainsi, tous, emmenant avec eux une partie de nous, seraient inéluctablement condamnés à affronter de terribles épreuves souterraines, avant que l’oubli terrestre ne les engloutisse dans la mort ultime ?

C’est la thèse que Laurent Gaudé défend dans ce somptueux roman. Et cette thèse m’a conduite dans une réflexion profonde et intime sur le rapport que nous pouvons avoir avec la perte et le deuil.

Naples. La mort violente d’un enfant de six ans, tué d’une balle perdue au cours d’un règlement de compte mafieux, fait basculer la vie de ses parents. Un tel sujet aurait pu faire verser le texte dans un mélo poisseux et larmoyant, où il aurait pu être question de vengeance, d’incommensurable affliction, de prostration hébétée. Ces thématiques, omniprésentes, Laurent Gaudé les prend à contre-pied et leur donne une amplitude symbolique « Extra-Ordinaire ». Hors du rationnel, et pourtant si proche des bouleversements qu’impose un tel déchirement.

S’inspirant du mythe d’Orphée, le romancier emmène le père jusqu’au lieu où erre l’ombre de son enfant. Dans « les enfers », et non dans « l’enfer » embrasé de notre traditionnelle théosophie. Dans un lieu où les ombres des morts, avant leur évanouissement suprême, vaguent de salles en salles, implorant que le souvenir des vivants les maintiennent hors de la dissolution absolue.

Une thèse sur la perte et le deuil ; une thèse sur la mémoration, aussi.

Les personnages de ce roman sont un compendium de l’existence : un père, une mère, un enfant, un prêtre réprouvé par les Hautes Autorités Ecclésiastiques, un « professore » homosexuel à la limite de la pédophilie, un travesti extravagant et empathique, un tenancier de bar un peu sorcier…

Une seule femme, la mère. Synthèse du don de la vie et de la faculté d’oubli. Son rôle m’a quelque peu étonnée, d’ailleurs. Lorsqu’elle décide – choisit – d’oublier. D’oublier son enfant, d’oublier sa propre vie, de s’oublier. Surprise que Laurent Gaudé ne lui ai pas attribué le statut de gardienne de la mémoire de son fils. Après avoir exigé de son mari qu’il venge la mort de leur enfant ou qu’il le lui ramène, après avoir constaté qu’il ne peut accéder à sa demande, après avoir lancé sa malédiction, elle partira sur le chemin de l’oubli, du déni, du reniement et de la renonciation.

Le rôle des hommes de ce roman est prééminent : au fil du roman, ils s’élèvent en puissance au-dessus de ce et ceux qui les entourent. Le père, personnage central, porte le souvenir de son enfant dans la culpabilité : il a besoin de rédemption, il a besoin de participer au salut des mânes de son fils par l’expiation. Ses compagnons de quête, des silhouettes de l’ombre : le succédané d’une société anonyme, clandestine, androgyne.

Jamais je n’aurais lu ce fantastique ouvrage si Isabelle (son blog est ici) ne me l’avait offert pour mon anniversaire. Ni le titre, ni le thème, ni la couverture ne m’auraient engagée ne serait-ce qu’à le feuilleter. Je la remercie d’avoir forcé ma porte, de m’avoir emmenée sur les rives du Styx, et de m’avoir permis d’en revenir, fortifiée.

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07 septembre 2014

MADAME DIOGÈNE, Aurélien Delsaux

Madame Diogène

Madame Diogène
Aurélien Delsaux
Albin Michel (20 août 2014)
144 p.

 

Diogène vivait dans un tonneau, quelques-uns d’entre nous le savent. Madame, elle, vit dans un appartement. Un appartement dans un immeuble.

Diogène vivait seul. Madame, elle, ne vit pas si seule que ça. Il y a les voisins du dessus, ceux du dessous, sa nièce, l’assistante sociale, les gens de la rue, les mouvements dans la rue… Il y a aussi une foultitude d’animaux dans son appartement.

Diogène vivait sale. Madame, elle, est pouacre. Tellement pouacre qu’on pourrait dire répugnante. Mais c’est pareil.

Trois clichés plus tard, je pourrais dire que Madame Diogène n’inspire guère la sympathie.

Et pourtant ! Cette vieille dame qu’Aurélien Delsaux nous présente dans son premier roman, elle est bien « autre chose » que ces représentations à l’emporte-pièce que le lecteur pourrait se faire d’emblée. Si les souvenirs la fuient, elle a entassé dans son antre tout ce qui les composait. Elle ne sait plus qu’en faire puisque presque tous ont perdu sens et qu’ils sont devenus déchets ; mais ils sont là, autour d’elle, en elle qui observe, muette, les vestiges de ce qu’elle a connu. Si elle n’a plus les mots pour décoder ce qu’elle voit, elle perce du regard ce qu’elle ne connait pas.

Son regard pourrait être celui du lecteur s’il veut s’en laisser convaincre ; le regard sur un monde qui part à vau-l’eau, selon l’auteur : manifestants qui « marchent d’un bon pas, joyeux de colère », policiers qui « à l’avancée du cortège, se raidissent », « parade de cirque […], révolution pour rire ». C’est ce monde qu’elle scrute, un monde perdu dans une tourmente, qui soubresaute au rythme des slogans, aux éclairs des lacrymogènes, aux hurlements des sirènes policières, aux retentissements des cris, aux giclements de sang. « Elle est, elle, dans son trou sombre, blottie tout au fond du présent ».

Roman inquiétant, troublant, perturbant, percutant, émouvant. Madame Diogène n’est-elle pas, comme Aurélien Delsaux le dit dans une récente interview, « la dernière humaine » ?

Présentation de l'éditeur

Comment résister au monde ? Se soustraire à son principe de réalité ?

En se terrant chez elle, parmi souvenirs et objets quotidiens qu’elle accumule jusqu’au vertige, une femme fait un choix radical : celui de s exclure pour vivre librement. De son abri, « blottie tout au fond du présent », elle contemple le dehors sans se laisser atteindre et navigue à vue, dans l’oubli du reste du monde.

Récit d’une guerre silencieuse et salutaire, métaphore du monde contemporain, le premier roman d’Aurélien Delsaux sans pathos aucun mais avec une précision d’entomologiste interroge avec un détachement impressionnant la mémoire et la solitude, la liberté et l’insoumission. Un univers et un style qui révèlent un écrivain à part entière.

21 mai 2014

L'OBÉISSANCE, François Sureau

L’obéissance
François Sureau
Folio (23 octobre 2008)
160 pages

L'OBEISSANCE - François Sureau

J’ai lu quelque part (mais forcément dans un lieu très comme il faut) que l’obéissance est un mécanisme de défense contre le sentiment d’insécurité.

Ce n’était pas seulement un sentiment que ressentaient ces soldats mandés par le gouvernement français pour accompagner de Paris à Furnes, en Belgique, le bourreau Anatole Deibler et les bois de justice et qu’il y exécute Émile Préfaille pour un meurtre dont l’hétéroclite équipage français se moque comme de l’an quarante. Il faut dire que de l’an quarante, on en est loin, puisque c’est en mars 1918 que le périple va devoir s’opérer. Alors, non, ce n’était pas un sentiment d’insécurité, c’était une insécurité totale et réelle. Mais qui (ou quoi), pour ces hommes, représentait l’insécurité ? L’Allemagne et sa barbarie. La France allait les sauver, c’était évident !

Ça bombardait, ça canardait, ça détruisait, ça éventrait… une boucherie obscène, absurde et meurtrière. Bien plus meurtrière que ce condamné Belge (il n’a tué « que » deux personnes », lui). Bien plus meurtrière que ce bourreau qui ne comptabilise « que » trois cent quatre-vingt-quinze mises à mort. Mises à mort dites légitimes, puisqu’elles lui avaient été commandées.

Il en est qui ont des dispositions à obéir. C’est le cas de ces hommes, qui n’envisagent pas un seul instant qu’ils pourraient se cabrer au motif de la sauvegarde de leur propre vie. Droit devant, quoi qu’il arrive, pour ne pas désobéir.

Un roman de François Sureau, exhumé d’un fait réel. Un roman qui dresse les portraits d’hommes qui ne luttent pas contre le risque de leur propre mort. Parce qu’ils acceptent de s’inféoder, sans se demander un seul instant pourquoi. Leur docilité à l’ordre supérieur, à l’engrenage inéluctable des rouages administratifs, politiques et militaires, est stupéfiante. Aussi stupéfiante qu’aberrante.

Le thème de ce texte n’est pas la guerre ; elle sert d’assise à l’auteur pour une magistrale démonstration sur la soumission à l’autorité. Ce pacte qu’un individu peut passer de plein gré avec un autre auquel il a reconnu une valeur et pour lequel il échange sa liberté d’exister et de penser. Un pacte qui l’autorise à tuer, sans remord, puisque ça lui a été demandé. Même pas exigé, puisqu’il est « librement » consentant, pourrait-il affirmer. Un pacte qu’il ne remettra pas en cause, même si sa propre vie est compromise.

À l’heure de la montée des intégrismes de tous poils, dans le monde entier, chez nous aussi, à l’heure où la diabolisation de « l’autre différent » bat son plein… comment ne pas tirer de conclusion à la lecture de ce livre ?

Ce texte me rappelle le film « I comme Icare », qu’Henri Verneuil avait réalisé en 1979 pour illustrer l’expérience de Milgram, un psychologue américain qui, entre 1960 et 1963, a évalué le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime, et a analysé le processus de soumission à l’autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. Mais dans le roman de François Sureau, les problèmes de conscience ne sont que peu évoqués.

Si vous avez deux heures devant vous pour visionner ce superbe film, il est .

04 avril 2014

LAISSEZ-MOI, Marcelle Sauvageot

 

LAISSEZ-MOI SAUVAGEOT

Laissez-moi

Marcelle Sauvageot
Éditions Phébus - Libretto (juillet 2012)
144 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce roman autobiographique a été écrit, en 1930, par une femme, gravement atteinte par la tuberculose (dont on mourrait presque toujours, à cette époque) qui vient de recevoir une lettre de rupture de son amant. C'est cette lettre qui va susciter une méditation profonde et sensible. Bien qu'écrit il y a quatre-vingts ans, le texte est d'une actualité et d'une pertinence profondes.

Marcelle Sauvageot sait que ses jours sont comptés, mais elle a, pour se raccrocher à la précarité de sa vie, une relation amoureuse qui lui donne force, combativité, espoir et bonheur. "Si tu m'aimes, je guérirai", affirme-t-elle.

Ce matin-là une lettre de son amant lui parvient au sanatorium. Elle lit ces deux phrases, laconiques : "Je me marie... Notre amitié demeure..." La brutalité de ces mots transforme brusquement "la valeur de toute chose". La narratrice (l'auteure elle-même) voit tout s'effondrer et se glacer autour et en elle. Pour tenter de refaire surface, Marcelle Sauvageot s'engage dans une introspection qui la conduit à s'interroger sur le sens de l'amour en vis à vis de l'amitié. Elle compose ainsi une sorte de longue missive qui s'adresse à l'homme qui vient de l'abandonner.

Le thème pourrait évoquer une interminable lamentation, un déferlement d'aigreur, un rêve de vengeance, un trop-plein de chagrin. Point de sentiments de la sorte dans ce texte pudique et poignant ! En aucun moment la narratrice ne sombre dans le misérabilisme et dans la plainte. Il y a de la vie dans ses mots qu'elle choisit avec soin pour qu'ils soient le reflet exact de ses ressentis, pour qu'eux, à leur tour, ne la trahissent pas, pour qu'ils témoignent le plus justement possible de ce qu'elle explore avec minutie certes, mais avec tant de poésie !

Ce n'est pas un ouvrage qui apitoye ... c'est un texte fort, plein de vigueur, de chaleur, de profondeur. 

Marcelle Sauvageot fut l'auteur d'une oeuvre unique, dans tous les sens du terme. Elle meurt à 34 ans, emportée par la tuberculose, quatre ans après avoir écrit ce livre.

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03 avril 2014

LA VIE, Régis de Sá Moreira

LA VIE REGIS DE SA MOREIRA

La vie
Régis de Sá Moreira
Au Diable Vauvert (août 2012)
119 pages

 

 

 

 

 

La vie, c’est la vie, c’est ça la vie ; un proverbe amérindien dit que « c’est l’éclat d’une luciole dans la nuit. C’est le souffle d’un bison en hiver. C’est la petite ombre qui court dans l’herbe et se perd au coucher du soleil ». L’auteur, dans ce court recueil, a pris le temps de contempler l’éclat de la luciole, de sentir le souffle du bison, de regarder s’enfuir une petite ombre vers le crépuscule.

 

Je suis sorti de chez moi à 8 heures, j’ai marché au lieu de prendre le métro, je me suis marré en croisant un homme qui portait une télé…

[…]

Il y avait quelqu’un avec moi, ce quelqu’un venait de me faire rire et ce quelqu’un, c’était moi !

L’essentiel de ce texte réside dans « […] », puisque les deux extraits que je viens de citer n’en sont que le prologue et l’épilogue.

[…] au fur et à mesure du récit, composé de courtes réflexions intérieures, Régis de Sá Moreira donne la parole au protagoniste de l’évènement précédent. Pas facile à expliquer, mais un procédé particulièrement amusant. Amusant, certes, mais plus encore.

Démonstration : « je me suis marré en croisant un homme qui portait une télé… »… 

… « Je ne sais pas ce que j’avais de marrant, je portais une télé c’est tout, mais bon allez savoir ce qui se passe dans la tête des gens »…

Et comme la télé était lourde, il fait une pause pour fumer une cigarette. Pas de feu. Il demande service à un homme assis sur un banc…. Qui lui-même…. Etc. Etc.

Une ficelle stylistique astucieuse que l’auteur déroule avec habileté pour faire parcourir « LA » vie à son lecteur. Un petit morceau de vie de chacun des acteurs. Parce qu’au-delà de l’artifice littéraire, c’est une succession de réflexions souvent anodines qui construit un texte assez bien élaboré. Une idée entraînant l’autre, Régis de Sá Moreira aborde ce qui constitue le quotidien de chacun dans sa banalité. Son art, c’est de mettre en relief les petits lieux communs et de les rendre « vivants ». Une façon originale d’aborder par petites touches, presque insignifiantes, les grands thèmes de l’existence humaine : l’amour, la solitude, l’amitié, le deuil…

Un enchaînement subtil. Mais un peu superficiel quand même. Une impression de touche à tout, d’une revue sommaire. Des enchaînements à l’emporte-pièce qui passent du coq à l’âne. Un peu comme nos pensées qui, au fil des heures, vont et viennent indéfiniment, parfois sans suite.

Un livre déconcertant d’un auteur polygraphe, fin observateur du fugace et de l’éphémère, somme toute.

C'est peut-être ce qu'on appelle "avoir de la suite dans les idées"....

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31 mars 2014

MONDE SANS OISEAUX, Karin Serres

MONDE SANS OISEAUX - KARIN SERRES

Monde sans oiseaux
Karin Serres
Éditeur : Stock, 2013
112 pages

Il m'a fallu démarrer trois fois la lecture de ce roman avant de parvenir à la conduire jusqu'à son épilogue. Difficile, vraiment, d'entrer dans le monde de « Petite Boîte d'Os » ! Les conditions de sa naissance m'ont déjà laissée pantoise. L'attribution de son prénom m'a déconcertée. Quant aux cochons fluorescents, génétiquement modifiés qui flottent imperturbablement à la surface du lac, ils m'ont complètement désarçonnée ! J'ai dû aussi m'habituer aux maisons sur roulettes, et aux défunts dans leurs cercueils qui reposent au fond de ce lac. Quelques lapins verts à apprivoiser plus tard...
J'ai enfin réussi à lâcher prise pour suivre le parcours de Petite Boîte d'Os.

 


SE LAISSER PORTER par l'onirisme, par le conte, par la fable, par le fantastique d'un monde « borderline » dont l'on ne sait s'il va vers sa fin ou s'il est en pleine mutation


ESCORTER Petite Boîte d'Os dans sa quête de vie, candide et sincère


TROUVER DU CHARME, comme elle, au vieux Joseph, surnommé Le Cannibale, et l'aimer infiniment


ACCOMPAGNER les naissances


CORTÉGER les décès


GUETTER les crues imprévisibles d'un lac qui recèle tous les mystères de la vie et de la mort et qui, inexorablement, monte, monte


REDOUTER « la ville »


S'ÉMOUVOIR la poésie limpide du texte


ÊTRE FASCINÉE par l'authenticité des sentiments


MÉDITER


Un monde sans oiseaux, parce qu'ils n'ont pas survécu aux mouvements du monde. Un monde dans lequel Petite Boîte d'Os évolue, sereine. En pleine conscience de la vie qui passe et de l'inéluctable issue.


Un roman


DÉLICAT INTELLIGENT SUBTIL MYSTÉRIEUX LUCIDE PÉNÉTRANT ÉMOUVANT DENSE 

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