08 novembre 2014

UN VOYAGE INATTENDU : FOLIE CHROMATIQUE

Cette semaine, j'ai réuni deux défis d'écriture en un seul texte.

- Les Plumes d'Asphodèle (c'est par ici)
- Les Impromptus Littéraires (c'est par là)

Deux consignes, donc.

- 24 mots collectés par Asphodèle, lundi, sur le thème de "la folie", à insérer dans un texte. (on avait le droit d'un laisser un : pour moi, ce fut bergère)
grain, conséquence, ordinaire, manquer, zinzin, camisole, extravagance, quotidien, douce, furieux, maîtrise, artiste, abandon, univers, psychose, conte, rêveur, bleu, aliéniste, bergère, escapade, onduler, outrageux, obsédant.

- "Dans un musée, une exposition, voire même en regardant une reproduction dans un magazine, vous êtes fasciné par un tableau, une photo, une affiche ... Vous ne pouvez plus en détacher votre regard. C'est alors que tout bascule brusquement : vous êtes projeté à l'intérieur même de l’œuvre"

Voici donc le résultat de mes élucubrations plumitives.

********************

CHAGALL

Elle connaissait l’extravagance parfois outrageuse de Marc Chagall, l’univers déconstruit des objets et de l’espace dans son œuvre, sa maîtrise des couleurs. Elle croyait tout connaître de cet artiste que d’aucuns décrivaient comme un peu zinzin, empreint de la psychose propre aux juifs déracinés qui auraient trouvé dans l’art un moyen de s’exprimer. Ce dont elle était sûre, c’est qu’elle aimait le monde rêveur, fantastique et obsédant qui habite toutes ses toiles. Obsessionnel, serait, même, plus approprié.

Lorsque, au Grand Palais, en cet été 2013, elle entre, elle est prête au plus total abandon. Prête à se laisser guider par ses émotions et les conséquences qu’elles pourront avoir sur son quotidien. Quitter, ne serait-ce que quelques heures, l’ordinaire de sa vie et ne rien manquer de cette explosion de chromatisme onirique qu’elle se prépare à explorer.

Sa lente déambulation entre les créations du célèbre cubiste la conduit de toiles en toiles. Elle s’arrête soudain, fascinée par une huile. Ce sont les verts qui attirent son œil, leurs grains nuancés, quelques-uns tirant sur le bleu ; la mise en perspective d’un bosquet de bouleaux dans l’encadrement d’une fenêtre. Elle s’avance, comme si elle voulait pénétrer à l’intérieur de cette cuisine ; elle avance ; elle pénètre dans la cuisine.

Sans bruit, pour ne pas importuner le couple d’amoureux qui contemple le spectacle d’une nature libre, elle avance. La voici qui regarde par la croisée, elle aussi. Ils ne l’ont pas vue, tout occupés qu’ils sont à s’unir dans cette douce contemplation. Elle s’immisce dans leur communion de pensée devant le merveilleux qui cogne à la fenêtre. Une prairie, une haie fleurie, les arbres élancés… La fenêtre de l’intime. Elle retient son envie de prendre l’une des pommes, posée sur les assiettes retournées. Elle a envie. Mais se retient. Ne pas déranger, ne rien déranger. Le rideau soulevé, le châle accroché, le sucrier, le pichet, la tasse… témoins paisibles de la vie domestique. Ne pas perturber, ne rien perturber. Ces regards vers l’extérieur. Une escapade poétique. Un ici et maintenant.

-      Mais que diable faites-vous ici !

-      Chut, vous allez les importuner !

-      Madame, ils ne peuvent plus être incommodés. Ils auront bientôt un siècle ! Sortez de cette pièce, immédiatement !

-      De cette pièce ? Mais de laquelle ?

-      Ne voyez-vous pas que vous êtes entrée dans la cuisine de Marc et Bella ? J’espère que vous n’avez pas croqué « LA » pomme, en plus !

-      « LA » pomme ? Mais…

-      Oui ! « LA » pomme ! ne me racontez pas des contes, comme l’autre folle furieuse, l’autre jour ! J’ai dû appeler des aliénistes pour qu’ils lui passent la camisole ! Elle voulait prendre la place de la petite aiguille, parce qu’elle se disait lointaine descendante de Guillaume.

-      Guillaume ?

-      Oui Madame. Guillaume. Blaise aussi, et Herwarth, et Ricciotto ….

CHAGALL - hommage à Apollinaire

Elle écarquille les yeux, n’en croit pas ses oreilles. À pas furtifs, elle quitte la cuisine. Dans le couloir, son regard s’abouche presque violemment avec une nouvelle toile : elle comprend mieux cette histoire de pomme, de « LA » pomme. Le temps s’enfuit avec le tic-tac d’une horloge humaine. « LA » pomme est là, symbole du péché premier. Ceignant le couple originel, ondule la forme spiralée du serpent tentateur. Aux pieds de l’être double qui tient le fruit de toutes les convoitises, un cœur percé d’une flèche. Quatre noms l’auréolent. Une touchante déclaration d’amour aux quatre personnages qui ont toujours soutenu l’incomparable créateur : Apollinaire, Cendrars, Walden, Canudo

Elle devient Ève. La clepsydre de son destin commence à s’écouler.

 

Première oeuvre : Fenêtre à la campagne - Marc Chagall - 1915
Deuxième oeuvre : Hommage à Apollinaire - Marc Chagall - 1911/1912

Littér'auteurs/2014/11/08

 

ASPHODELE

Posté par C Martine à 06:00 - - Commentaires [21] - Permalien [#]
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Commentaires sur UN VOYAGE INATTENDU : FOLIE CHROMATIQUE

  • Quel talent tu as pour nous faire toucher et ressentir le vivant de ces toiles inertes depuis plus d'un siècle

    Posté par patchcath, 08 novembre 2014 à 06:49 | | Répondre
  • Hello Martine L.
    Miss Aspho m'a parlé de ton talent d'écriture
    Heureuse de te découvrir !
    Cet exercice classique d'imaginer une histoire sur une toile est bien difficile.
    Tu as rendu la vie au premier tableau et le 2e savamment choisi est la conclusion de ton dialogue. L'effet général est génial.
    Bon we et bises de Lyon

    Posté par Soene, 08 novembre 2014 à 08:33 | | Répondre
  • A travers tes mots, me voilà moi aussi au Grand Palais à admirer ce tableau. J'adore l'expression de Chagall et tu m'as à nouveau donné l'envie de me laisser bercer par ses toiles. Tu as su réveiller en moi des souvenirs en lien avec cette exposition. Merci !

    Posté par marlaguette, 08 novembre 2014 à 08:38 | | Répondre
  • Toute l'intimité d'un artiste dévoilé ...
    Quel beau texte qui fait vivre et bouger les couleurs de Chagall

    Posté par Valentyne, 08 novembre 2014 à 08:50 | | Répondre
  • J'ai eu le même genre d'idée mais traitée d'une façon différente avec un peintre encore plus fou peut-être. En tout cas je salue l'écriture.

    Posté par Jean-Charles, 08 novembre 2014 à 09:47 | | Répondre
  • Tu sais que je suis pressée aujourd'hui par le temps, mais je ne pouvais pas partir sans laisser une trace par ici pour te remercier pour ton commentaire à mon texte pour lequel tu as mis le doigt sur mes souffrances du moment!!!
    Je pars dans moins d'une heure pour deux longues semaines, j'espère retrouver la sérénité et à mon retour des décisions seront à prendre c'est clair et net!!!
    Bravo pour ton double challenge, tu es très douée, tu manies formidablement bien la langue de Molière!!!
    Bisous Martine et à très bientôt!!!
    Domi.

    Posté par dimdamdom59, 08 novembre 2014 à 10:37 | | Répondre
  • Ce texte est renversant de beauté et de mystère ! On y plonge comme dans le tableau que tu cites et on y perd la raison, mais que c'est bon cette douce folie qui arrête le temps...Et Chagall... Encore un double défi superbement écrit...

    Posté par Asphodèle, 08 novembre 2014 à 11:27 | | Répondre
  • Ton écriture, une très heureuse découverte. Quel talent!
    Bonne journée

    Posté par dame mauve, 08 novembre 2014 à 11:36 | | Répondre
  • Superbe: Je me destinais à être peintre dans ma famille d'artistes bohèmes, ou danseuse , comédienne ...Il en fut autrement .Je devins "aventurière". Avec un grand Amour ,nous allions aux expos, et nous choisissions celui qui nous avait enchanté et celui qui ne nous avait pas parlé (en secret). Et nous allions contempler notre choix (toujours le même ) pour nous embarquer dans l'univers de ce peintre, c'était merveilleux , c'était un poète, et ce transfert dans ce monde virtuel était toujours un moment magique. Une osmose.
    Merci pour ce voyage
    Dan Gazénia

    Posté par Dan Gazénia, 08 novembre 2014 à 11:42 | | Répondre
  • Joli ! j'ai aussi essayé d'associer Les Impromptus et les Plumes de cette semaine, mais je n'ai pas réussi, contrairement à toi ; j'aime beaucoup le glissement fluide du dehors du tableau vers le dedans (je dis ça très mal... )

    Posté par carnetsparesseux, 08 novembre 2014 à 12:01 | | Répondre
  • Ah Chagall c'est chez moi !!
    La lecture est agréable comme en partance pour un séjour de rêve.....

    Posté par Ghislaine, 08 novembre 2014 à 17:21 | | Répondre
  • beau choix de tableau!
    et pas facile à faire, entrer dans un tableau sans tomber dans les clichés du genre

    Posté par Adrienne, 08 novembre 2014 à 17:28 | | Répondre
  • Oui, très belle interprétation de la (double) consigne.
    Je me suis laissé emporter par ton univers onirique et celui de ce grand peintre que j'aime beaucoup.
    Bravo!

    Posté par celestine T, 08 novembre 2014 à 20:12 | | Répondre
  • Merci à ce fan-club inattendu !
    Ce texte relate - presque - une histoire vécue : J'étais en effet au Grand Palais, un jour d'été 2013, avec mon amie Marilyne. (http://www.lireetmerveilles.org/)
    Mais je ne suis pas entrée dans la cuisine de Bella et Marc...
    Je conserve, vous avez pu vous en rendre compte, un souvenir ému de cette rencontre.

    Posté par M Littér'auteurs, 08 novembre 2014 à 20:50 | | Répondre
  • J'avoue que je suis rentrée dans la cuisine à ta suite...et emportée par le récit j'ai été obligée de relire pour voir apparaître les mots imposés tant ils sont insérés avec naturel. Chapeau, même si je préfère Miro.
    Bon dimanche.

    Posté par monesille, 09 novembre 2014 à 07:59 | | Répondre
  • Superbement rendu cette visite à l'intérieur de la toile. Il m'est aussi arrivé d'être restée fascinée devant une peinture, hélas, je n'ai pas pu entrer dedans !

    Posté par Martine27, 09 novembre 2014 à 10:48 | | Répondre
  • Ah mes aïeux comme on dit chez moi à Lyon, quel texte ! vraiment les mots glissés sont tellement invisible et d'ailleurs on ne le cherche m^me pas tant on prit par tes phrases. C'est de la dentelle. Magnifique !
    avec le sourire

    Posté par lilousoleil, 09 novembre 2014 à 13:39 | | Répondre
  • je me souviens encore de cette rencontre imprévue avec Chagall... Je voulais dire avec certaines sculptures de cet artiste...à Venise. 3 filles en train de courir sous la galerie de la place St Marc, en direction du vaporetto qui devait nous amener jusqu'au Cannareggio et l'une d'entre elles (ma belle-soeur) qui tombe en arrêt devant les vitrines d'une galerie d'art. Entrée libre, nous n'allions pas manquer cette occasion unique. Ton texte et le peintre choisi m'ont fait chaud au cœur, quel beau souvenir ! Bravo pour ta prestation.

    Posté par mijo6447, 10 novembre 2014 à 21:30 | | Répondre
  • c'est vraiment un voyage inattendu, je me suis laissée guider, merci

    Posté par la fllibust, 11 novembre 2014 à 14:41 | | Répondre
  • bravo pour ce deux en un .Entrer dans un tableau un beau moment de folie .

    Posté par evalire, 15 novembre 2014 à 21:08 | | Répondre
  • Pour un voyage, c'est un voyage réussi au cœur de l’œuvre. Très original, j'aime.
    Et j'espère que tu n'as pas croqué La pomme au passage.

    Posté par ceriat, 28 novembre 2014 à 21:44 | | Répondre
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