31 octobre 2014

RUE DES BOUTIQUES OBSCURES – PATRICK MODIANO

RUE DES BOUTIQUES OBSCURES - MODIANO

P. Modiano, Rue des Boutiques Obscures, Éditions Gallimard, Paris, 1978, 250 p.

 

 

 

Patrick Modiano a dit : « Le Goncourt, c’est un peu comme l’élection de Miss France. Sans avenir ».

Si le Prix est sans avenir, c’est dans le passé que se trame le scénario du roman qui lui permit de l’obtenir en 1978.

Je ne vais pas résumer le roman, maintes et maintes fois commenté sur les blogs littéraires. La présentation de l’éditeur est d’ailleurs parfaite : « Que reste-t-il de la vie d'un homme ? Une photo, au fond d'une boîte ou d'un tiroir, des papiers administratifs, quelquefois une fiche de police ou un nom dans un Bottin. Et aussi les souvenirs de ceux qui l'ont connu ou rencontré. Ils seront de moins en moins nombreux et leurs souvenirs de plus en plus vagues. Ainsi l'écho d'une vie décroît-il jusqu'à s'éteindre tout à fait. A supposer que quelqu'un puisse revenir sur terre après sa mort, que retrouverait-il de lui dans les lieux qui lui étaient familiers et dans la mémoire des autres ? Et qui pousse un certain Guy Roland, employé dans une agence de police privée que dirige un baron balte, à partir à la recherche d'un inconnu disparu depuis longtemps ? Le besoin de se retrouver lui-même après des années d'amnésie ? Au cours de sa recherche, il recueille des bribes de la vie de cet homme qui était peut-être lui et à qui, de toute façon, il finit par s'identifier. Comme dans un dernier tour de manège, passent les témoins de la jeunesse de ce Pedro McEvoy, les seuls qui pourraient le reconnaître : Denise Coudreuse, Freddie Howard de Luz, Gay Orlow, Dédé Wildmer, Scouffi, Rubirosa, Sonachitzé, d'autres encore, aux noms et aux passeports compliqués, qui font que ce livre pourrait être l'intrusion des âmes errantes dans le roman policier ».

J’ai plutôt envie d’évoquer ma frustration et mon désappointement à la lecture de ce qu’une certaine majorité proclame comme chef-d’œuvre. « Vivre, c’est s’obstiner à achever un souvenir », écrit René Char (citation d’ailleurs reprise en épigraphe au roman Livret de famille). L’écrivain se lance en effet ici dans la ressouvenance égarée d’un puzzle identitaire qu’il ne parviendra pas à achever à l’issue d’un roman à l’atmosphère trouble, complexe, que j’ai aussi trouvée confuse. Une interview qu’il avait accordée en 1990 confirme ce sentiment : « Ma recherche perpétuelle de quelque chose de perdu, la quête d'un passé brouillé qu'on ne peut élucider, l'enfance brusquement cassée, tout participe d'une même névrose qui est devenu mon état d'esprit ». Un aveu – si l’on peut dire –, qui conforte l’embarras que j’ai éprouvé de pages en pages ; une névrose que l’on peut que percevoir en filigrane de cette quête inachevée. J’ai lu qu’il n’est pas rare qu’une œuvre littéraire « renverse le rapport entre la question et la réponse et confronte le lecteur, dans la sphère de l'art, avec une nouvelle réalité "opaque", qui ne peut plus être comprise en fonction d'un horizon d'attente donné ». J’adhère à cette communication après avoir lu Rue des boutiques obscures : à aucun moment je n’ai trouvé réponse aux questions posées par ce roman. Au fur et à mesure que j’avançais avec le narrateur dans l’élucidation de sa recherche, peu à peu je m’éloignais avec lui des convictions qu’il acquerrait. C’est là que je n’ai pas trouvé « mon compte » de lectrice : pas d’indice imaginaire qui aurait pu me propulser dans un après fantasmé.

« Ce livre pourrait être l’intrusion des âmes errantes dans le roman policier », souligne l’éditeur. C’est vrai. Modiano construit son texte comme un polar. J’attendais, comme le narrateur, le moment de vérité qui donnerait sens à la quête. Mais il n’est jamais venu. Je me suis toujours demandé si mes suppositions étaient justes. Même si « ce qui est important dans une œuvre, c’est ce qu’elle ne dit pas » (P. Macherey), je n’ai pas pu – pas su – trouver de clé pour résoudre la pseudo-énigme posée par le monologue tourmenté du personnage principal en proie aux spectres de son passé.

Habituellement peu dérangée par les allers-retours – parfois imprévisibles – entre passé et présent dans d’autres œuvres d’autres auteurs, j’ai été déconcertée par la façon dont Patrick Modiano traite son récit : une impression désagréable de me trouver dans un labyrinthe avec des indications floues, parfois contradictoires. Pas d’unité. Pistes brouillées…

Je me suis laissé dire que toute l’œuvre de Modiano (et dieu sait qu’elle est prolifique) est ainsi construite. Alors, je ne crois pas que j’irai plus loin dans la rencontre avec cet auteur qui, j’en conviens, écrit bien. Certes, c’est banal, convenu et peu original de conclure ainsi la chronique d'un roman (qui a obtenu le Goncourt) d’un romancier qui vient de recevoir le Prix Nobel de Littérature. Certes…


25 octobre 2014

COMPLICITÉ pour les Plumes d'Asphodèle

Avec Asphodèle (ici), on écrit. 

Les mots, cette fois étaient : Regard, secret, main, larrons, tiroir, drap, couverture, partager, (se) tramer, connivence, confident, bêtise, proche, rival, neige, empathie, ensemble , amants (au pluriel), nacrer, nomade, noir.

Je n'ai pas utilisé "nacrer"

**********

Le regard
d’une cougar,
c’est un secret
sans intérêt.

Elle te prend la main,
mais c’est sans lendemain.
Ne fais pas le fanfaron,
de l’occasion tu n’es que le larron.

Pas de polichinelle dans le tiroir,
aucun risque de bavoir.
Même si beaux sont les draps
Elle est quand même au moins quadra !

À soi, elle tire la couverture.
Ce n’est pas une caricature !
Ce que tu aimerais partager
pourrait la faire déménager.

Quand tu crois que se trame
un terrible psychodrame,
oublie la connivence
qui n’est que de convenance.

Tu te penses son confident ?
Mais tu es outrecuidant !
Cesse là tes bêtises,
elle rit tant de ces sottises !

De toi tu la supposes proche.
Elle te semble sans reproche.
Tu t’imagines sans rival
Alors même qu’elle cavale.

Elle n’est pas blanche comme neige,
cette chafouine Blanche-Neige.
Elle ne te manifeste empathie
qui n’est guère que patati.

Quand vous êtes ensemble
qu’avec elle tu comptes marcher l’amble
comme deux amants
embéguinés imprudemment,


son amour est nomade
quand ton cœur bat la chamade.
Allez, ne broie pas du noir.
Ne cherche pas de mouchoir !

Littér'auteurs-24/10/2014

D'autres aussi se sont penchés sur ces mots (avec peut-être plus de bienveillance (clic sur leurs noms) : 
AdrienneValentyneNunziCélestineJanickMélanie,Mind The GapViolette Dame MauvePatchCathMarie et Anne (les Sorcières), La KatiolaiseJacou33Carnets ParesseuxIsabel, Fred Mili alias JC alias Chooupi ! CériatMartine27,Marlaguette,  Modrone-EeguabSharon,  EvalireMomo et bien sûr Asphodèle

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22 octobre 2014

LA PEAU DE L'OURS - pour les Impromptus Littéraires

Je suis très attirée par les formes d'écriture que les OuLiPiens ont créées. À priori, elles semblent faciles à écrire, plus qu'à lire. En réalité, elles sont autant difficiles à lire qu'à écrire. 

Pour cet exercice de style, je me suis imposée la contrainte du "PERVERBE", ce procédé d'écriture qui associe deux (ou plusieurs) morceaux de proverbes ou locutions et permet de créer de nouvelles. Une certaine forme de détournement qui m'a réjouie !

L'idée était de composer sur le proverbe : "Il ne faut pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué". J'ai invité des cordonniers, des imbéciles, des chats, des chèvres, des loups, des grives et des merles à vendre leur peau avant d'avoir tué l'ours.

 

PERVERBES

 

Il ne faut pas vendre la peau des ours les plus mal chaussés
avant d’avoir tué les cordonniers.

Variante :

Il ne faut pas vendre la peau des cordonniers
avant d’avoir tué l’ours qui est le plus mal chaussé.

*****

Il ne faut pas vendre la peau des imbéciles
avant d’avoir tué l’ours qui ne change pas d’avis.

*****

Il ne faut pas vendre la peau de l’ours, quand on vous tient le menton.
Avant de l’avoir tué, il est facile de nager.

*****

Il ne faut pas vendre la peau de l’ours, si le chat garde les chèvres ;
qui attrapera les souris, avant de l’avoir tué ?

Variante :

Il ne faut pas vendre la peau du chat qui garde les chèvres
avant d’avoir tué l’ours qui attrape les souris.

*****

Il ne faut pas vendre la peau de l’ours, quand on parle du loup :
avant de l’avoir tué, on en voit la queue

*****

Les chiens aboient : « il ne faut pas vendre la peau de l’ours ! »
La caravane passe avant de les avoir tués.

*****

Il ne faut pas vendre la peau de l’ours, faute de grives.
On mange des merles avant de les avoir tués.

 

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18 octobre 2014

HISTOIRE D’UN ESCARGOT QUI DÉCOUVRIT L’IMPORTANCE DE LA LENTEUR - Luis Sepúlveda

HISTOIRE D’UN ESCARGOT QUI DÉCOUVRIT L’IMPORTANCE DE LA LENTEUR – SEPULVEDA

Histoire d’un escargot qui découvrit l’importance de la lenteur

Luis Sepúlveda

Éditions Métailié (16 octobre 2014)

Coll : BB HISPANO

92 pages

 

 Luis Sepúlveda a repris sa plume. Et quand l’écrivain-conteur-fabuliste la dédie aux enfants, cette plume, je craque ! Je craque parce que les limites entre fable, écologie, philosophie et engagement sont si ténues que je m’installe immédiatement dans la posture de l’adulte qui aurait peut-être eu un jour une âme d’enfant.

Luis Sepúlveda conte ici sa troisième « histoire » Celle d’un escargot. À priori, la vie d’un gastéropode commun (Cepaea nemoralis, pour celui qui nous intéresse) n’a rien de particulièrement exceptionnel. Et pourtant. Pourquoi est-il toujours désigné sous le terme vernaculaire d’escargot ? Pourquoi ne parcourt-il guère plus de trois mètres soixante en une heure ?

Il était une fois un escargot des plus génériques qui soit qui vivait au sein de la tribu de ses congénères, à l’ombre confortable d’un pied d’acanthe, au Pays de la Dent-de-Lion. Tout ce qu’il y a de plus normal… enfin pas vraiment. Un escargot qui se pose des questions, c’est quand même moins courant. D’autant moins qu’il se pose exactement les mêmes questions que celles je me posais précédemment. Et comme tout le monde rit de lui et de ses questions stupides, il décide de partir chercher les réponses ailleurs. Ailleurs, c’est-à-dire, dans le vaste monde… avec lenteur. Et ceux qu’il va rencontrer vont, avec cette sagesse qui caractérise les êtres vivants qui prennent le temps de vivre, lui fournir des explications et lui offrir un nom. Un nom bien à lui ; qui lui convient à merveille. Et ce qu’il va découvrir, dans un monde hostile et [in]humain, va tellement l’effrayer qu’il n’aura de cesse de sauver son peuple.

Il était une fois un escargot qui prit un nom et qui comprit l’importance de sa lenteur. De « la » lenteur.

Il était une fois un écrivain qui glisse adroitement ses convictions dans une belle allégorie : la rébellion, la résilience, la sédition, la coopération, l’esprit de corps… Un écrivain qui, subtilement, dénonce l’immobilisme, le traditionalisme, l’entêtement…

Il était une fois une nouvelle œuvre, courte et dense, traduite par son éditrice, illustrée avec maîtrise et éloquence par Joëlle Jolivet. Il était une fois un génial et généreux littérateur, nommé Luis Sepúlveda. 

14 octobre 2014

BALAI & POUSSIÈRE pour les Impromptus Littéraires

 "Parmi les nombreuses odeurs qui nous ont piégé(e)s la semaine passée, il en est une qui nous force instinctivement à agiter notre balai... c'est celle de la poussière". C'est le thème de la semaine chez les Impromptus littéraies (D'autres textes ici)

 

 

Elle fouine. Elle farfouille. Elle furète. Elle trifouille. Elle fourrage…

Elle maugrée. Elle bougonne. Elle grognonne. Elle marronne. Elle ronchonne…

Elle prospecte. Elle cherche. Elle scrute. Elle s’informe. Elle sonde. Elle enquête…

Où diable est-il passé ?

Elle remue. Elle déplace. Elle brasse. Elle soulève. Elle secoue…

Elle tousse. Elle s’ébroue. Elle graillonne. Elle éternue…

Où diable est-il caché ?

Il se camoufle. Il se dérobe. Il se dissimule. Il se tapit…

Où diable s’est-il planqué ?

Sous la carpette, sous la moquette, sous le lit…

Où diable s’est-il mussé ?

Derrière la grange, derrière la porte, derrière le fenil, derrière l’étable…

Où diable s’est-il niché ?

Dans le placard, dans la penderie, dans le cagibi…

Où diable s’est-il embusqué ?

Au fond de la tasse, au fond du puit, au fond du seau, au fond du trou…

Où diable s’est-il cloîtré ?

Parmi les capucins, parmi les cisterciens, parmi les augustins…

Dites !

Si vous voyez

Son balai

Rendez-lui !

Elle est allergique

À la poussière !

Littér'auteurs - 2014/10/14

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09 octobre 2014

LE DERNIER GARDIEN D’ELLIS ISLAND - Gaëlle Josse

2014

Le dernier gardien d'Ellis Island


Gaëlle Josse

Editeur : NOIR SUR BLANC (4 septembre 2014)
Collection : NOTABILIA
176 pages

« L'intensité de ce que l'on vit se mesure-t-elle à sa durée ? »

Il est là, cet homme, à l’issue de quarante-cinq ans de service. Il ne peut renoncer complètement à ce qui a été sa vie pendant de longues années, il ne peut se résoudre à quitter cette île qu’il habite et dont il a géré l’ordinaire pendant de longues années. À 800 mètres d’Ellis Island, la statue de la Liberté. De cette liberté dont ont rêvé, entre le 1er janvier 1892 et le 12 novembre 1954, quelques douze millions de candidats à une incorporation au sein de la société américaine. Alors, avant que la dernière navette ne vienne le chercher, John Mitchell entreprend de rédiger son journal ; mémoires de l’homme, mémoire des hommes, mémoires de l’ile, mémoires de l’Histoire. Parce qu’il lui reste quelques jours à en être encore le gardien. Le dernier. Le survivant.

Surprenant et dramatique roman.

Inséré entre l’histoire et la fiction. Pétri d’émotions. Émotions. Au pluriel. Des émotions qui déferlent dans et entre chaque ligne. Parmi les mots. Au cœur des mots. Dans leur profondeur, dans leur acuité, dans leur secret. Dans l’insaisissable des bouleversements et des traumatismes de l’humanité. Dans l’incompréhension, l’indifférence. Dans, comme une soudaine déferlante, un rouleau qui broie, qui déchire, qui mouline, qui pulvérise. Qui réduit les hommes à un simple matricule, à leur histoire contrefaite, déformée.

Surprenante et subtile écriture.

Qui m’a parfois crispée. Parce qu’au fil des pages, il me semblait me heurter aux remparts d’un texte distancié, retenu. C’est Gaëlle Josse, elle-même, qui m’a donné la clé des raisons de mon malaise. « […] l’ensemble est écrit sans repentirs, sans ratures, comme si le scripteur avait en tête le déroulement précis de son récit et n’avait eu qu’à le coucher sur la page ». À la fin du roman. Quand le dénouement est connu du lecteur.

Surprenante et dérangeante remembrance.

Qui commence, à rebours, le 3 novembre 1954, neuf jours avant la fermeture officielle du centre d’immigration. Sous forme d’un journal. « Ce que j'aime, c'est accompagner un personnage dans son labyrinthe intérieur jusqu'au moment de vérité avec lui-même, le découvrir en même temps que lui et non décider de le révéler à un moment donné », déclare la romancière dans une interview.
Qui s’achève le 11 novembre 1954. Durant ces huit jours d’écriture, John Mitchell plonge dans les entrelacs de sa mémoire. Évoque les hommes et femmes « qui ont un jour accepté l’idée, pour fuir la misère ou la persécution, de tout perdre pour peut-être tout regagner, au prix d’une des plus terribles mutilations qui soient : la perte de sa terre, des siens, la négation de sa langue et parfois celle de son propre nom, l’oubli de ses rites et de ses chansons. Car seule cette mutilation consentie pouvait leur ouvrir la Porte d’or » et celles et ceux pour lesquels « la Porte d’or demeurera à jamais une herse d’acier ». Évoque les drames de l’exil, de l’incompréhension, de la misère, de la souffrance et du désespoir, des rêves engloutis dans « un non-lieu [où] s’agitent les gardiens du temple », où « le temps n’existe plus », où « l’attente en est la seule mesure ».

Surprenantes et tragiques romances

Liz, l’épouse aimée. Nella, la femme abusée. John Mitchell invoque l’empreinte indélébile qu’elles ont laissée dans son âme. Dans l’intime de son souffle. Dans l’essence de sa conscience. Deux femmes qui se sont s’engouffrées dans le tréfonds de lui-même et s’y sont abîmées. Quand Liz décède, il dira : « À sa mort, toute ma géographie personnelle, toute mon appréhension des lieux s’est trouvée redessinée. » Et de Nella : « Cette jeune italienne brune et affligée avait atteint en moi des régions inconnues, de ces lieux dont l'existence reste insoupçonnable et dont la brusque découverte nous tend un miroir où se reflète l'inconnu.

Il est là, cet homme, à l’issue de quarante-cinq ans de service « aujourd'hui le capitaine d'un vaisseau fantôme, livré à ses propres ombres ».

Magistrale et remarquable littérature.

07 octobre 2014

PAR LE BOUT DU NEZ...

À l'invite hebdomadaire des IMPROMPTUS LITTÉRAIRES (ici)
j'ai répondu.
Sur le thème
d'un labyrinthe des odeurs
que j'ai voulu littéraire.

Par le bout du nez

« Madame. Nous avons le grand plaisir de vous inviter à participer à notre grande chasse aux écrivains, le … ». À la réception de ce carton, elle s’étonne : certes, elle est lectrice assidue, mais de là à pister les auteurs… Curieuse, elle se décide à se rendre à cette invite. Elle s’apprête soigneusement, convaincue d’y rencontrer quelques plumes célèbres.

Accueillie avec solennité par un majordome caudataire (tiens ! son allure lui rappelle sa lecture du « Voyage en Italie » d’Hyppolyte Taine), elle est conduite dans une sorte de hammam ; là, on l’invite à se dévêtir et à se plonger dans une eau cristalline et singulièrement inodore. Elle qui se préparait aux fragrances de l’Orient ! Puis on la revêt d’une longue toge blanche terriblement inodorante, elle aussi. Puis, après lui avoir bandé les yeux, on la mène dans un quelque endroit. Insonore. La porte se referme derrière elle. Elle tente de calmer les battements désordonnés de son cœur en inspirant profondément.

Tout est là : l’odeur des livres ! Celle du papier jauni par le temps.  Celle, cuirée, des couvertures. Et celle des encres fraîchement estampillées sur les pages des ouvrages. Par son odorat, tous ses sens se renseignent et se mettent en alerte. Elle a enfin compris la raison pour laquelle elle est là… Elle avance à tâtons, les bras en avant. Ses mains, soudain affleurent une jaquette. Dont elle s’empare et qu’elle approche de son visage. Un souffle d’herbes sèches, de pins, de rocailles brûlantes et de bois calciné parvient jusqu’à elle …Henri Bosco[1], murmure-t-elle. Elle a compris et fébrile, elle cherche, à l’aveugle, un autre ouvrage. Celui-ci lui renvoie une bouffée d’ambre, de musc, de benjoin et d’encens ; Charles Baudelaire[2] s’impose soudain. Elle poursuit sa quête. « Des odeurs de nuit, de terre et de sel »… la voici aux côtés d’Albert Camus[3]. Le parfum maléfique de fruit mûr blessé des lys des rivages qui s’élancent de la terre sourd d’un autre livre : c’est Colette[4], qui émerge de la collection. Elle croit détecter un effluve d’eau de Javel. Elle rassemble ses souvenirs : Yann Quéffélec[5] se présente à sa mémoire. Mais Gustave Flaubert[6] le bouscule et lui apporte l’odeur salée de l’Océan. Voici, un peu plus loin, un livre qui pue la fourmi. Intriguée, elle cherche qui pouvait produire cette exhalaison nauséabonde. Mais oui ! C’est Honoré de Balzac[7] qui parlait ainsi de sa cousine ! Vite, une fragrance plus délicate ! C’est au marché qu’elle trouve Philippe Delerm[8], lorsqu’il achète du mimosa.

Elle se sent lasse, incapable de poursuivre cette collecte enivrante. Elle s’appuie contre une étagère. Elle entend une voix douce et grave : « Tous ces extraits pouvaient être mélangés pour obtenir d'autres nuances[9].... Revenez quand bon vous semble, Madame ! Nous serons toujours là pour vous accompagner au cœur des essences de la vie ! Puissent les vallées être vos rues et les verts sentiers vos allées, afin que vous puissiez vous chercher les uns les autres à travers les vignes et revenir avec les parfums de la terre dans vos vêtements ».[10]

 

Martine-Littér’auteurs – 2014/10/07



[3] - Des odeurs de nuit, de terre et de sel rafraîchissaient mes tempes.
L’Étranger

[4] - Ces lys des rivages qui s’élancent de la terre, grandissent si vite qu’on ose pas les regarder, épanouissent leur corolle et leur parfum maléfique de fruit mûr blessé, puis retournent au néant
La naissance du jour

[5] - Le public retenait son souffle. Voilà qu'au moment d'envoyer Antigone à la mort, il avait cru détecter sur la comédienne un parfum d'eau de Javel. Le rire avait aveuglé son attention, submergé la tragédie, gagné les autres comédiens avec la vélocité d'un virus : la troupe s'était fait siffler.
Le maître des Chimères.

 

[6] - Et l'arôme de tout cela lui apporte l'odeur salée de l'Océan. (...) le grand parfum des bois.
La Tentation de Saint-Antoine

 

[7] - Comme elle pue la fourmi ! (...) Je ne l'embrasserai pas souvent ma cousine !
La cousine Bette.

 

[8] - Le lendemain matin, ils allèrent au marché. Arnold acheta du mimosa qui sentait loin, jusqu'à l'enfance.
Il avait plu tout le dimanche.

 

[9] - Michel Baudet, Les parfums antiques. 

 

[10] - Khalil Gibran, Le passant d’Orphalèse

05 octobre 2014

L'ART PRESQUE PERDU DE NE RIEN FAIRE, Dany Laferrière

L'art presque perdu de ne rien faire Laferrière

L'art de se perdre

Il y a se perdre dans l'espace, ça c'est facile,
et on finit toujours par se retrouver à Rome.

Il y a aussi se perdre dans le temps, et, quand
on s'en rend compte, c'est déjà trop tard.

Confondre le passé avec le présent n'est pas
la pire des choses.

Le problème c'est le futur antérieur.
La grammaire qui est censée nous indiquer
le bon sentier dans cette forêt du langage
ne nous est pas toujours d'un grand secours.

En fait, on ne se perd que si on sait
où aller et qu'on ne parvient pas à y arriver.
Si nous ne nous préoccupons pas
de notre destination, il n'y a pas lieu alors
de nous intéresser au point de départ.
Il reste qu'il est plus dangereux de se perdre
dans le temps que dans l'espace.

Mais à quel moment vous ai-je perdu, vous ?

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