29 mai 2014

IL EST DE RETOUR ; Timus Vermes

 

IL EST DE RETOUR

Il est de retour
Timur Vermes
Éditions Belfond (août 2014)
405 pages

 

Inénarrables ces quatre cent-cinq pages ! Tellement inénarrables que je n’ai pu arriver à conduire ma lecture jusqu’à sa conclusion. Épilogue, d’ailleurs, que je n’évoquerai pas, puisque je n’ai même pas eu envie de sauter des pages pour connaître la conclusion.

L’intention était bonne pourtant : nombre d’entre nous se demandent comment nos proches ascendants vivraient notre monde actuel. C’est ce qu’a imaginé l’auteur en ramenant Hitler à la vie.

Imaginez : le Führer ressuscite en 2011. Il a conservé tout le fascisme de son idéologie et veut le perpétuer et l’imposer.

Le personnage, hélas bien réel, d’une des plus grandes tragédies historiques et humaines du siècle dernier devient, dans le roman de Timur Vermes, un bouffon malodorant, risée de ceux qu’il rencontre. Tellement ancré dans son rôle de dictateur pétri d’orgueil et de certitude qu’il ne s’aperçoit pas de son obsolescence.

Consternant m’a semblé le scénario de Vermes. Il ancre cet improbable retour (encore heureux… quoi que….) sur la méprise, le quiproquo. Hitler, sûr d’être lui, et d’être ce qu’il a été. Une cohorte de scénaristes, metteurs en scène et autres illusionnistes, qui  croyant flairer le buzz, laissent la baderne éructer ses diatribes tout en s’en gaussant.

Il paraît qu’il s’agit d’humour, et que le lectorat de Timur Vermes a applaudi au prodige.

masse_critique

Bien. Je ne fais pas partie du lectorat de Timur Vermes, excepté cette fois, parce que je m’étais portée volontaire pour chroniquer ce roman, à l’invite de Masse Critique de Babelio. C’est fait.

Nous étions complice, Denis le Hibou et moi, pour une lecture commune. Voici, ici, sa chronique... et, je me souviens de nos échanges, elle risque de ne pas être dityrambique non plus !

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28 mai 2014

PERSONNE NE ME VOLERA CE QUE J'AI DANSÉ ; Hélène Darroze

personne ne me volera ce que j'ai dansé

Personne ne me volera ce que j’ai dansé
Textes et recettes : Hélène Darroze
Photographies : Jérôme Delafosse
Stylisme : Coco Jobard
Direction artistique : Bernard Pénalba
Le Cherche Midi (14 octobre 2005)
364 pages

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Livre d’art. Livre d’arts.

Art de l’écriture. Celui d’Hélène Darroze, qui dédie aux amours de sa vie ce magnifique ouvrage. Elle évoque autant ceux qui ont précédé sa vocation et son succès de chef de cuisine, que ceux qui édifient sa vie de femme, ceux qu’elle a aimé, ceux qui l’ont aimée, ceux qui l’aiment toujours et qu’elle aime. Défilent, dans cette « galerie », autant son arrière-grand-mère que les hommes qui ont éveillé ses sens. Avec pudeur, avec respect, avec amour.

personne ne me volera

Art de la cuisine. Celui, aussi, de l’auteur de ce livre. Hélène Darroze est chef cuisinier. Cuisinière, dit-elle. Trois convictions l’animent. Cuisiner c’est vivre et vivre c’est cuisiner. « L’émotion est le point de départ, l’authenticité est le fil conducteur, la créativité reste le moyen d’expression ». Cuisiner c’est une passion. « Je suis faite de traditions, je me nourris de l’éducation que trois générations de cuisiniers m’ont inculquée, je respecte avec beaucoup d’humilité ce que la terre de mes ancêtres m’a légué ». Cuisiner c’est être authentique. Et c’est dans le choix des produits qu’elle magnifie qu’elle le prouve.

2014

Art de la photographie. Celui de Jérôme Delafosse, exceptionnel complice d’Hélène Darroze, qui met en valeur ce qu’elle valorise… avec art. J’aurais aimé être marmiton, le jour où ces deux-là se sont rencontrés. Le jour où ils ont bâti le projet de ce livre.

Art de l’émotion. Des émotions. Dans cet ouvrage somptueux, toutes les catégories de lecteurs passionnés se retrouvent : ceux qui aiment les belles lettres d’amour, celles qui sont écrites avec le cœur ; ceux qui aiment mijoter, mitonner, célébrer la bonne chère ; ceux qui aiment s’émerveiller devant une photographie.

Hélène Darroze ne peut être qu’une femme de passion. De passions. Elle manie plume et cuillère avec autant d’aisance. Encore que je ne connaisse pas sa cuisine, mais son palmarès est convainquant. L’écriture est directe. Ce livre est un subtil entrelacs d’évocations du passé, de lettres d’amour et de recettes de cuisine que l’auteure exprime à la première personne en s’adressant directement à son interlocuteur, dont il est facile de comprendre qu’il est son amoureux.

Un superbe livre à offrir, ou à se faire offrir…

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24 mai 2014

LES (28) PLUMES D'ASPHODÈLE

Plumes croisées

Il évoquait Victor Hugo :

               La possibilité des rencontres obscures,
               L’empyrée en tous sens par mille feux rayé,
               Les cercles que peut faire un satan ennuyé
               En crachant dans le puits de l’abîme, les ondes
               Du divin tourbillon qui tourmente les mondes
               Et les secoue ainsi que le vent les sapins.

Impressionnée et ravie, elle avait tout noté dans un coin de son calepin !

« Un satan ennuyé »… Elle ignorait encore qu’en effet elle avait ouvert la porte au diable. Qu’elle était entrée dans un tourbillon sans fin. Que, tel un sapin aux rafales des tempêtes, elle serait secouée jusqu’à ses plus profondes racines.

Elle avait cru à sa bonne étoile quand il s’était installé chez elle, en elle, sans crier gare, sans que vraiment elle s’en aperçoive. Il était devenu son compagnon, son mari en quelque sorte. Il s’était emparé de ses livres pour les disséquer, de ses pensées pour les scruter, et en utiliser des extraits qui serviraient ses desseins. Écoutez, disait-il ! C’est de Simone de Beauvoir !

               Il m’assurait aussi qu’il fallait accepter ce que la vie a de quotidien et me citait Verlaine :
               « La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles »

« Ce que la vie a de quotidien »… Il avait l’enfer dans le cœur, cet homme mystérieux ! Elle était retombée de son nuage. Son quotidien n’était devenu qu’humiliation. Il rétorquait avec François Mauriac. 

               Tout bonheur humain durable, quotidien, se crée à force de renoncement.

Quand elle regimbait, il renforçait les vexations ; il ricanait : « Comme on fait son lit on se couche, ma petite ! Vous n’avez que ce que vous méritez ! ». Mais qu’avait-elle donc mérité, se demandait-elle. Il s’emportait et convoquait, d’une voix de tonnerre, Alexandre Dumas pour la circonvenir.

               Vous mériteriez que je vous brisasse le front avec le pied !

Un matin, un mardi lui semble-t-il, elle vit une embellie. Lasse, le vague à l’âme, elle osa contempler le ciel à sa fenêtre. Il était de nuance lapis-lazuli, comme la pierre d’azur, dont le calife Almanon fit à Bagdad bâtir son palais. De jaspe et d’or, aussi. L’horizon lui sembla ouvert, à nouveau : elle avait dormi, sans rêves, et, surtout, sans cauchemars. Elle respirait un peu mieux. Il n’était pas là.

Elle s’en sentit néanmoins préoccupée. C’était comme une … privation, un manque profond. Elle se dit qu’il était peut-être allé festoyer chez une autre, à laquelle, déjà, il contait ses fables littéraires. Jalouse ? Elle n’allait tout de même pas tomber dans le pathos ! Elle aurait pu ironiser en citant « Les feuillées » d’Octave Pirmez, le grand-oncle de Marguerite Yourcenar.

               Quand nous nous aimons, nous sommes l’univers et l’univers vit en nous.

Au septième jour de sa disparition, elle appela à son secours ses maîtres à penser : Colette et le « bleu céleste » d’une mésange. Blaise Cendrars et son « paradis perdu ».

Il ne revenait pourtant pas. Mais où était-il, cet homme, ce monstre, qui persécutait jusqu’alors chacun de ses instants ? Désemparée, elle errait dans sa bibliothèque, prenait un ouvrage, le reposait, se saisissait d’un autre, s’en détournait, revenait à son ordinateur… il n’y était pas. L’écran était blanc.

Maintenant que le personnage principal de son prochain roman s’était évaporé, le vide de la page explosait devant elle.

               Vous savez,  je n’ai jamais pensé à faire un article indiscret, dit-elle d’une voix de petite fille.
               Je cherchais seulement une atmosphère.

François avait alors répondu à Simone :

               Je n’étais pas un monstre : la première jeune fille venue qui m’eût aimé aurait fait de moi ce qui lui aurait plu.

 Martine Littér'auteurs - 20/05/2014

Références des citations

Victor Hugo, La légende des siècles, 1877 - Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958 ; Les Mandarins, 1954 - François Mauriac, Écrits intimes, 1953 ; Le nœud de vipères, 1932 - Alexandre Dumas, Teresa, 1832 - Octave Pirmez, Les Feuillées, pensées et maximes, 1862 - Colette, En pays connu, 1949 - Blaise Cendrars, Bourlinguer, 1948 

LES PLUMES


 

Écrit grâce aux mots récoltés par Asphodèle (son blog est ici). Ils sont tous inclus dans ce texte : mardi, nuage, mari, enfer, empyrée, céleste, horizon, lit, paradis, tempête, embellie, azur, atmosphère, étoile, tonnerre, mystérieux, septième, coin, vague, festoyer, feuillée, fable

21 mai 2014

L'OBÉISSANCE, François Sureau

L’obéissance
François Sureau
Folio (23 octobre 2008)
160 pages

L'OBEISSANCE - François Sureau

J’ai lu quelque part (mais forcément dans un lieu très comme il faut) que l’obéissance est un mécanisme de défense contre le sentiment d’insécurité.

Ce n’était pas seulement un sentiment que ressentaient ces soldats mandés par le gouvernement français pour accompagner de Paris à Furnes, en Belgique, le bourreau Anatole Deibler et les bois de justice et qu’il y exécute Émile Préfaille pour un meurtre dont l’hétéroclite équipage français se moque comme de l’an quarante. Il faut dire que de l’an quarante, on en est loin, puisque c’est en mars 1918 que le périple va devoir s’opérer. Alors, non, ce n’était pas un sentiment d’insécurité, c’était une insécurité totale et réelle. Mais qui (ou quoi), pour ces hommes, représentait l’insécurité ? L’Allemagne et sa barbarie. La France allait les sauver, c’était évident !

Ça bombardait, ça canardait, ça détruisait, ça éventrait… une boucherie obscène, absurde et meurtrière. Bien plus meurtrière que ce condamné Belge (il n’a tué « que » deux personnes », lui). Bien plus meurtrière que ce bourreau qui ne comptabilise « que » trois cent quatre-vingt-quinze mises à mort. Mises à mort dites légitimes, puisqu’elles lui avaient été commandées.

Il en est qui ont des dispositions à obéir. C’est le cas de ces hommes, qui n’envisagent pas un seul instant qu’ils pourraient se cabrer au motif de la sauvegarde de leur propre vie. Droit devant, quoi qu’il arrive, pour ne pas désobéir.

Un roman de François Sureau, exhumé d’un fait réel. Un roman qui dresse les portraits d’hommes qui ne luttent pas contre le risque de leur propre mort. Parce qu’ils acceptent de s’inféoder, sans se demander un seul instant pourquoi. Leur docilité à l’ordre supérieur, à l’engrenage inéluctable des rouages administratifs, politiques et militaires, est stupéfiante. Aussi stupéfiante qu’aberrante.

Le thème de ce texte n’est pas la guerre ; elle sert d’assise à l’auteur pour une magistrale démonstration sur la soumission à l’autorité. Ce pacte qu’un individu peut passer de plein gré avec un autre auquel il a reconnu une valeur et pour lequel il échange sa liberté d’exister et de penser. Un pacte qui l’autorise à tuer, sans remord, puisque ça lui a été demandé. Même pas exigé, puisqu’il est « librement » consentant, pourrait-il affirmer. Un pacte qu’il ne remettra pas en cause, même si sa propre vie est compromise.

À l’heure de la montée des intégrismes de tous poils, dans le monde entier, chez nous aussi, à l’heure où la diabolisation de « l’autre différent » bat son plein… comment ne pas tirer de conclusion à la lecture de ce livre ?

Ce texte me rappelle le film « I comme Icare », qu’Henri Verneuil avait réalisé en 1979 pour illustrer l’expérience de Milgram, un psychologue américain qui, entre 1960 et 1963, a évalué le degré d’obéissance d’un individu devant une autorité qu’il juge légitime, et a analysé le processus de soumission à l’autorité, notamment quand elle induit des actions qui posent des problèmes de conscience au sujet. Mais dans le roman de François Sureau, les problèmes de conscience ne sont que peu évoqués.

Si vous avez deux heures devant vous pour visionner ce superbe film, il est .

16 mai 2014

DES MOTS, UNE HISTOIRE avec Olivia Billington

Pour toi, mon enfant

 

Ne subsiste plus raison
pour que poème
rime

vertige de la
valse funeste
l’alcool enivre

les mots qui dégringolent
d’étage en étage
leur tourbillon

pénètrent les baïnes
où s’engouffre
ma désespérance.

Ta vie s’est dissoute.

Sans rime. Sans raison.

 

Martine Littérauteurs - 13 mai 2014
pour Pierre - 04 mars 1988 - 01 décembre 2010

 

DES MOTS UNE HISTOIRE

Chez Olivia, une communauté d'écriture (ici). 

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09 mai 2014

LES (27) PLUMES D'ASPHODÈLE

 

LES PLUMES

Chez Asphodèle (c'est ici), la plumtive que je suis est incitée à écrire : avec une liste de mots, récoltés à partir d'un thème donné (cette fois, c'était "métamorphose"), il s'agit de rédiger un texte incluant tous ces vocables. Je me suis bien amusée.

Voici le résultat de sa collecte : changement, incrédulité ou incrédule (au choix), papillon, régénérer, chenille, évolution, climat, déguiser, magie, transformation, grossesse, adolescence, éclosion, cafard, majestueux, amour, éphémère, éperdu, envol, travesti.

 

 

 

 

 

 

Et voici mon texte.

OVIDE

Lettre à Publius Ovidius Naso, alias Ovide, né en 43 av. J-C, poète latin et auteur des « Métamorphoses », écrites au début de notre ère.

Honoré Maître,

En cette année 2014, je me permets de venir solliciter votre éminente sagesse. Certes, je comprends votre incrédulité alors que votre dépouille, depuis bientôt 2000 ans, est devenue pourriture. Mais votre âme, votre inspiration, continuent à conforter nos regards contemporains sur l’évolution et les transformations d’un monde dont nous ne maîtrisons plus guère ni les climats, ni les changements.

Le décodiez-vous mieux que nous, ce monde, lorsque, encore dans l’adolescence, avec Horace, Tibulle et Properce, vous vous penchiez sur l’art amoureux, l’éclosion de l’embrasement des corps, la magie des élégies à la gloire des étreintes de Corinne ?

Le décodiez-vous mieux que nous, ce monde, lorsque, vous inspirant des amours aussi éphémères qu’éperdues des dieux gréco-romains, vous narriez Jupiter qui, pour tromper sa majestueuse et jalouse Junon,  avait déguisé Io en une génisse d’une blancheur éclatante ? Et que, pour éviter que son amante ne se morfonde dans un cafard sans nom, il ordonnât à son fils Mercure de « fixer sa paire d’ailes à ses pieds » et de prendre son envol pour livrer à la mort Argus aux cent yeux, le geôlier de sa bien-aimée ?

Honoré Maître,

Je vous dédie cette lettre posthume. En cette année 2014, alors que la femelle du papillon ne connait pas la grossesse… puisqu’elle n’est pas mammifère ! Alors que pour la bande à Basile la chenille ne se régénère même pas ! Alors que, pour célébrer ladite larve, les danseurs sont des travestis qui se dandinent au son d’une affligeante effervescence…

Honoré Maître,

Je renvoie mes lecteurs à la découverte des quinze livres de vos « Métamorphoses » pour qu’ils comprennent pourquoi « tandis que tous les animaux courbent la tête et regardent vers la terre, le créateur a donné à l’homme un visage qui se tient vers le haut, pour qu’il puisse contempler le ciel et lever les yeux vers les astres ». Et, bien sûr, qu’ils en tirent les conclusions nécessaires à leur propre évolution !

Martine Littér’auteurs

 

02 mai 2014

Des mots, une histoire, avec Olivia Billington

IN MEMORIAM

Année scolaire 1964/1965. J’étais en 3ème. Tous les mois, notre professeur de lettres, Madame Rambaud, nous proposait un exercice rédactionnel que j’appréciais tout particulièrement. Elle appelait cela le jeu des associations d’idées. À notre arrivée en classe, elle nous dévoilait le mot qu’elle avait choisi pour lancer le jeu. Je me souviens ; ce jour-là, elle avait écrit au tableau « soutien ». À nous de trouver une suite, en cascade, en argumentant notre proposition sous forme de dialogue. Ensuite, nous aurions à rédiger un court texte, incluant tous ces mots.

-      « Famille », souffla Léa. Mon père avait juste 21 ans à la déclaration de la guerre. Comme mon grand-père avait été tué en 1914, dans les premières confrontations de la précédente, il a été déclaré soutien de famille. Il devait rester à la ferme pour aider ma mère.

La conversation entre nous prit alors une tournure inattendue : nous commémorions, cette année-là, le cinquantenaire de la Grande Guerre et nous avions envie d’en savoir davantage. Madame Rambaud nous suggéra de mener l’enquête dans nos foyers et de revenir, pour le prochain cours, avec le maximum de témoignages.

Parmi nos camarades, un jeune garçon, Teddy, était d’origine américaine. C’est avec légitime orgueil qu’il évoqua son grand-père. Celui-ci s’était engagé dans l’US Marine Corps et avait combattu en France, en 1917. À la signature de l’armistice, il n’était pas retourné en Alabama : il avait épousé Augustine avec laquelle il a fondé une famille.

Quel silence dans notre classe, pendant l’exposé de Teddy ! Pendant la semaine, il avait organisé une réunion à laquelle il avait invité toutes les personnes de son entourage, susceptibles de donner des réponses aux questions que nous nous posions. D’autres soldats américains étaient, eux aussi, restés en France, et c’était leur mémoire qu’il avait collectées.

Il y avait le lieutenant Edward B. Il expliquait que la photo du sourire empreint d’humilité de Lillian Gish, une des stars américaines du cinéma muet, en 1912, lui avait permis de garder son calme et sa sérénité, pendant ces temps, où grelottant et nauséeux, il sentait la vermine lui démanger le dos.

Dans la confrérie ainsi rassemblée autour d’un repas convivial que sa mère avait préparé, Teddy avait pu recueillir la souvenance de son oncle, le soldat Christian V. C’est justement un repas qu’il se remémorait. Celui que, le 4 juillet 1919, Mme S. et son mari avaient programmé, au Ritz dans leur suite personnelle, en signe de bienveillante reconnaissance envers deux des glorieux combattants qu’ils avaient choisis « ni répugnants, ni horribles ». La morgue de ce couple d’Américains n’avait d’égal que son impudence. « Allez-y, les gars, faites-moi casquer », tonitruait le richissime Adolph S (prémonition ?).

Et puis, et puis. Les mots du soldat Harold, le grand-père de Teddy… « Le gouvernement français m’a décerné une croix de guerre avec palme, parce que j’avais rampé en plein tir de barrage jusqu’à un capitaine français blessé et son ordonnance et que je les avais sauvés ».

Mais le plus horrible était à venir. Teddy, la gorge nouée, nous raconta ce que son grand-père lui avait rapporté, en se remémorant l’un de ses compagnons, le soldat Walter D. : « Alors on a pris nos fusils et on est allés à la carrière. Il y avait environ une vingtaine de prisonniers, pour la plupart des gamins qui avaient sur les joues un duvet blond tout fin… Le caporal alignait les prisonniers… Pourquoi je refuse pas de faire ça ? je pensais. Pourquoi on refuse pas tous ?... Et là, j’ai vu clairement la vérité : on est aussi des prisonniers, nous sommes tous des prisonniers ».

Quand Teddy se tut, Madame Rambaud respecta notre silence quelques instants ; puis elle nous dit, avec émotion : « Ces soldats allemands qui ont été fusillés n’ont pas eu besoin d’une autopsie pour que l’on sache la raison de leur mort ».

 


L’incipit de ce texte est complètement vrai : Madame Rambaud a bel et bien été mon professeur de lettres en 3ème et elle aimait nous emmener voyager au pays des mots.
Quant aux mémoires de guerre, elles sont inspirées, voire extraites, du roman de William March, Compagnie K.

 


DES MOTS UNE HISTOIRE

Liste des mots :

soutien – famille – convivial – repas – réunion – confrérie – confrontation – humilité – orgueil – arrogance – mépriser – morgue – autopsie – trouver – réponse

Jeu d'écriture initié par Olivia Billington (clic)

Règle du jeu ici

 

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