02 mai 2014

Des mots, une histoire, avec Olivia Billington

IN MEMORIAM

Année scolaire 1964/1965. J’étais en 3ème. Tous les mois, notre professeur de lettres, Madame Rambaud, nous proposait un exercice rédactionnel que j’appréciais tout particulièrement. Elle appelait cela le jeu des associations d’idées. À notre arrivée en classe, elle nous dévoilait le mot qu’elle avait choisi pour lancer le jeu. Je me souviens ; ce jour-là, elle avait écrit au tableau « soutien ». À nous de trouver une suite, en cascade, en argumentant notre proposition sous forme de dialogue. Ensuite, nous aurions à rédiger un court texte, incluant tous ces mots.

-      « Famille », souffla Léa. Mon père avait juste 21 ans à la déclaration de la guerre. Comme mon grand-père avait été tué en 1914, dans les premières confrontations de la précédente, il a été déclaré soutien de famille. Il devait rester à la ferme pour aider ma mère.

La conversation entre nous prit alors une tournure inattendue : nous commémorions, cette année-là, le cinquantenaire de la Grande Guerre et nous avions envie d’en savoir davantage. Madame Rambaud nous suggéra de mener l’enquête dans nos foyers et de revenir, pour le prochain cours, avec le maximum de témoignages.

Parmi nos camarades, un jeune garçon, Teddy, était d’origine américaine. C’est avec légitime orgueil qu’il évoqua son grand-père. Celui-ci s’était engagé dans l’US Marine Corps et avait combattu en France, en 1917. À la signature de l’armistice, il n’était pas retourné en Alabama : il avait épousé Augustine avec laquelle il a fondé une famille.

Quel silence dans notre classe, pendant l’exposé de Teddy ! Pendant la semaine, il avait organisé une réunion à laquelle il avait invité toutes les personnes de son entourage, susceptibles de donner des réponses aux questions que nous nous posions. D’autres soldats américains étaient, eux aussi, restés en France, et c’était leur mémoire qu’il avait collectées.

Il y avait le lieutenant Edward B. Il expliquait que la photo du sourire empreint d’humilité de Lillian Gish, une des stars américaines du cinéma muet, en 1912, lui avait permis de garder son calme et sa sérénité, pendant ces temps, où grelottant et nauséeux, il sentait la vermine lui démanger le dos.

Dans la confrérie ainsi rassemblée autour d’un repas convivial que sa mère avait préparé, Teddy avait pu recueillir la souvenance de son oncle, le soldat Christian V. C’est justement un repas qu’il se remémorait. Celui que, le 4 juillet 1919, Mme S. et son mari avaient programmé, au Ritz dans leur suite personnelle, en signe de bienveillante reconnaissance envers deux des glorieux combattants qu’ils avaient choisis « ni répugnants, ni horribles ». La morgue de ce couple d’Américains n’avait d’égal que son impudence. « Allez-y, les gars, faites-moi casquer », tonitruait le richissime Adolph S (prémonition ?).

Et puis, et puis. Les mots du soldat Harold, le grand-père de Teddy… « Le gouvernement français m’a décerné une croix de guerre avec palme, parce que j’avais rampé en plein tir de barrage jusqu’à un capitaine français blessé et son ordonnance et que je les avais sauvés ».

Mais le plus horrible était à venir. Teddy, la gorge nouée, nous raconta ce que son grand-père lui avait rapporté, en se remémorant l’un de ses compagnons, le soldat Walter D. : « Alors on a pris nos fusils et on est allés à la carrière. Il y avait environ une vingtaine de prisonniers, pour la plupart des gamins qui avaient sur les joues un duvet blond tout fin… Le caporal alignait les prisonniers… Pourquoi je refuse pas de faire ça ? je pensais. Pourquoi on refuse pas tous ?... Et là, j’ai vu clairement la vérité : on est aussi des prisonniers, nous sommes tous des prisonniers ».

Quand Teddy se tut, Madame Rambaud respecta notre silence quelques instants ; puis elle nous dit, avec émotion : « Ces soldats allemands qui ont été fusillés n’ont pas eu besoin d’une autopsie pour que l’on sache la raison de leur mort ».

 


L’incipit de ce texte est complètement vrai : Madame Rambaud a bel et bien été mon professeur de lettres en 3ème et elle aimait nous emmener voyager au pays des mots.
Quant aux mémoires de guerre, elles sont inspirées, voire extraites, du roman de William March, Compagnie K.

 


DES MOTS UNE HISTOIRE

Liste des mots :

soutien – famille – convivial – repas – réunion – confrérie – confrontation – humilité – orgueil – arrogance – mépriser – morgue – autopsie – trouver – réponse

Jeu d'écriture initié par Olivia Billington (clic)

Règle du jeu ici

 

Posté par C Martine à 21:23 - Commentaires [10] - Permalien [#]
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Commentaires sur Des mots, une histoire, avec Olivia Billington

    Bonne idée de partir du vrai !

    Posté par Olivia, 03 mai 2014 à 12:21 | | Répondre
  • On s'y croirait, tu nous livres une histoire à la fois riche et émaillée de souvenirs précieux, une réussite ! Avec la pointe d'émotion qu'il fallait...

    Posté par Asphodèle, 03 mai 2014 à 15:25 | | Répondre
  • Très beau texte qui tombe bien en cette année de commémoration de la "der des der"

    Posté par Martine27, 03 mai 2014 à 16:02 | | Répondre
  • très émouvant ces témoignages ....tant de jeunes gens tués ....

    Posté par Valentyne, 03 mai 2014 à 19:28 | | Répondre
  • Une drôle de guerre !
    J'étais en 6eme cette année-là.

    Posté par Jean-Charles, 03 mai 2014 à 20:02 | | Répondre
  • Très émouvant ce texte...

    Posté par biancat, 04 mai 2014 à 00:13 | | Répondre
  • très beau, et vraiment émouvant!

    Posté par Adrienne, 04 mai 2014 à 08:05 | | Répondre
  • Superbe texte émouvant, qui colle bien à l'actualité. J'adore !

    Posté par ceriat, 04 mai 2014 à 10:39 | | Répondre
  • Merci à toutes et tous pour vos encouragements. Pour tout dire, je n'étais pas inspirée du tout par cette liste de mots que je trouvais bien sinistre. Et j'ai commencé au moins quatre textes... que je n'ai jamais menés à termes. Puis m'est venu ce souvenir de collège, qui m'a aidée à agencer les mots. Puis me sont venus les témoignages de ces soldats américains, venus (comme le souvenir, comme les témoignages), déjà pendant la 1ère guerre soutenir les notres. Je viens de terminer la lecture du roman de William March, "Compagnie K" et je vais très bientôt en écrire une chronique.
    Et cette année marque le centenaire de la déclaration... Hasard de l'histoire ? De "mon" histoire, en tout cas, c'est dans l'année du cinquantenaire que j'ai vécu ma 3ème... Mais je ne garde aucun souvenir de rappel à l'Histoire, ni en cours de français, ni en cours d'histoire...

    Posté par Martine, 04 mai 2014 à 12:48 | | Répondre
  • Excellente idée! Et j'ai beaucoup aimé ce texte et le vécu raconté.

    Posté par Jacou, 04 mai 2014 à 21:43 | | Répondre
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