19 janvier 2014

Semaine Poétique : JEAN TARDIEU (1)

2014

JOURS PÉTRIFIÉS

Les yeux bandés les mains tremblantes
trompé par le bruit de mes pas
qui porte partout mon silence
perdant la trace de mes jours
si j'attends ou me dépasse
toujours je me retrouve là
comme la pierre sous le ciel.

Par la nuit et par le soleil
condamné sans preuve et sans tort
aux murs de mon étroit espace
je tourne au fond de mon sommeil
désolé comme l'espérance
innocent comme le remords.

Un homme qui feint de vieillir
emprisonné dans son enfance,
l'avenir brille au même point,
nous nous en souvenons encore,
le sol tremble à la même place,

le temps monte comme la mer.

 

Extrait de Jours pétrifiés, Jean Tardieu. Gallimard, 1948

Posté par C Martine à 00:01 - Commentaires [4] - Permalien [#]
Tags : ,


Commentaires sur Semaine Poétique : JEAN TARDIEU (1)

    Le temps monte comme la mer ... il y a de quoi méditer. "Jours pétrifiés", voilà qui augure une période difficile, dans quel contexte l'a-t'il écrit ?

    Posté par aifelle1, 19 janvier 2014 à 06:13 | | Répondre
    • C'est dans le contexte de l'après-guerre que Jean Tardieu écrit ce recueil de poèmes. Il avait été très actif dans le mouvement de la Résistance. Je ne peux m'empêcher d'ajouter "Ouradour", que l'on peut trouver dans le même recueil.

      Oradour

      Oradour n'a plus de femmes
      Oradour n'a plus un homme
      Oradour n'a plus de feuilles
      Oradour n'a plus de pierres
      Oradour n'a plus d'église
      Oradour n'a plus d'enfants

      Plus de fumée plus de rires
      Plus de toits plus de greniers
      Plus de meules plus d'amour
      Plus de vin plus de chansons.

      Oradour, j'ai peur d'entendre
      Oradour, je n'ose pas
      Approcher de tes blessures
      De ton sang de tes ruines,
      je ne peux je ne peux pas
      Voir ni entendre ton nom.

      Oradour je crie et hurle
      Chaquefois qu'un coeur éclate
      Sous les coups des assassins
      Une tête épouvantée
      Deux yeux larges deux yeux rouges
      Deux yeux graves deux yeux grands
      Comme la nuit la folie
      Deux yeux de petits enfants:
      Ils ne me quitteront pas.

      Oradour je n'ose plus
      Lire ou prononcer ton nom.

      Oradour honte des hommes
      Oradour honte éternelle
      Nos coeurs ne s'apaiseront
      Que par la pire vengeance
      Haine et honte pour toujours.

      Oradour n'a plus de forme
      Oradour, femmes ni hommes
      Oradour n'a plus d'enfants
      Oradour n'a plus de feuilles
      Oradour n'a plus d'église
      Plus de fumées plus de filles
      Plus de soirs ni de matins
      Plus de pleurs ni de chansons.

      Oradour n'est plus qu'un cri
      Et c'est bien la pire offense
      Au village qui vivait
      Et c'est bien la pire honte
      Que de n'être plus qu'un cri,
      Nom de la haine des hommes
      Nom de la honte des hommes
      Le nom de notre vengeance
      Qu'à travers toutes nos terres
      On écoute en frissonnant,
      Une bouche sans personne,
      Qui hurle pour tous les temps.

      Jean Tardieu, Jours pétrifiés, 1943-1944

      Posté par Martine, 19 janvier 2014 à 07:21 | | Répondre
  • Il n'y a

    aucun lieu

    ici

    ni ailleurs.

    Ici n'existe pas.
    Ailleurs n'est pas.
    Nous n'avons rien à chercher.
    Attendre est vain.

    Il faut habiter le temps

    multiple,

    lui ressembler.

    Avec lui comme lui sans m'arrêter je passe disant adieu jour après jour aux figures que la nuit vertigineuse emporte.
    (Jean Tardieu)

    Posté par Anne, 19 janvier 2014 à 11:48 | | Répondre
    • Merci Anne. J'aime les mots de cette plume.

      Posté par Martine, 19 janvier 2014 à 14:05 | | Répondre
Nouveau commentaire