13 septembre 2013

LE TRAIN DE 5 H 50, Gabrielle Ciam

Le train de 5

Au petit matin, sur le quai d'une gare francilienne, une femme attend le train qui va l'emmener à Paris. Elle a ses habitudes, auprès des employés, dans le wagon, à la même place. toujours. Elle y poursuit doucement sa nuit, comme la plupart des voyageurs, d'ailleurs.

Un matin, agacée, elle découvre qu'un homme s'est installé sur le siège d'en face. Qui est-il, cet intrus, qui a osé effracter(*) son espace,  sa bulle ? Il somnole. Non. Il semble somnoler. 

À travers les yeux mi-clos de la femme et de l'homme, les regards se croisent, s'enlacent, s'étreignent, se jaugent, se soupèsent. Et le désir naît, en eux, entre eux, sans qu'un seul mot soit échangé. Discrets frôlements de jambes d'abord, puis pressions plus prononcées.

Ce roman, c'est l'histoire d'un libertinage, de la lente et inexorable montée d'un éros entre deux inconnus qu'aucun ne cherche à contenir. De matins en matins, les rendez-vous entre les deux voyageurs précisent l'attrait sensuel qu'ils éprouvent l'un pour l'autre. Sans échange verbal. Ce roman, c'est un délicat et subtil texte érotique, pas totalement allusif, et assez suggestif pour que l'imaginaire du lecteur entre dans le jeu pygocole. "Ne rien savoir, pas même son prénom, lui plaît. Elle l'observe en silence, et son regard débarrassé de toutes ces choses qu'elle ne sait pas, prend de lui l'essentiel. Elle le tient tout entier dans ses yeux, et jamais elle ne s'est sentie aussi proche d'un homme. Rien ne les attache et, pourtant, voilà que remontent ce trouble, cette envie de lui qui parlent si bien à son ventre".

Mais "le temps des confidences vient toujours après celui des gestes tendres". Et c'est là que s'installe mon propre regret. Pourquoi ces deux-là éprouvent-ils le besoin de se parler, de se présenter l'un à l'autre, de se dire ? Le réaliste prosaïque prend la place de l' éro[man]tique merveilleux. 

Le trait final de ce roman a transformé cette sensuelle rencontre en banale histoire d'amour. Déçue par la chute.

 

(*) dictionnaire latin EFFRINGO

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10 septembre 2013

LE QUATRIÈME MUR, Sorj Chalandon

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Me voici, après une lecture difficile, devant le difficile exercice de rédiger un billet sur le dernier livre en date de Sorj Chalandon. Difficile, parce que je considère cet auteur comme l'un des récents monuments de la littérature. Difficile, parce que j'ai avec lui, sans qu'il le sache, un lien particulier : c'est grâce à lui et au "Petit Bonzi" que j'ai retrouvé le chemin de la lecture et de l'écriture, après avoir vécu un choc émotionnel et intime d'une extrême violence.

Depuis, j'ai exploré son oeuvre avec une certaine avidité, aimé "Une promesse", "Mon Traitre", "La légende de nos pères", "Retour à Killibegs". Aimé, vraiment. Inconditionnellement. Dès lors, je ne pouvais qu'attendre impatiemment ce roman qui vient de paraître. Je me suis gardée de lire chroniques, critiques et interviews : je ne souhaitais de cette nouvelle lecture que mes propres émotions. Parce que, comme Sam, je "redoute les certitudes (les miennes quand elles surgissent, et aussi celles des autres) pas les convictions". 

Sam le grec. Samuel Akounis, sans lequel ce roman n'aurait pu être conçu. Sam, qui vient, en 1974, interpeller un groupuscule d'étudiants insoumis, révoltés et engagés de l"amphi de la faculté de Jussieu. Sam, qui passe par là, mais pas par hasard. Sam qui leur raconte "la nuit du drame, le samedi 17 novembre". Athènes,1973. La répression sanglante. Sam secoue les consciences, rétablit des vérités, désigne les adversaires à ces jeunes qui brandissent le petit livre rouge, qui hurlent au nazisme sans s'être frottés aux réalités de l'histoire. Sam sait, lui. Et il explique, il dit, il narre l'innénarable. "Le Grec parlait. L'Amphithéâtre se taisait. Nous n'étions pas habitués à cette économie de mots et de gestes. Il nous racontait comme on se confie, reprenant sa respiration comme au sortir de l'eau".

Cette respiration, c'est justement ce qui manquera à Samuel Akounis, pour réaliser son rêve de théâtre, de théâtralité, de théâtralisation, sa belle utopie.

Georges et Aurore nouent une amitié sans faille avec Sam. Ils appartiennent à ce groupe d'édudiants qui viennent de trouver leur père spirituel, leur guide de l'engagement. Georges est apprenti metteur en scène et rêve de merveilleuses réalisations. Sam EST metteur en scène et confie à Georges le soin de mettre en scène sa belle utopie

Au Liban, la guerre se déchaîne. Au nom de Dieu, du dieu de chacun des antagonistes, les massacres se multiplient, les exactions foisonnent. Et Sam le grec, Sam le juif, sur son lit d'hôpital - parce que le souffle lui manque - parce qu'il veut que l'Humanité continue à respirer, confie sa belle utopie à Georges, le disciple : Antigone, celle de Jean Anouilh, jouer Antigone, faire jouer Antigone par une troupe théâtrale amateur qui regroupe toutes les obédiences, les inféodations, sans distinction. "Cette pièce, c'est lui. C'est son idée. C'est sa vie. Il vous a choisi tous, il m'a choisi, moi. Souvenez-vous toujours qu'il est à vos côtés. Même du fond de son lit d'hôpital, il est votre metteur en scène. Cette pièce sera dédiée à votre pays, à la paix et à Samuel Akounis".

Georges, malgré les mises en garde d'Aurore, son épouse, malgré Louise, leur fillette à peine née, Georges s'en va-t-en guerre pour porter la paix, le temps d'une représentation théâtrale. Comme l'a voulu Sam. Georges part au Liban, déjà ensanglanté. Pour monter le projet dont Samuel a rêvé. "Le quatrième mur, c'est ce qui empêche le comédien de baiser avec le public".

Le quatrième mur de Sorj Chalandon, n'est-il pas l'expression de cette distanciation qu'il a su établir entre sa mission de grand reporter pour le quotidien Libération (de 1973 à 2007), et cette confondante veine de romancier qu'il développe depuis 2005 ? Comment imaginer que le journaliste n'a pu que reporter les terribles évènements de Sabra et Chatila, là, comme ça, froidement, micro en main et casque sur les oreilles ou devant son ordinateur ? Comment ne pas se demander comment un correspondant de guerre peut retrouver la paix après sa mission ? Pas la paix des hommes (existe-t-elle, d'ailleurs ?), mais sa paix intérieure. Et celle de son couple, de sa paternité.

Sorj Chalandon a confié à Georges le soin de dire son effroi, sa terreur, sa douleur, ses incompréhensions, ses rêves de trêves et de paix, ses convictions : "Je suis tombé comme on meurt, sur le ventre, front écrasé, nuque plaquée au sol par une gifle de feu. [...] Mon corps était sidéré. [...] Mon ventre entier est remonté dans ma gorge. J'ai vomi. Un flot de bile et des morceaux de moi. J'ai hurlé ma peur".

 

 

Le quatrième mur, c'est le roman d'un Homme. Qui a vécu l'impossible. L'indicible. Et qui parvient à dire. C'est comme ça avec Chalandon.

08 septembre 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Dany-Marc

Le jour nouveau

Tes mains de ferveur
ont fait éclater dans mon corps
tout le soleil du monde
Hier la terre a tremblé pour nous
et l'aventure de la tempête partagée
donne à la vie un goût de fête

De quel volcan as-tu peuplé l'attente
De quelle vague as-tu soulevé le temple
De quelle déchirue as-tu fait basculer
l'ordre établi
Le vent de ton désir
a fait renaître mon cri
Tes mains de soif et de soleil
Tes mains de caresse et de violence

Tes mains simplement
ont rencontré l'heure vivante
de mon corps
dessiné par ta ferveur

Je rêve d'un jour        où chaque jour
mes mains de tendresse
berceront ton sommeil
apprêtant la lenteur de l'aube
comme on mûrit la graine

Alors j'éveillerai ton regard
                       et ton coeur
                       et ton corps
                       et ton rire

Et ensemble nous célèbrerons
LE JOUR NOUVEAU

Danny-Marc, Un grand vent s'est levé, Éditions Pippa

jérôme Bosch

Jérôme Bosch, Le jardin des délices, 1503

Pour faire écho à la libertine semaine que viennent de nous offrir Choco et Marilyne, ce poème de Dany-Marc, née en 1937

Dany-Marc

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02 septembre 2013

CONTRE LES BÊTES, Jacques Rebotier

Jacques Rebotier peut être défini comme un créateur inclassable de par ses multiples activités : écrivain, poète, compositeur, comédien, metteur en scène. Son style est caractérisé par une constante proximité des marges et un malin plaisir à transgresser les codes.

2013

J'ai rencontré Jacques Rebotier, samedi dernier. Sur la place d'un village du Nord-Isère, il disait, il lisait, il jouait devant un auditoire clairsemé, mais attentif et subjugué. Entre les mains, il tenait un opuscule 13 x 15, de 56 pages, édité par "La ville brûle", qui reprend, dans sa page d'accueil, un extrait d'Électre de Jean Giraudoux : "Comment cela s'appelle-t-il quand le jour se lève comme aujourd'hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l'air pourtant se respire, et que tout est perdu, que la ville brûle, que les innocents s'entretuent, mais que les coupables agonisent dans un coin du jour qui se lève ? [...] Cela s'appelle l'aurore". (1937)

Contre les bêtes _ Jacques Rebotier

Et ce que Jacques Rebotier dit-lit-joue s'est installé en moi comme une évidence. Cet homme est contre les bêtes, contre, tout contre, tout à fait pour, si près, vraiment si près... Mais pas d'angélisme, pas de gnan-gnan écolo-machin-chose, pas de retour en Ardèche avec les chèvres, les hérissons, les moutons et les moutonnes.

"Brebis, je suis votre acteur, je suis votre pasteur.
Je protégerai les vaches et les moutons des germes du loup, du bacille du furet, de la terreur terroriste, des Tazuniens, du renard-et-la-belette, des Germains !
Pour vous nous édifions un rempart de barbelés, au service du tout santé, du tout sécurité, et contre dent amère du loup. Hou !
On vous parque dans des parcs, mais c'est pour vous préserver. Les champs étaient trop grands... Les camps, même d'extermination, vous sauveront de l'extermination. Oui, vous pouvez nous remercier de vous sauver de votre liberté."

Jacques Rebotier dépeint l'Omme, sans sa (son) "H"ache. 

"Jeu.
Il existait, en 2000 et ses dernières poussières, un million d'hespèces menacées et une hespèce menaçante. Sauriez-vous la retrouver ?"

Le jeu que propose Jacques Rebotier, au fil de ce court texte (il lui a fallu une heure pour le déclamer), est le jeu du massacre, des massacres. Mais de quelles bêtes parle-t-il donc ainsi ? Oui; Ça fait réfléchir. Ça donne à penser. "C'est notre istoire, c'est l'istoire, c'est la belle votre istoire de civilisation."

Et c'est vraiment abile, cette manière dont il s'y prend pour nous ouvrir les yeux et le coeur et la tête, halouette. Pas de quoi s'ouvrir les veines, certes, mais une certaine façon de raconter l'umanité et les orreurs qu'elle génère. Et c'est vraiment écrit avec un umour complètement décapant.Un vrai réquisitoire rageur, poétique et... rieur.

Dans mon ent(h)ousiasme, j'ai emporté aussi avec moi l'un de ses recueils de poésie "Le dos de la langue" paru chez Gallimard - L'arbalète. À suivre, donc, pour l'un des prochains boudoirs....


Sur ce site, tenu par une chercheuse canadienne, Catherine Courtois, on peut lire des extraits des textes économiques et politiques de Jacques Rebotier