22 août 2013

PAS ASSEZ POUR FAIRE UNE FEMME, Jeanne Benameur

benameur pas assez pour faire une femme

Je ne suis pas une inconditionnelle de Jeanne Benameur. Des romans que j'ai lus d'elle ( "Pourquoi pas moi ?" -  "Même si les arbres meurent") ... - pas beaucoup en fait - de ses poésies ("Notre nom est une île"), j'ai saisi au vol une pensée singulière, mais qui ne m'a pas toujours fait frémir. Peut-être parce que je crains les auteurs à succès, ou le succès des auteurs. Peut-être.

C'est la rentrée littéraire. Jeanne Benameur a publié chez Thierry Magnier un roman destiné aux adolescents. J'ai entendu dire, j'ai lu écrire que, dans ce registre, elle excelle. Et cette fois, je suis tombée sous le charme. Sous le charme d'une écriture rapide, fluide, d'un texte qui émeut, qui questionne, qui touche quelques fibres intimes, quelques tréfonds de la vie d'une lectrice qui avait dans les vingt ans à l'époque.

L'héroïne, la narratrice, elle, en 1970, a 17 ans. Juste l'âge qu'avait l'auteure en cette même année. Certains vont sans doute se demander si ce récit est autobiographique. Peut-être. Mais qu'importe.

Une jeune fille de 17 ans. Timorée. Qui obtient son bac. Qui, logiquement, quitte la demeure paternelle pour rentrer à l'Université. Qui savoure le bien-être et le bonheur de sortir du carcan familial : un père tyrannique et limite facho, une mère soumise, une soeur en mode "je ne dis rien qui pourrait faire des étincelles, mais je n'en pense pas moins". Difficile pour cette jeune fille, mais tellement délicieux d'habiter sa petite chambre d'étudiante totalement inconfortable. Une pseudo-liberté qu'elle savoure à toutes petites bouchées, jusqu'au moment où "une voix" (non, non... il n'est pas question de Jeanne d'Arc) résonne dans l'amphi. Une voix qui raisonne.

C'est l'histoire d'un amour qui éclôt. Deux gamins, forts de leurs convictions politiques naissantes, découvrent la rencontre des corps. La rencontre des mots. La rencontre des idées. La rencontre des pensées. 
Dans les mêmes moments narratifs, l'héroïne, met en parallèle sa lutte pour son émancipation personnelle et cette lutte politique que son amoureux insuffle en elle. Un long travail de prise de conscience. Long et douloureux processus pour cette partie intime. Long et épanouissant mouvement pour l'entrée dans une société qui, je le rappelle, est forte du mouvement de 1968, né deux ans auparavant.

C'est un texte très intime que propose ici Jeanne Benameur. Certains (ils se reconnaîtront) trouveraient qu'il est un peu trop féministe. D'autres diraient que cette histoire d'amour adolescente n'est qu'une histoire d'amour de plus. D'autres encore penseraient que la lutte idéologique de 68 est un peu (très ?).surannée en 2013. Oui, c'est un peu tout ça et c'est tant d'autres beautés délicates et sensibles aussi que l'éveil des sens, de la féminité, 
Mais ce n'est pas l'apothéose... il faudra à cette jeune fille, insatiable désormais, beaucoup beaucoup d'années, de travail sur elle, pour se construire une identité porteuse de vie, d'indépendance et de liberté.

Pour lire l'avis de Jérôme, c'est ici. Et celui de Noukette, c'est ici.


04 août 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Juan Gelman, L'opération d'amour

"Chez cet homme dont on a décimé la famille, qui a vu mourir ou disparaître ses amis les plus chers, nul n'a pu tuer la volonté de dépasser cette somme d'horreurs en un choc en retour affirmatif et créateur de vie nouvelle. Peut-être le plus admirable de sa poésie est-il cette presque inconcevable tendresse là où serait beaucoup plus justifié le paroxysme du refus et de la dénonciation..."

C'est ainsi que Julio Cortázar préface le recueil de poésie de Juan Gelman, né à Buenos Aires en 1930, reconnu comme l'un des plus grands poètes argentins de notre époque. Fils d'immigrés juifs ukrainiens. La dictature argentine lui enlève ses deux enfants, pendant qu'il s'est exilé, ils font partie des "disparus", ceux dont parle Elsa Osorio dans Luz ou le temps sauvage, Il n'a jamais revu sa belle-fille, alors enceinte, ni son fils. L'enfant du couple, une fillette, adoptée par un couple d'Urugayens, sera retrouvée, et reconnue par test ADN, en 2000.

L'oeuvre de Juan Gelman a été consacrée par de nombreux prix : en 1980, prix international de poésie. En 1986, prix Boris Vian. Prix Pablo Neruda, en 2005. Prix antilope du Tibet (Chine Association des poètes), en 2009.... parmi une trentaine de distinctions.

Juan Gelman l'opération d'amour

 

Alors, voilà Juan Gelman, dans deux extraits de' son recueil "L'opération d'amour", éditée chez Gallimard, en 2006, traduite par Jacques Ancet.

commentaire XIX

racontant notre obscurité on voit
clairement la vie / l'odeur de terre humide
qui monte de ta main / là où
je sème mon coeur sans attendre

d'arbre ou de récompense / mais
la fête de la rencontre ou l'enfance
qui va du sang au sang / ou la lumière
qui devrait monter de

chanteurs ambulants abîmés
dans ton prodige ou main posée
comme chaleur sur la terre / ou soleil
qui monte dans la ville

sur des animaux battus /
des souffrances / des peines /
qui tremblent silencieux
contre le reste du monde

***************************

commentaire XX

on a pris un homme et on a dit
qu'il soit chassé de toi mais sans mourir / on a
levé le coeur de cet homme on l'a jeté
comme le monde ou la douleur

et il a brûlé un moment
s'est éteint n'a pas ressuscité comme un petit chien /
il n'a pas remué la queue après 
son combat contre la nuit / ni n'a levé le visage /

ni dit adieu / ni été vert /
ni rien écrit dans l'air /
ni n'a éclaté comme un arbre /
ni n'a été changé en ambre / non /

ni n'a fait un peu d'ombre / n'a eu sur lui d'herbe /
ni un os à jouer de la flûte / et
la seule musique qu'il a faite
c'est sa tristesse crépitante /

tristesse grande comme un animal /
comme ton absence / comme un ciel
où les oiseaux passaient
tremblants sous le soleil

 L'Argentine sera le pays invité au Salon du livre 2014 (clic)