30 juin 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Jacqueline Persini Panorias

 

Quand les pierres assassines
écrasent les ventres, les fronts
quand la nuit n'abreuve plus que
échirures et déraison

la séve s'essouffle
à faire grimpette
pour cueillir des paroles
de luzerne colza

Mais elle ne lâche pas
la tige frêle des voix
lui donne des grains libres
qui se mettent en ligne
pour traverser le pire.

Jacqueline Persini Panorias, Contre l'humain il est des crimes, L'Harmattan, coll."Accent Tonique-Poésie", 2011.


Née le 22 mars 1944 à Marseille. Vit à Paris. Exerce la psychanalyse depuis une trentaine d’années. Elle tente d’allier poésie et psychanalyse. Dans un centre médico-psychologique, elle a effectué des ateliers d'écriture avec des enfants et des adolescents en difficulté et poursuit cette pratique en bibliothèques et centres de loisirs.
Ses trois premiers livres publiés par L’Harmattan sont issus d’une nécessité autobiographique. Dans le troisième « Herbes vivantes » elle tente de communiquer sa pratique de psychanalyste sans théorie mais avec des poèmes qui alternent avec des vignettes cliniques. 
Diplôme de psychologie clinique. DEA de littérature.
Elle participe au comité de rédaction de la revue Poésie première. Responsable de la rubrique Poésie jeunesse, elle donne la parole à des poètes et à des éditeurs afin que la poésie jeunesse ne soit plus considérée comme sous poésie mais comme poésie.

 

POÉTISONS


Le jeu

Poétisons ensemble...

La règle du jeu est ici.

Plus nous serons nombreux à faire parler la poésie, plus elle restera vive, créatrice et porteuse de beauté.

La semaine darnière, AnisAnne  ont poétisé avec moi. À vous les mots !


27 juin 2013

FAITES-LE, Marek Halter

faites-le-marek halter

Le regard de Marek Halter sur l'Histoire mondiale et son rôle d'intellectuel dans cette Histoire. Le sous-titre de cet essai, "Une mémoire engagée", donne le ton dès les premières pages.

Le titre m'a fait penser au mouvement DIY, dont le but est de "produire sa propre individualité, avec d’autres et en dehors de toute aliénation". Ses origines puisent leurs sources dans l’histoire de l’humanité, s’inspirent des savoirs des populations dites primitives, ou dans les Kibboutz. 

Kibboutz... référence manifeste pour cet écrivain loquace, qui revendique sa judaïté comme une force.

Soudain nous avons croisé une patrouille allemande.
"Jude ? [Juif ?] "
...
Ma mère m'avait répété des centaines de fois : "si des soldats allemands nous arrêtent et te demandent si tu es juif, tu réponds que non."
Dans mon inconscient d'enfant, la reconnaissance de ma judaïté était évidente, essentielle. Bref je ne voyais pas plus grand danger pour moi que de n'être rien. J'ai superbement ignoré la menace mortelle que portait la question du soldat. J'ai répondu :
"Juif ? Oui, bien sûr, oui !"
Les nazis éclatèrent de rire.
"Laissez-le passer, dit le plus gradé d'entre eux, l'enfant blague ! Un Juif n'aurait jamais reconnu qu'il était juif." (pages 14 & 15)

De cette force, l'auteur va tirer un enseignement qui va guider toutes ses actions.

"Si je ne suis pas pour moi, qui pourrait bien l'être ?" À moi d'agir pour ma propre cause, le premier, si je veux de l'aide. [...] Si je sais lutter pour moi-même, je saurai le faire pour les autres, à l'inverse des belles âmes qui prétendent commencer par les autres, cherchent la solution universelle, ne la trouvent pas et s'indignent pour tromper leur impuissance. Lorsqu'ils l'inventent, stalinisme ou marxisme, c'est encore pire. (page 15)

Son texte ne se veut ni roman, ni autobiographie, ni essai philosophique.

Curieusement, c'est Alexandre Dumas, Les Trois Mosquetaires et leur célèbre "Un pour tous, tous pour un", qu'il raconte à ses compères d'enfance, petits chenapans voleurs ouzbeks, pour qu'en retour ils lui procurent de la nourriture, qui marquent la suite de son existence. C'est aussi dela violence de ces petits voyous qui n'hésitaient pas à s'affronter physiquement au moindre différend qu'il comprend que la violence commence là où s'arrête la parole (page 21)

Et c'est justement du pouvoir (et des limites) de la parole qu'il est question dans ce livre. Inlassablement Marek Halter la met en oeuvre, la porte. Il va rencontrer les plus grands de ce monde : Golda Meir, Shimon Peres, Yasser Arafat, Anouar el-Sadate, Marguerite Duras, Jean-Paul II, Nicolas Sarkozy, François Hollande, Vladimir Poutine ; lutter sur tous les fronts pour un monde plus juste : Israël, Palestine, Russie, Argentine, Afghanistan...

La parole n'a pas de lieu précis ni de nationalité. Elle est ou elle n'est pas. Elle porte ou ne porte pas. (page 36)

 L'express titrait, hier : "Un livre frais et enrichissant pour l'homme vers l'homme". "Une incitation à l'action", déclare le Crif.

Oui, Marek Halter n'est pas un homme de rêve, il est d'action. Il vient de demander une audience au nouveau pape François, pour une délégation d'imams de France. Il est inlassabe, Marek !

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25 juin 2013

L'ENNEMI DU MONDE, Jack London

l-ennemi-du-monde-jack-london

J'appartiens à la génération de "Croc Blanc" et de "L'appel de la forêt". Des souvenirs, un peu diffus maintenant, mais quand même des souvenirs de "belles lectures". Pour une pré-adolescente un peu coincée, un peu agrippée aux jupons de sa maman, un peu soucieuse du regard sévère de son papa, ces deux romans offraient un parfum d'évasion, d'aventure.

J'ignorais - inculte, suis-je - que Jack London avait écrit d'autres textes. En réalité, j'ai abandonné l'écrivain en même temps que l'adolescence. Je n'avais jamais, jusqu'alors, cherché à prendre de ses nouvelles...

Belle transition, n'est-ce pas, pour évoquer, ici et maintenant, deux nouvelles signées de cet écrivain. Traduites par Simon Le Furnis, éditées par La Part Commune, écrites en 1914. Textes prémonitoires, affirment la plupart des critiques, du chaos dans lequel, un quart de siècle plus tard, le monde sera plongé du seul fait d'un fou meurtrier et psychopathe.

Deux nouvelles, deux personnages, deux victimes, deux pervers assassins. L'un fera les frais de l'esprit démoniaque d'un père sans foi ni loi, qui déclarant que s'il a donné la vie à son fils, il est donc en droit de la lui retirer ; il servira donc de cobaye aux divagations machiavéliques de son géniteur. L'autre, enfant mal-aimé, rejeté, adolescent brillant mais repoussé par tous, adulte boycotté, honni, vilipendé ; il construit sur cette succession d'injustices patentes une haine farouche et destructrice contre l'humanité entière.

Visionnaire, Jack London ?
Aucun comité d'éthique contemporain n'aurait accordé grâce aux inventions scientifiques scélérates et manichéennes que les cerveaux de ses protagonistes (ne leur prête-t-il pas le sien ?) conçoivent. En tout cas les deux textes relèvent du fantastique et de l'apocalyptique. C'est du chaos que traite l'écrivain, des cataclysmes que la démence sanguinaire des hommes peuvent produire. C'est sûr, l'individu à la moustache balai-brosse "dont on ne peut pas dire le nom" pointe ses vibrisses, ici. En avant-garde. En éclaireur.

C'est à lire, en s'offrant aussi la possibilité d'autres angles d'approche : celui des mythes, 

J'emprunterai à Simon Le Fournis, traducteur de ces deux textes rares, la conclusion : "[ils] ne sont pas tant des récits du mal que de la déréliction qui y mène".

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23 juin 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Maram al-Masri

maram al-masri marché de la poésie 2013

Née à Lattaquié en Syrie, Maram al-Masri ((مرام المصري) est une poétesse "Franco-Syrienne" (comme elle l'indique sur sa carte de visite).
Elle s’est installée à Paris en 1982 après des études en littérature anglaise à Damas. Actuellement elle se consacre exclusivement à l’écriture, à la poésie et à la traduction. Aujourd’hui elle est considérée comme l’une des voix féminines les plus connues et les plus captivantes de sa génération.

Outre les nombreux poèmes parus dans des revues littéraires, plusieurs anthologies en arabe et les anthologies internationales traduites, elle a publié plusieurs recueils de poèmes. Jusqu’à présent, son oeuvre a été traduite en huit langues.

Maram al-Masri a participé à de nombreux festivals internationaux de la poésie en France (Corte, Bastia, Lodève, Biarritz, Nantes, Strasbourg, Toulouse, Lille, Arras, Béthune, Rennes) et à l’étranger (Buenos Aires, Cordoue, Murcie, Grenade, Lieda, Cadix, Dublin, Galway, Hambourg, Cologne, Londres, Bruxelles, Bruges, Amsterdam, Cologne, Zurich, Munich, Luxembourg, Gênes, Turin, Rome, Pistoia, Trieste, Vérone, Ravenne, Spello, Sienne, Alba, Senigallia, Reggio de Calabre, Catane, Sardaigne, Sicile, Stockholm, Copenhague, Struga, Istanbul, Rabat, Tunis, Le Caire, Damas, Alep, Koweït, San Francisco, Mexique, Trois-Rivières, Algérie, etc.).

Et elle était présente, au marché de la poésie de Paris-2013, sur le stand des Édiions Bruno Doucey qui publient ses poésies dans leur collection "L'autre langue".  C'est une DAME impétueuse, bouillonnante, pétulante, tourbillonnante, qui produit un sentiment de générosité, d'audace et de beauté, de sensualité.

Maram-Al-Masri-par la fontaine de ma bouche

Je présente aujourd'hui l'un de ses recueils de poésie paru en mars 2011 : Par la fontaine de ma bouche
"On se retrouve poitrine contre poitrine, ventre contre ventre. On s’approche, on se mêle, on s’enroule, jusqu’à la jouissance. À première vue, les poèmes sensuels de Maram al-Masri semblent évoquer la valse qui entraîne deux êtres épris l’un de l’autre, l’ivresse du désir, la frénésie des corps. Et si cette belle voix venue de Syrie nous parlait d’autre chose ? Si le corps à corps était aussi celui qu’elle entretient avec la poésie ? Avec des mots simples, dans les deux langues qu’elle affectionne, l’arabe et le français, une femme libre fait l’amour aux mots. Pour elle, l’écriture est une eau qui coule de la fontaine à la bouche",  écrit son éditeur Bruno Doucey.

 

Voici trois poèmes, extraits de ce somptueux recueil, qu'elle a écrit en arabe (Syrie) et traduit elle-même en français.

Ma bouche
pleine de paroles gelées
est une prison
de tempêtes retenues

ma bouche
est chanson d'Ishtar
et contes de Shéhérazade

ma bouche
est le gémissement silencieux d'une plainte

ma bouche est une fontaine coulant de plaisir
le cantique
du coeur

et de la chair

********************

Je tisse
avec le fil du temps
l'histoire du rêve et la mémoire de l'attente
maille
mot
mot
maille
je fais patienter la douleur du manque
et l'aviité du corps
j'écoute le récit de mes gazelles et de mes oiseaux
je n'entends pas les tempêtes souffler à l'extérieur
je ne vois pas la neige endormie
dans mon lit

Moi
qui offre
mes entrailles au printemps
et qui fait naître
de mes doigts
l'arc-en-ciel

*******************

Je me fonds dans toutes les femmes
m'efface pour devenir chacune d'elles

je vois mon regard dans celle-ci
mon sourire sur les lèvres de celle-là
mes larmes dans leurs yeux
et dans leur corps circule mon âme

elles me ressemblent et je leur ressemble
je me reconnais en elles
en elles

je m'accomplis

et me divise

********************

POÉTISONS

Le jeu

Poétisons ensemble...

La règle du jeu est ici.

Plus nous serons nombreux à faire parler la poésie, plus elle restera vive, créatrice et porteuse de beauté.

La semaine darnière, Anis, Anne et Laurence ont poétisé avec moi. À vous les mots !

 

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19 juin 2013

LE MUR DE MÉMOIRE, Anthony Doerr

Le mur de mémoire Doerr

«Toutes les heures, songe-t-il, partout sur la planète, des quantités infinies de souvenirs disparaissent, des atlas entiers sont entraînés dans des tombes.»

Une belle rencontre avec les nouvelles d'Anthony Doerr ; six textes, remarquablement écrits, remarquablement construits, conjuguent le thème de la mémoire. Les acteurs de ces récits (quatre femmes sur six) tentent de puiser dans le stock où les expériences passées ont été conservées. Ils essaient de rappeler dans leur présent les informations, les gestes qui avaient été emmagasinés.

Alma, Imogene, Allison, Esther et les autres participent à cette même quête du souvenir, de la récurrence. Un voyage dans l'espace - Afrique du Sud, Lituanie, Allemagne nazie, Ohio -, qui emprunte le même chemin que le voyage dans le temps auquel le novelliste convoque ses lecteurs. Chaque intigue est menée avec finesse et sensibilité.

Quelle est cette mémoire à laquelle se raccroche Alma, au déclin de sa vie, qui accroche sur un mur des cassettes, des capsules mémorielles, où sont enregistrés les souvenirs de sa vie ? Et pourquoi un triste sire charge-t-il un enfant, précisément sans souvenance, d'extirper de cet inventaire un épisode précis de la vie de la vieille dame ? 

Qui est cette "gardienne de semences" - tout un symbole -, d'un village chinois destiné à l'engloutissement, à l'anéantissement par immersion, qui résiste de toutes ses forces, y compris contre son fils, pour ne pas quitter sa terre ? "Chaque pierre, chaque marche est une clé qui ouvre sur un souvenir".

Challenge a tout prix

Extrêmement métaphorique, ce recueil tire sa force d'une plume à la fois poétique, fluide, imagée, qui emprunte aussi à la science-fiction ou au policier, Pas de pathos dans aucun des récits, c'est de la vie que traite Anthony Doerr. Toutes, certainement pas, mais une grande diversité de formes de mémoires sont abordées : la mémoire individuelle, la mémoire historique, la mémoire collective, la mémoire sociale (sociétale ?), la mémoire familiale....

À lire, sans modération, pour ne pas oublier de se souvenir...

Le mur de mémoire a été couronné par le Story Prize et par le Sunday Times Short Story Award, l'un des plus importants prix récompensant des nouvelles, ce qui me permet d'inscrire cette belle lecture dans le Challenge "À tous prix" de Laure.

Les avis d'Anne, de Jérôme, de Marilyne.

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16 juin 2013

LA POÉSIE DANS LE BOUDOIR : Anne Bihan

Au marché de la poésie, j'ai fait de belles rencontres. Celle d'Anne Bihan, notamment. Je tournais et retournais devant le stand des Éditions Doucey, aux tentations plurielles, je prenais un livre, le feuilletais, le reposais, m'absorbais dans un autre recueil, revenais au premier... et voyais croître ma pile d'achats. Un ouvrage à la couverture bleu océan appelais mon regard et attirais mes mains. Je me suis finalement décidée à l'ajouter à l'amoncellement, quand j'ai entendu un "oh merci" qui m'a fait lever les yeux sur une très discrète dame : Anne Bihan ! 

Poète et dramaturge, Anne Bihan vit en Nouvelle-Calédonie après une enfance passée en Bretagne, entre fleuve et océan, Loire et Atlantique dont elle arpente les îles : Arz, Hoëdic, Houat, plus tard Bréhat… Puis ce sera Saint-Nazaire, ville portègne et ouvrière, et Douarnenez – Douar-an-Enez, la terre de l’île –. Avant Houaïlou, sur la côte Est de la Nouvelle-Calédonie, et Nouméa où elle réside aujourd’hui. Et quand elle parle de ses deux attaches, la Bretagne et la Nouvelle-Calédonie, l'émotion est manifeste. Anne Bihan, c'est de la douceur, de l'humilité, de la délicatesse.Je la remercie pour la belle dédicace qu'elle m'a offerte.

Douarnenez Eugène Boudin

Eugène Boudin - Douarnenez, la baie vue de l'île de Tristan - 1897

 

Deux ciels s'épousent à la césure des mers

de l'un je reconnais la langue goémonière
de l'autre les voix ouvertes à qui suit ses chemins

de l'un les pierres debout les nuits de grande lune
de l'autre les vallées qui puisent dans la chaîne

de l'un ce fleuve cette île le vent fort ce matin
la pâque du clocher qui sonna pour les miens
le père parti trop tôt la mère dans la violence
d'un novembre d'orage
le chant d'un coquelicot tremblant sur son corsage

de l'autre ce Noël flamboyant de soleil
d'amour de joie têtue d'étreintes enfantines
cette petite fille surgie sous ses ombrages
riant sous le manguier
où ses frères jouent à vivre dans d'autres paysages

il est des monnaies-plumes
des monnaies-coquillages
papillons notos et passereaux
dents poils de roussette et sapi-sapi
cauris couteaux fibres de cocos

deux pays s'étreignent là où je m'assemble
ce cahier est sans retour.

Anne Bihan - Extrait de ' Ton ventre est l'océan ' - Éditions Bruno Doucey - 2011

Anne Bihan

 

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15 juin 2013

BALBUCIENDO, Michèle Finck

Babelio, avec son opération 'Masse Critique', m'a offert l'opportunité de découvrir ce recueil poétique d'une auteure qui, après avoir publié son premier ouvrage 'L'ouïe éblouie ' chez Voix d'encre (2007), fait paraître 'Balbuciendo ' chez Arfuyen (2012).

balbuciendo

Je n'avais jamais rien lu de Michèle Finck. C'est dire que mon intérêt était grand ! Le titre 'Balbuciendo', lui aussi, avait retenu mon attention : balbucir (zézayer), murmurar (murmurer), susurrar (chuchoter)... mais aussi tartajear (bégayer), mascullar (maugréer),  Et troisième atout, non négligeable, il s'agit de poésie.

Balbuciendo comporte trois parties : "Sur la lame de l'adieu", "Tryptiques pour le père mort", "Scansion du noir".

Les deux premiers vers donnent le ton :

La mémoire fond lentement dans la bouche.
Vouloir la vomir et grimper hors du crâne.

La langue est âpre, les émotions taillées au cordeau. Michèle Finck transmet sa parole de deux deuils non aboutis, deux pertes non cicatrisées : celle de "son amant fou", comme elle le nomme et celle de son père.

Il neige sur les magnolias de la mémoire
Et les souvenirs lugent dans le ciel.

D'où cette larme sur le visage de mon père
Mort ? Les morts peuvent-ils encore
Pleurer ? Mais non c'est moi qui pleure
De ne les avoir pas assez aimés
Mon amant fou mon père mort

Il saigne sur les barbelés de la mémoire
Et les souvenirs sont cognées de cris.

Ritournelle de la mal aimante, in Balbuciendo - Michèle Finck - Arfuyen 2012

La douleur de l'auteur est si palpable qu'elle étreint le regard et la pensée à la lecture de ses vers.
Pas d'apaisement dans le dire, pas de consolation dans l'écrire. Pas de libération.
No murmurando, no susurrando... C'est un cri ! une plainte !
Sa détresse est exacerbée, ses mots l'intensifient. Elle vit la perte, les pertes, avec culpabilité, comme une antienne.
Psalmodie.
La violence et le paradoxe des sentiments vrillent les mots.

L'amour et l'échec de l'amour s'arc-boutent
Et s'affrontent sourds crâne contre crâne fêlés.
Lorsqu'ils se heurtent et s'entre-dévorent à coups de crocs
L'amour pousse un cri de moelle arraché à l'os.
Les sons les plus silencieux de ta chair chantent
Dans la mienne et pourtant l'échec de l'amour
Déchiquette l'amour avec sa gueule de forcené.

L'oeil de la solitude brûle dans le ventre
À l'endroit du nombril. La pupille braille.
Le papillon de la douleur se pose sur les paupières
Et les bénit peut-être. L'amour et l'échec de l'amour
S'endorment l'un dans l'autre en tenant un couteau de larmes.

Lutte, in Balbuciendo - Michèle Finck - Arfuyen 2012

 

 

tous les livres sur Babelio.com

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04 juin 2013

ÉCLIPSE D'ÉTOILE, Nelly Sachs

C'est vrai que je suis dans une "phase poésie", à l'affût de quelques mots qui parlent, qui me parlent ; la poésie, c'est, pour moi, de l'émotion dite au plus bref, au plus tendu, au plus direct. Une certaine forme de minimalisme qui dit une certaine forme d'essentiel. 

Nelly Sachs

Nelly Sachs, jusqu'à ce jour, je n'en avais pratiquement jamais entendu parler. Il a fallu que Jeanne évoque Hilde Domin, lors d'un commentaire (ici), pour que je parte en quête de ces poétesses allemandes. Curiosité, quand tu me tiens !!!

 

 

J'ai ouvert le recueil des poésies écrites par Nelly Sachs et...

Tu jouais bien
Avec rien
Que des bulles d'eau
Qui sans bruit éclatent dans l'air.

Mais la lumière au sept couleurs
Donnait à chacune son visage

Juste un battement de coeur
Comme contrée d'ange.

Or, son ultime aventure -
Silence ; une âme est sortie du feu.

Nelly Sachs , extrait de Éclipse d'étoile, traduit par Mireille Gansel, Éd Verdier

Nelly Sachs, née dans une famille juive de Berlin, en 1891, À 15 ans, elle découvre Selma Lagerlöf et lui voue ne grande admiration ; elle entame d'ailleurs une correspondance soutenue avec elle. Elle échappe de justesse aux persécution nazies et se réfugie en Suède en compagnie de sa mère en 1940. Elle y apprend la langue de son pays d'accueil, et consacre beaucoup de son temps à traduire des poètes suédois, Gunnar Ekelöf, Johannes Edfelt, et Karl Vennberg, notamment.

APOTHÉOSE

 

Donne-moi du poison pour mourir ou des rêves pour vivre

bientôt l'ascèse prendra fin aux portes de la lune / que déjà le soleil a bénies

et quoique non mariés au réel les rêves du mort

n'auront plus à pleurer sur eux mêmes

 

père je rends à ton ciel mon œil comme une goutte bleue à / la mer

le monde noir ne s'incline plus devant les palmes et les psaumes

mais des vents millénaires peignent les cheveux des arbres

les sources désaltèrent l’invisible voyageur

vainement les quatre points cardinaux entourent la civière

et par enchantement la mousseline des anges

se change

en rien.

 

Gunnar Ekelöf : Tard sur la terre. Jean-Clarence Lambert. Gallimard

C'est en 1949 qu'elle publie Éclipse d'étoile.

De 1954 à 1969, elle entretient une correspondance avec Paul Celan : un extrait, écrit de Stockholm, le 18 juin 1960, pour Paul, Gisèle et Éric Celan

Vous mes Trois bien-aimés

Après l'adieu et ensuite traversé les airs et ensuite descendre, arrachée – mais vous m'avez devancée, sur le sol suédois l'herbe, un instant, vert doré comme dans les seuls rêves d'enfant. J'essaye de réaliser car j'ai appris – appris et reçu un peu de votre rayonnement, vous qui faîtes front – et pas seulement à trépasser dans la souffrance – dans le bonheur comme je l'ai toujours fait, avec trop de hâte. Mais il faut encore beaucoup d'entraînement, si difficile de saisir la vie en dehors quand après une longue époque on fut ainsi de nouveau à la maison.

Votre Nelly

 

Le 10 décembre1966, Nelly Sachs se voit décerner le Prix Nobel de Littérature. Elle s'éteint quatre ans plus tard ; cette même année, Paul Celan s'est donné la mort.

"Je n'ai pas de pays et, au fond, pas non plus de langue. Rien que cette ardeur du coeur qui veut franchir toutes les frontières", écrit-elle (Éli suivi de Lettres et d'énigmes en feu).

Quand le jour devient vide
dans le crépuscule,
quand commence le temps sans images, 
que les voix solitaires se rejoignent - 
et quand les animaux ne sont rien que chasseurs
ou bêtes traquées -
et les fleurs seulement senteur -
quand tout devient sans nom comme au commencement -
tu vas sous les catacombes du temps
qui s'ouvrent à ceux qui sont proches de la fin
là où grandissent les pousses du coeur -
tu sombres
dans l'intériorité obscure -
passant déjà la mort
qui est seulement un seuil venteux -
et grelottant de ce chemin
tu ouvres les yeux
dans lesquels déjà une nouvelle étoile
a laissé son éclat -

 Nelly Sachs , extrait de Éclipse d'étoile, traduit par Mireille Gansel, Éd Verdier

 

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02 juin 2013

MARCHÉ DE LA POÉSIE - PARIS 2013 ; Maria Desmée

Maria-Desmee

Maria Desmée est née en Roumanie. Elle s’est établie en France en 1985, et se dédie particulièrement à la création plastique. Sa peinture s’expose à travers le monde (Europe, États-Unis, Chine). Artiste-graveure, elle est aussi éditrice de livres d’artiste, passage obligé pour celle qui manie la métaphore picturale et poétique. Rédactrice et cofondatrice de la revue Sapriphage (1986-2001), En 2010, elle publie son premier recueil, Festins de lumière, éd. Corps-Puce. Diagonale du désir, couplant poèmes et peintures, est paru aux éditions mazette en avril 2012.

"Depuis longtemps, la plasticienne Maria Desmée œuvre dans la proximité des poètes, une proximité qui a donné lieu déjà à plusieurs ouvrages réalisés en compagnie, pour n’en citer que quelques uns, des poètes Werner Lambersy, Vénus Khoury-Ghata, Bernard Noël, Jean-Pierre Verheggen ou Parviz Khazraï. Festins de lumière apparaît comme le premier livre où l’artiste opère une fusion entre peinture et poésie, proposant ses propres poèmes en résonance à son travail plastique, présent ici par six reproductions couleur. L’entreprise est osée. Elle balaie cependant cette frustration que peut ressentir quiconque regarde un tableau abstrait, cherchant à le revêtir de mots. Qui, mieux que le peintre lui-même, est à même de commenter son œuvre, fusse poétiquement ? Festins de lumière réussit pleinement cette symbiose. Langue et pinceau participent d’un même désir de lumière, à travers le travail continu de métamorphose des éléments. Le foyer ici, c’est celui de la création, qui mêle braises, sève, rayons solaires à l’éruption des sens. « Tout est là », écrit Maria Desmée. Tout prend corps du désir, comme dans ces mélanges de couleurs commandés par des gestes pulsionnels qu’on sent libératoires. Il y a là la chaleur d’une forge insufflant la vie aux formes. Curieusement, les vers de Maria Desmée sont très descriptifs, porteurs d’images figuratives venues étayer ses peintures abstraites : «  Le jour s’incline en révérence / un crépuscule s’affirme souverain / il embrase le ciel / d’un ballet de couleurs. » Festins de lumière distille un lyrisme communicatif. Tenant le livre en main, il s’en dégage une chaleur productrice d’énergie. Et c’est revigorant." 
Extrait lu chez Poezibao (ici)

Marché de la poésie 2013

Maria Desmée sera présente au Marché de la Poésie
du  jeudi 6 au dimanche 9 juin.
Le programme ICI

 

 

 

Il y a toujours une frange
où ici et ailleurs n'en font qu'un
le bord d'une falaise
le bord d'un océan
comme le bord de la langue
où le territoire des non-dits échoue.

Il y a le mur qui commence
un espoir en exergue

Il y a le moi qui oublie le je
qui joue avec moi au bord de la faille
où la ligne qui nous sépare nous unit

Être nous dispense de tout
même de nous-mêmes.

Dans le précipice de la nuit
se racontent les rêves des étoiles

Dans l'immensité du désir
je te traverse
à l'entrave des mots,
qui scellent ma demeure
et demeurent sur quelque chose
qui interroge mes pas

Il y a un bord d'océan
dans chacun
d'où on part
ou l'on échoue.

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