20 février 2013

LA DÉBAUCHE, Jacques Tardi & Daniel Pennac

Pennac - la débauche

Il faut bien que ce soit "du Pennac"... celles et ceux qui me connaissent un peu n'igorent pas mon blocage pour la BD, totalement inexplicable, d'ailleurs ! Mais quand Pennac propose une collaboration avec un illustrateur aussi étroite et réussie que celle-ci, j'essaie quand même !

Et le premier personnage qui me saute aux yeux, c'est "la patronne" de l'antenne de police judiciaire : bon sang, mais c'est bien sûr ! C'est comme cela que je me représente Van Thian, cet inspecteur d'origine asiatique qui hante les pages de "La petite marchande de prose", de "La fée Carabine" de "Au bonheur des Ogres" : une horrible mémère, au nez épaté, un barreau de chaise fumant entre les lèvres. Une mémé qui met tout de suite au parfum les petits malfrats qui croient l'intimider en dégainant leur cutter. Voici le premier décor posé : une équipe de poulets dirigée par une antiquaille atrabilaire.S'agirait-il donc d'un polar ?

Moui. Mais pas que, surtout pas que.

"Aux virés, aux lourdés, aux dégraissés, aux restructurés, aux fusionnés, aux mondialisés. Bref, à tous ceux qui se retrouvent sur le carreau." Je cite ici la dédicace de l'album, écrite évidemment de la main de Pennac. C'est alors que le sens du titre saute aux yeux (attention les yeux, après la patronne de la PJ...). "La débauche". Point question de libertinage, à priori, quoiqu'ici l'inspecteur Justin chasse plus "les gonzesses" que les truands. Non. débauche vient du verbe débaucher dans l'acception "licencier". S'agirait-il donc d'une satire sociale ?

Moui aussi. Bref, du Pennac dans le texte (et, à ce qu'on m'a dit, du Tardi dans l'image). 

Ceci décodé, on s'embarque alors dans une de ces histoires loufoques, extravagante, un brin rocambolesque, digne de l'écrivain bien connu pour ses facéties littéraires. L'inspecteur Justin est tombé en amour pour Lili, la ravissante et experte vétérinaire du Jardin des Plantes. Un soir, alors qu'il vient chercher sa conquête au travail, il la trouve en train d'extirper un matou (vivant) de l'estomac du tigre Georges (c'est quand même la troisième fois qu'il engloutit le mistigri, parce qu'il "bouffe tous ceux qui l'emmerdent", affirme l'adorable Lili).

débauche-pennac

En traversant le parc bras dessus bras dessous, ils voient un attroupement devant une cage, s'en approchent et y découvrent un SDF déguenillé, cerné de boites de conserve pour chiens et contemplé par un vieux téléviseur. Contemplé aussi par une foule de badauds et de journaleux : "L'atroce simplicité du spectacle dit toute la tragédie du chômage", ânonne intelligemment la reporter internationale, en désignant la pancarte judicieusement accrochée aux barreaux de la cage.

L'utlisation du symbole du chomage, phénomène de société, ne va pas se transformer en diatribe endiablée. Ce serait mal connaître Daniel Pennac, qui va utiliser ce motif pour dare-dare rebondir énergiquement sur le fond du problème (ou sur le problème de fond). Ou, après que l'on ait retrouvé trucidé, on va découvrir qui était vraiment ce SDF...au domicile très très fixe, à vrai dire. Comme si le personnage échappait à l'auteur et vivait sa vie (en l'occurence sa mort) de façon totalement indépendante.

C'est ce qui fait le sel des romans de Pennac, cette propension à profiter d'un fait divers pour tirer les ficelles de son art narratif "anecdotico-métaphorique" (ça ce n'est pas de moi). Le schéma actanciel est à la fois limpide et enchevêtré, sobre et alambiqué. L'histoire est à la fois amusante et saisissante, légère et grave. C'est du Pennac tout craché qui pose un regard sarcastique sur la vie, les gens, l'argent, le pouvoir, peint des personnages décalés mais terriblement authentiques. C'est passionnant et bourré d'humour.

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Né de la complicité de deux talentueux croqueurs de personnages, cet album est sorti en 2000, chez Futuropolis. Il a été réédité par Folio en 2012.


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Et voici ma cinquième contribution au challenge "Pennac", managé par George (ici)

Posté par C Martine à 07:46 - - Commentaires [10] - Permalien [#]
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Commentaires sur LA DÉBAUCHE, Jacques Tardi & Daniel Pennac

    Un beau duo d'auteurs. Il est dispo à la médiathèque : il ne va pas le rester longtemps^^

    Posté par jerome, 20 février 2013 à 13:07 | | Répondre
    • Vraiment, je te le conseille ! Et pourtant, je ne suis pas lectrice de BD, comme tu l'as compris ! Mais Pennac me fait fondre, et finalement, Tardi... pourquoi pas ????

      Posté par Littér'auteurs, 20 février 2013 à 13:39 | | Répondre
  • Martine, le schéma actanciel ! Tu as décidé de nous rafraîchir les méninges d'analyse littéraire aujourd'hui ! Cela dit, j'ai décidé de dépasser mon aversion pour la BD et je note ce titre (la collection Folio BD, je l'ai déjà vue, je trouve ça très sympa !)

    Posté par Anne, 20 février 2013 à 18:05 | | Répondre
    • Ben, fallait bien que j'étale un peu ma science J'ai du te faire bien rigoler, madame la prof de français !
      Cela dit, je suis comme toi. La BD et moi, c'est pas copain copain. D'ailleurs tu l'as fort bien expliqué dans ton billet d'aujourd'hui. Ça me fait exactement pareil... En temps ordinaire. Mais là, comme c'était du Pennac, et que, tu le sais, je ferais des bassesses pour lui , j'ai fait l'effort. Et je ne regrette pas,c'est du bon !

      Posté par Littér'auteurs, 20 février 2013 à 18:28 | | Répondre
      • J'ai craqué pour deux BD aujourd'hui chez le bouquiniste... un roman graphique coréen, qui parle des femmes, des mères coréennes, "Histoire couleur terre" (mais tu verras mon avis sur L'ombre douce, que je vais ublier vendredi, je sens monter l'envie d'un trip (littéraire) oriental... Et Silex and the city, de Jul, j'adore cette mini-série qui passe (passait ?) sur Arte !

        Posté par Anne, 20 février 2013 à 18:42 | | Répondre
      • Là, tu me parles d'un monde complètement inconnu ! Et ce n'est pas parce que j'ai aimé "La débauche" que je suis tombée dans le chaudron bédéphile...
        Et comme je ne suis pas téléphile non plus, je ne sais rien de Silex and the city...
        J'attends tes commentaires avec impatience.

        Posté par Littér'auteurs, 21 février 2013 à 07:01 | | Répondre
      • Excellent choix " Histoire couleur terre ", grand coup de cœur, magnifique récit au féminin ! ( peut-être parviendras-tu à tenter Martine )

        Posté par Marilyne, 21 février 2013 à 11:37 | | Répondre
      • Posté par Littér'auteurs, 21 février 2013 à 12:38 | | Répondre
  • Héhé... Je comprends mieux ta BD du mercredi !!! Trêve de rigolade, je ne connaissais pas et ça m'intéresse. Merci du conseil ! Bizzz!

    Posté par soukee, 20 février 2013 à 19:11 | | Répondre
  • Pour une fois, j'ai réussi à "connecter images et texte", comme dit Anne, mais c'est, soyons honnête, surtout le texte que j'ai aimé. Cela dit, en feuilletant cet album après la première lecture, je m'aperçois que nombre de planches fournissent des indices que je n'avais pas vus. Bouhhh ! c'est compliqué la lecture d'une BD li

    Posté par littér'auteurs, 21 février 2013 à 07:06 | | Répondre
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