04 novembre 2012

CISEAUX ; Stéphane Michaka

ciseaux

"À quinze ans, Raymond décide qu’il sera Hemingway ou rien. Et la nouvelle, avec ses silences têtus et ses fins en lame de rasoir, son genre de prédilection. Il a des envies d’ailleurs et la vie devant lui. On est à Yakima, dans le nord-ouest des États-Unis. Autant dire nulle part. Son ambition donne le tournis à Marianne, la petite serveuse de la boutique de donuts. « C’était le truc le plus excitant que j’avais jamais entendu. Pleine d’assurance, je lui ai dit : “Tu peux compter sur moi, Ray.” » Les deux adolescents se marient quelques mois plus tard. Marianne est enceinte. Raymond n’a pas commencé à boire. Douglas, lui, vient d’obtenir le job de ses rêves : directeur littéraire d’un magazine prestigieux. Les nouvelles qu’il reçoit l’irritent comme un vilain psoriasis. Pour calmer ses démangeaisons, il coupe, réécrit, sculpte avec ses ciseaux. « C’est leur voix. Leur voix, tu m’entends ? Mais c’est ma signature. » Quand il le rencontre, Ray peaufine son art dans l’alcool depuis près de dix ans et Marianne subvient aux besoins du ménage. Douglas va changer leur vie. Raymond Carver, Maryann Burk-Carver, Gordon Lish et la poétesse Tess Gallagher qui attend son heure en coulisses… Ciseaux raconte leur histoire : dans l’Amérique des années soixante à quatre-vingt, l’accomplissement de deux hommes en proie à une dépendance réciproque, un écrivain et son éditeur qui coupe ses textes au point de les dénaturer."

 Point n'est besoin de connaître Raymond Carver, sa vie et son oeuvre pour se laisser séduire par le troisième roman de Stéphane Michaka; Ciseaux, comme il le rappelle, est "une oeuvre de fiction. Les propos des personnages y sont inventés". Et si ce roman est un pur écrit fictionnel, s'il n'est pas une biographie supplémentaire du nouvelliste Carver, il donne une surprenante parole de vérité aux quatre personnages qui vont échanger au fil des pages et construire la trame d'une destinée... non, de quatre destinées, intimement liées, Tour à tour, Raymond, Marianne, Douglas et Joanne, disent, se disent. Dévoilent leurs espoirs, leurs déceptions, leurs projets, leurs combat. Roman polyphonique...

Raymond : "Jour après jour, j'entends dire qu'on ne vit pas dans un monde de certitudes. Qu'il n'y a de certain que l'amour, tat qu'il dure, que la famille, tant qu'elle se maintient, les amis quand ils sont de passage. Autant dire, tout cela n'est pas plus sûr que le reste. Alors quoi ? Est-ce qu'on doit se passer de certitudes ? Est-ce qu'on peut tenir longtemps, sans un ou deux cailloux dans le creux de sa main ?
Je crois que dans mes nouvelles je n'ai jamais parlé d'autre chose.
Je m'appelle Raymond. Je suis écrivain.
Enfin, j'espère le devenir."

Marianne : "Il y a vingt façon de grimper dans l'échelle sociale, tu m'as dit en refusant que je reprenne mes études.
Les études que je n'ai pas faites parce que tu en faisais toi.
Les études que j'ai arrêtées parce que tu voulais écrire.
Les études que j'ai interrompues quand Léo est tombé malade.
Les études que je n'ai pas finies parce que tu avais la bougeotte.
Les études que j'ai suspendues quand ils t'ont viré de l'entrepôt.
Les études que j'ai abandonnées parce que tu buvais.
Les études que je t'enviais de faire.
Les études que j'aurais mieux réussies que toi.
Mes études."

Douglas : "Je le vois sur vos visages. Cela dégouline de vos bouches. Cela mouille vos petites lèvres empressées de me sourire.
Vous n'avez qu'une chose en tête, c'est de ma plaire.
J'en ai la nausée. Vos nouvelles me donnent la nausée, tellement elles vous ressemblent.
- C'est bien cela, Monsieur Douglas ? C'est bien ce que vous avez envie de lire ? Parce que c'est ce que j'ai essayé de faire : une nouvelle que vous avez envie de...
COMMENT VOULEZ-VOUS QUE JE LE SACHE, CE QUE J'AI ENVIE DE LIRE ?
Si je le savais, je ne serais pas éditeur. Je serais le type qui décide de ce qui se passe à la télé - je crois que c'est un ordinateur. Il programme pour demain le succès d'avant-hier.Ce qui a marché hier, il le ressort après-demain."

Joanne : "Je l'ai incité à boire dès les premiers instants. Comme par défi d'arrêter le lendemain.
À vrai dire, ce n'était pas aussi réfléchi. Je trouve toujours, après coup, des raisons à mes intuitions. Je leur passe une couche de glu pour qu'elle tiennent. Je suis, si on veut, une cérébrale post-sensuelle.
"La Glu". Un petit ami m'appelait comme cela, parce qu'il me trouvait pleine d'idées fixes. La Glu, ça me plaît bien. J'ai largué le petit ami. J'ai gardé le surnom.
Pour Raymond, je suis Joanne. Il ne sait pas ce qui l'attend.
Un bonheur incessant."

Est-il besoin d'un court résumé ? Raymond est marié avec Marianne. Il veut devenir écrivain. Il s'en convainc dans l'alcool. Il rencontre Douglas, un éditeur. Joanne est la deuxième épouse de Raymond. Elle deviendra son exécutrice testamentaire et décidera de publier Raymond dans le premier jet de son écriture.

"Ciseaux", c'est le surnom attribué à Douglas : il taille, il coupe, il dépèce, il émascule, il charcute les nouvelles que Raymond écrit. La couverture du roman de Stéphane Michaka, sont les (vraies) coupes effectuées par Gordon Lish (le "Douglas" du roman) sur la nouvelle Débutants de Raymond Carver.
"L’écriture, c’est la réécriture, ce n’est pas le premier jet. Je m’édite sans cesse, au sens anglais du terme «to edit» [réviser, couper, Ndlr]. «Ciseaux» c’était une façon de raconter ce processus que je pratique inlassablement."

"Ciseaux", c'est un roman d'amour, dans lequel les relations entre les personnages s'entremêlent, se conjuguent pour former un entrelacs de sentiments, d'émotions, de passions. Ce n'est pas la vie de Raymond Carver qui est ici rapportée, c'est aussi celle de Marianne, de Douglas, de Joanne.

PS - Cerises sur le gâteau : Stéphane Michaka a inséré au coeur de son roman, deux nouvelles qu'il a écrites lui-même : "Ce sont des nouvelles originales que j’ai écrites, ce n’est pas un simple exercice de style, c’est ma façon d’explorer ma propre écriture. A travers Raymond c’est mon écriture que je découvre. Jamais je n’avais été aussi loin dans cette exploration. J’ai pu la faire parce que précisément Carver est un écrivain qui se cherche. Carver n’aurait jamais dit à ses étudiants: «écrivez comme moi». Certes, on a tous envie de se mettre sous l’égide d’un auteur que l’on admire. Carver lui-même voulait être Hemingway. Mais il y a un moment où quelque chose bascule. Le plus important pour un écrivain c’est ce petit moment où il se passe quelque chose qui n’appartient qu’à lui, c’est-à-dire quand il trouve sa voix."

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Posté par C Martine à 17:51 - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur CISEAUX ; Stéphane Michaka

    Un livre à découvrir, tu me donnes très envie (mais le temps n'est guère élastique...)

    Posté par Anne, 19 novembre 2012 à 22:47 | | Répondre
    • J'ai eu le privilège de rencontrer Stéphane Michaka, lors de mon escapade parisienne, pour le salon America. Ce n'était pas là qu'il présentait son ouvrage, mais à la librairie "L'attrape coeur" à Montmartre (http://www.lire-et-merveilles.fr/actualites/librairie-lattrape-coeurs-soirees-a-montmartre-8232).
      Ce roman, j'ai eu envie de le découvrir, parce que son auteur parlait de son héros avec une telle conviction, une telle sincérité, que j'ai eu le sentiment que l'un et l'autre se connaissaient intimement. Et même s'ils ne se sont jamais rencontrés... je suis sûre qu'ils se respecteraient mutuellement ans une autre vie.

      Posté par C Martine, 21 novembre 2012 à 20:09 | | Répondre
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